Quoi de neuf à l’Est ? Retour sur le dossier de la revue Translittérature

On dit que le roumain est une « petite langue » ou une « langue rare », mais cela ne veut pas dire petite littérature… (Laure Hinckel)

Petite langue, langue rare, langue mineure, langues minorées : c’est de ces langues et de leur littérature qu’il est question dans le dossier du dernier numéro (56/automne 2019) de la revue Translittérature, dédiée aux pays « de l’Est ».

Translittérature est la revue semestrielle de l’Association des Traducteurs Littéraires de France (www.atlf.org pour l’association, et www.translitterature.fr/ pour la revue), et dans ce numéro – comme sûrement dans les autres – ce n’est pas en premier lieu des livres et de leurs auteurs qu’il s’agit mais plutôt, comme l’annonce le sous-titre, de « la traduction vue par les traducteurs ». C’est donc à un retour sur l’étape « traduction » du long cheminement entre le livre dans sa langue d’origine, et son lectorat francophone, que nous invitent les différents entretiens qui constituent ce dossier. Au fil des pages, les points de vue – des institutions, des éditeurs et des traducteurs – se croisent et se complètent, avec comme autre fil conducteur l’aspect humain et la passion partagée.

Comment donner de la visibilité aux auteurs roumains traduit en français, auprès d’un lectorat qui n’est pas encore toujours sûr de la différence entre Budapest et Bucarest ? Comment faire apprécier et traduire sa littérature quand, comme la Lettonie, on est un tout petit pays régulièrement confondu avec ses deux voisins baltes ? Comment des maisons d’édition spécialistes de l’Europe centrale et des Balkans, telles que L’Âge d’Homme et Noir sur Blanc, constituent-elles leur catalogue ? Comment, et pourquoi, faire vivre une toute petite structure éditoriale telle que les éditions du Ver à Soie ? Comment devient-on traducteur ou traductrice littéraire, et exercer cette activité signifie-t-il se limiter à traduire des textes littéraires ?

Bref, des questions que n’importe quelle personne un peu curieuse des coulisses peut être amenée à se poser en se promenant sur les stands des maisons d’édition dans les salons, en participant à un club de lecture ou en sortant un livre des étagères d’une librairie ou d’une bibliothèque. Ce sont à ces questions qu’ont répondu ces traducteurs et traductrices, et autres professionnels du marché du livre, spécialistes de « l’Est » que sont la traductrice du roumain Laure Hinckel et la journaliste Cristina Hermeziu (dans un retour sur leur belle et ambitieuse initiative de Tournée des traducteurs) ; trois représentantes pleines d’idées de Latvian Literature, plateforme de promotion du livre letton à l’étranger ; Marko Despot, traducteur et éditeur à L’Âge d’Homme, aux Syrtes puis chez Noir sur Blanc (qui évoque notamment le pont entre les deux maisons d’édition que représente la nouvelle collection « La bibliothèque de Dimitri ») ; Virginie Symaniec des éditions du Ver à Soie (que je vais aussi citer : « ce n’est pas que la slavitude qui m’intéresse, mais une autre façon de voir l’Europe ») ; et les traducteurs et traductrices du slovène Andrée Lück Gaye, de l’estonien Antoine Chalvin, du letton Nicolas Auzanneau, du polonais et russe Véronique Patte, de l’allemand et du russe Jacques Duvernet, du tchèque et du slovaque Barbora Faure, de l’allemand et du tchèque Hélene Belletto-Sussel, et du hongrois Catherine Fay (ici avec Marilou Pierrat, responsable des traductions chez Albin Michel, pour un entretien autour du premier volume publié en France du Journal de Sándor Márai, dont j’avais aussi parlé ici).

Bien sûr, les livres et leurs auteurs ne sont jamais très loin, et leurs traducteurs mettent tant d’affection à en parler qu’il est a priori impossible de terminer la lecture de ces entretiens sans s’être constitué une liste de livres à lire impérativement (quelques idées ci-dessus). Ou sans croiser les doigts pour que les traductions ou projets de traduction encore à la recherche de maisons d’édition puissent être réalisés : j’espère réellement que « Les Alexandrines » (titre provisoire), roman de l’écrivain slovène Marjan Tomšič sur les « femmes du littoral slovène [qui, après l’ouverture du canal de Suez] sont parties à Alexandrie pour devenir nourrices » pour des familles grecques, libanaises, ou américaines, sera enfin accessible aux lecteurs et lectrices francophones. Andrée Lück Gaye, qui l’évoque dans ce numéro, en parlait déjà lorsque je l’avais interrogée en 2014 : il est donc temps !

Le fait qu’il n’y a pas de corrélation entre le nombre de locuteurs d’une langue, et la qualité de sa littérature, ne fait donc pas débat, à lire ces entretiens avec les traducteurs de langues parlées par 2 millions de personnes ou moins (le slovène, par exemple, ou le letton). Là où il y a des divergences d’opinion, c’est en ce qui concerne la question de pourquoi lire (et aussi pourquoi publier) la littérature étrangère, surtout lorsqu’elle vient de « petits » pays qui, bien qu’européens, ne sont pas très connus. Je vais illustrer cette divergence avec deux citations tirées de deux des entretiens :

Mon objectif constant : donner envie. Donner envie de chercher les livres de nos auteurs, donne envie de les lire pour ce qu’ils sont : des livres avec des histoires d’amour, de guerre, de patience, de jalousie, de rêverie, des livres sur l’enfance, sur la vie et sur le sens qu’elle prend pour chacun d’entre nous. Pas des livres « sur la Roumanie ». Je ne vois pas l’intérêt d’enfermer les auteurs dans une nationalité. (Laure Hinckel)

On ne peut pas connaître l’Europe sans connaître ces littératures-là, on ne peut pas connaître son voisin. Qu’est-ce que vous pouvez raconter sur la Roumanie si vous n’avez jamais lu de littérature roumaine ? Qu’est-ce que vous pouvez connaître de la société roumaine ? (Virginie Symaniec).

Vaste débat, dont je me demande s’il se pose dans les mêmes termes dans les pays aux langues « rares » où les livres traduits constituent une part bien plus importante des livres publiés que ce n’est le cas en France ou dans les pays anglo-saxons. Ce débat nous ramène aussi à des questions plus générales, notamment de paysage littéraire dans les pays d’origine et de rôle des maisons d’édition dans la sélection des titres à traduire et publier. Les littératures « de l’Est » se sont-elles émancipées de l’héritage de la Seconde Guerre mondiale et du communisme ? Si oui, les éditeurs d’Europe « de l’Ouest » sont-ils prêts à présenter les livres de cette région sans s’appuyer sur ces repères historiques ? Véronique Patte (traductrice entre autres de Ryszard Kapuściński) a une histoire intéressante à ce sujet, concernant le parcours en traduction du livre Ours dansants qu’elle a traduit pour Noir sur Blanc et qui paraîtra l’année prochaine et qu’elle évoque dans son entretien.

Le numéro 57 de la revue (à paraître en avril) contiendra un deuxième volet de ce dossier avec des entretiens consacrés, entre autres, à la retraduction du « brave soldat Švejk » par Benoit Meunier, à la traduction de la littérature juive en yiddish et en polonais, ou encore à l’histoire de la traduction littéraire en Europe médiane (titre de l’ouvrage collectif publié en 2019 aux Presses Universitaires de Rennes).

Je remercie Etienne Gomez et l’ATLF pour ce numéro de Translittérature.


13 commentaires on “Quoi de neuf à l’Est ? Retour sur le dossier de la revue Translittérature”

  1. Marilyne dit :

    Grand merci pour cet article. Je ne connaissais pas cette revue spécialisée, très intéressante sur  » les coulisses  » comme tu l’écris. Le réflexion sur la diffusion des livres de ces pays me paraît plus que pertinente alors que l’uniformisation guette. Il est fondamental de toujours entretenir la diversité, d’autant plus cette diversité européenne qui s’oublie sous les multiples publications de littérature américaine. Il faut connaître un bon libraire pour accéder à cette diversité ( les éditions des Syrtes, Noir sur Blanc, je ne les vois pas partout, souvent mes exemplaires viennent de Salons ). Pour les citations, je rejoins les deux en fait : je veux dire que ce n’est pas un critère la nationalité de l’auteur. En revanche, la connaître nous permet de mieux comprendre en quoi cette lecture nous invite ailleurs, comme une rencontre.

    • Alors c’est peut-être une nouvelle ressource pour ta revue de presse! Les différents entretiens m’ont paru globalement plutôt optimistes quant à la diffusion – petites maisons d’édition ouvertes et curieuses, aides du CNL ou d’autres institutions, professionalisation (en termes de statut et rémunération) de la traduction littéraire, enthousiasme de certains libraires – mais ça reste une question de verre à moitié plein ou à moitié vide. Surtout comparé à la littérature anglo-saxonne, comme tu le dis, mais aussi française.

  2. Ingannmic dit :

    Très intéressant, et c’est vrai que même pour les lecteurs, ce n’est pas toujours facile de s’y retrouver, parmi la littérature de ces pays de l’est dont les frontières ont pour certains fluctuer au cours du XXème siècle… je viens par exemple de lire Tatiana Tibuleac en la pensant roumaine (d’autant plus qu’elle écrit en roumain), alors qu’elle est née en Moldavie (et vit en France !). Et que dire des auteurs nés dans des pays qui n’existent plus ou ont été scindés en plusieurs nations ?!

    • Ca demande un peu de gymnastique mentale, bien sûr, mais n’est-ce pas l’un des plaisirs de la lecture (là je penche vers la version « Symaniec »)?
      Quel Tibuleac as-tu lu? Pour rajouter une couche à ta description, son deuxième roman traduit en français (Le jardin de verre) contient aussi des mots, expressions, phrases, en russe (avec traduction).

      • Ingannmic dit :

        C’était « L’été où maman a eu les yeux verts », noté chez toi d’ailleurs, et que j’ai beaucoup aimé (mon billet paraîtra après la mi-mars). J’ai été contactée par les éditions Syrtes qui m’ont proposé de m’envoyer Le jardin de verre en service de presse, et j’ai accepté, je le lirai sans doute assez vite, vu le plaisir pris à ma première lecture de l’auteure…

      • C’est une bonne nouvelle! J’espère que tu aimeras aussi Le jardin de verre, qui est en même temps similaire par certaines des thématiques, et assez différent. Il est à mon programme pour le mois de l’Est.

  3. Emma dit :

    Le monde de la traduction littéraire m’intéresse, je vais m’abonner à la revue.

    Je partage ton interrogation sur le choix des livres traduits. J’aimerais également qu’on ait accès à des livres « banals » au sens qu’ils ne traitent pas d’un sujet exceptionnel, style guerre, communisme ou autre mais simplement de la vie de tous les jours des humains qui habitent ces pays. Je voudrais lire les équivalents de Philippe Djian, Virginie Despentes, Jean-Paul Dubois…

    Et j’ai l’impression que si ça ne parle pas de la seconde guerre mondiale ou de la vie sous la dictature communiste, c’est moins publié. Via les échanges sur mon blog, je me suis rendue compte que certains livres allemands disponibles en anglais ne sont pas traduits en français et je me demande pourquoi, sachant que les Français sont moins réticents à lire en traduction.

    Je n’ai pas de chiffres ou lu d’étude, ce n’est donc qu’une impression.

    • Oui, c’est curieux comme certains livres sont traduits dans une langue et pas une autre, ou un auteur/une autrice connu depuis longtemps en traduction dans un pays est « découvert » dans une autre langue bien plus tard… J’ai l’impression que les mieux lotis, en termes de traduction, sont ces « petits » pays d’Europe de l’Est. Souvent, si je recherche un livre letton (pour donner un exemple) dont j’ai entendu parler quelque part, je m’aperçois qu’il n’est pas traduit en français, ni en anglais, mais par contre, en hongrois: bingo! Et ce n’est pas par manque de production littéraire hongroise, y compris sur des sujets « banals ».

  4. Laure dit :

    Merci pour ce très bel article ! Il rend justice à Étienne Gomez, le coordinateur de ces deux numéros et qui a beaucoup travaillé pour cette grande fresque consacrée aux traductions des littératures de l’est.
    Je suis heureuse des commentaires laissés plus haut car ils justifient nos efforts à tous (traducteurs et éditeurs).
    Une remarque très judicieuse concerne les *livres banals*. Mais les noms cités sont tout sauf ceux d’écrivains banals. Eux aussi disent quelque chose de la France et de notre société. Ils ont leurs équivalents ailleurs. Prenons par exemple Gabriela Adamestenu qui écrit sur des choses très quotidiennes. Mais, et là c’est le *mais* qui compte, puisqu’elle a placé ses histoires durant les années soixante par exemple où même durant les années 90 mais toujours en Roumanie, la perception qu’en ont les Français lecteurs de la traduction est conditionnée (c’est un peu dommage) par le cadre immense dont elle provient et qui dépasse et phagocyte les personnages, le livre, l’auteur, tout. C’est que les réalités de *là bas * sont encore très très *exotiques*.
    Pour résumer, on voit bien quand même des livres qui ne sont pas sur les thèmes du *communisme* ou de la *guerre*. Une personne évoque Tatiana Țîbuleac, très bien, car elle a écrit deux livres qui sont entièrement leur sujet, familial, intime etc. Tout en sachant bien que fatalement toute langue porte et exprime son histoire et que chaque individu, même très ouvert porte lui aussi son héritage linguistique et historique.
    Il y en a d’autres, des livres moins chargés par l’histoire douloureuse. Peut-être une idée de piste et liste pour un prochain article ?

    • Merci du commentaire! Je rebondis sur la question du banal, pour faire d’abord une distinction entre livre au sujet « banal » (c.a.d. qui traite du quotidien de gens normaux) et écrivain « banal », car il me semble qu’il faut être un très bon écrivain pour rendre le banal intéressant à la lecture! Pari réussi en ce qui concerne Gabriela Adamesteanu dont j’avais beaucoup apprécié Une matinée perdue et notamment le personnage de Vica et sa manière de s’exprimer.
      Ensuite, je suppose qu’on ne peut pas tout à fait dissocier « communisme » et « quotidien » si le communisme a fait partie du quotidien de millions de personnes pendant des décennies, et si ses conséquences et les conséquences de la transition se font encore sentir dans la structure sociale et économique ainsi que dans les sentiments de rancoeur ou de nostalgie qu’ils peuvent encore évoquer. Je n’ai pas encore lu Je suis une vieille coco!, mais je suppose qu’il entre dans cette catégorie?
      Un article sur « des livres moins chargés par l’histoire douloureuse »? Voilà une idée intéressante, à envisager peut-être sous la forme d’un « guest post » par quelqu’un comme… par exemple… Laure Hinckel?

  5. […] du livre letton à l’étranger Latvian Literature, interrogées dans le numéro 56 de la revue Translittérature (que j’avais présenté ici), très exigeante sur les traductions. Ceci explique peut-être cela, […]

  6. […] dans le numéro 56 de Translittérature que j’ai appris que la traduction d’un recueil de nouvelles d’une femme slovène était en […]

  7. […] La revue TransLittérature vient de publier son dernier numéro, qui comprend la deuxième partie du dossier « Quoi de neuf à l’Est ? », dont j’avais présenté la passionnante première partie sur le blog, ici. […]


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s