Agata Tomažič – Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse

C’est dans le numéro 56 de Translittérature que j’ai appris que la traduction d’un recueil de nouvelles d’une femme slovène était en cours – la première traduction en français d’une autrice slovène* ! Bien sûr, ma curiosité s’en est retrouvé attisée, et a pu être satisfaite très rapidement grâce à la réception à point nommé d’un exemplaire du livre, envoyé par Belleville éditions. Pour mon troisième épisode de cette série consacrée aux autrices contemporaines d’Europe centrale et de l’Est, voici donc Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse d’Agata Tomažič, traduit par Stéphane Baldeck et qui est paru au début du mois.**

Le recueil porte le sous-titre « Histoires slovènes délicieusement ordinaires » et c’est avec le mot « ordinaire » que je vais commencer. Parce que, qu’y a-t-il d’ordinaire chez Miha Jakončič, ce répugnant personnage de la première nouvelle intitulée « Le roi grenouille » ? A première vue, oui, il est bien ordinaire dans sa vulgarité, son ostentation, son mépris de tous les gens qui l’entourent. Seulement, il y a cette mouche qui lui tourne autour au restaurant, et qu’il finit par happer sans que les autres convives s’en aperçoivent.

Elle disparut en un clin d’œil.

Evidemment, il est plutôt curieux qu’un homme jeune, en bonne santé, à qui l’image qu’il projette importe beaucoup, gobe une mouche en plein dîner d’affaires ; mais ce ne sera pas le seul élément curieux de cette nouvelle courte, saugrenue et qui semble pouvoir se lire sans arrière-pensée.

La frontière entre l’homme et la nature y est en tout cas floutée, tout comme dans « Le ciel partagé avec les oiseaux », autre très courte histoire de ce recueil. On y rencontre une jeune femme dont la particularité est de comprendre le langage des oiseaux. Si personnellement cela lui apporte beaucoup de joie (et donne lieu à des passages assez cocasses), cette aptitude inhabituelle ne lui vaut que des déboires en société et en famille, et j’ai bien aimé la manière de Tomažič de creuser en juste sept pages cette piste amusante.

Tout a commencé lors d’une sortie nature. A l’école, notre professeure de sciences naturelles nous avait expliqué que les savants classaient les oiseaux en plusieurs groupes, l’un d’entre eux étant constitué par les oiseaux chanteurs dont les mélodies gracieuses nous égayent. Puis vint le jour de la sortie et l’on nous lâcha dans la forêt proche de l’école afin d’observer les animaux des bois.

Il y a une vraie touche de fantaisie dans ces deux histoires, mais les onze autres sont plutôt marquées par l’ombre plus épaisse de commentaire social qui se profile derrière les tranches de vie apparemment anodines qu’elles dépeignent. Un homme fait des strip-tease dans des enterrements de vie de jeune fille, un autre jongle entre deux vies dans le dos de sa femme indifférente ; une autre femme refuse d’ouvrir les yeux sur la vie de son mari et une autre encore fait face aux reproches muets et à la curiosité déplacée des voisins de son mari bien plus âgé qu’elle : on trouve au fil des pages des histoires d’hommes et de femmes engoncés dans leurs vies d’aujourd’hui, mais des vies qui contiennent toujours plus de poches et de replis qu’il n’y paraît au premier coup d’œil.

Ce sont des histoires presque ordinaires, donc, mais c’est maintenant sur le mot « délicieusement » que je vais m’attarder car c’est un mot à prendre souvent plutôt avec ironie qu’au pied de la lettre. L’ironie est noire et cruelle dans le cas de « Celui qui arrache la renouée du Japon ne pense pas à mal », la nouvelle qui donne indirectement son titre au recueil. Après un premier paragraphe qui profite de notre inattention pour planter un décor qu’on ne comprend qu’à la fin, un deuxième fait dévier l’attention vers une gentille histoire d’action solidaire d’arrachage de plantes invasives. De là, l’histoire sombre petit à petit dans un malaise d’autant plus fort qu’on devine avant la narratrice où cette journée d’action solidaire va finir par la mener.

Les coiffeuses sont correctes et respectent les limites posées par leurs clients. Les gens sont corrects en général. Personne n’a jamais voulu satisfaire sa curiosité en me demandant pourquoi je portais des cols roulés en plein été.

Les recueils de nouvelles d’auteurs étrangers sont notoirement difficiles à placer dans le marché français, surtout lorsqu’il s’agit d’une première traduction. Mais il y a toujours des contre-exemples et Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse en fait partie, aux côtés de Le piège Walt Disney du voisin croate d’Agata Tomažič, Zoran Ferić (que j’avais chroniqué ici). Chez Tomažič, les contours des nouvelles sont plus feutrés que dans celles de Ferić, avec leur air de ne pas y toucher et leurs situations moins ouvertement absurdes. La présentation de Belleville éditions met aussi plutôt l’accent sur l’aspect bon enfant d’histoires telles que celles du « roi grenouille ». J’ai cependant retrouvé dans ce recueil le même regard acéré sur les gens et les situations dans lesquels ils évoluent, consciemment ou inconsciemment, et qui font la vie avec ses bons et ses mauvais côtés.

Agata Tomažič, Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse (Česar ne moreš povedati frizerki, 2015). Traduit du slovène par Stéphane Baldeck. Belleville éditions, 2020.

* Enthousiasme à nuancer : cet honneur revient en fait à l’auteure slovène Brina Svit, qui vit en France et écrit en français depuis de longues années mais dont les deux romans Con brio et Mort d’une prima donna slovène ont été traduits du slovène au français par Zdenka Štimac (Gallimard 1999 et 2001).

** Les livres de Belleville éditions peuvent être achetés directement sur la boutique en ligne, sur ce lien.

Je contribue par la même occasion au Mois de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.


9 commentaires on “Agata Tomažič – Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse”

  1. Patrice dit :

    Très joli billet, très convaincant. Je me souviens avoir noté ce titre lorsque tu traitais des sorties du mois de mars, belle façon de découvrir la littérature slovène (je voudrais enfin lire Drago Jancar cette année…). Au passage, je crois que Agata Tomazic n’est pas la première auteure slovène traduite : même si elle écrit aujourd’hui en français, Brina Svit a dû la devancer (à confirmer !)

    • Tu as tout à fait raison, il y a deux romans de Brina Svit traduits du slovène au français, le reste étant écrit directement en français. Je rajoute une deuxième astérisque à mon billet! D’ailleurs, je crois qu’Agata Tomazic est aussi francophone.
      J’ai un Drago Jancar (Katharina, le paon et le jésuite), n’hésite pas à me dire si tu veux faire une lecture commune. Si tu ne l’as pas encore lu, il y a aussi Alamut, de Vladimir Bartol (j’ai lu la traduction de Claude Vincenot et je n’étais pas emballée; Andrée Lück Gaye en a fait une traduction plus récente et peut-être meilleure).

      • Patrice dit :

        Quelle bonne idée de faire une lecture commune de Drago Jancar. Pour être tout à fait franc, j’aurais privilégié un de ses derniers romans « Cette nuit, je l’ai vue », j’ai d’ailleurs l’impression que « Katharina, le paon et le jésuite » n’est pas disponible facilement. Dis-moi ce que tu en penses, sinon, on peut trouver un autre titre ou tenter Alamut, bien sûr.

      • En ce moment, je préfère faire avec ce que j’ai sous la main, et « Katharina… » est le seul de lui que j’ai. Alors on peut soit faire une LC autour de l’auteur plutôt que d’un livre en particulier, ou alors se coordonner pour plus tard dans l’année quand je pourrai à nouveau m’approvisionner en livres en français?

      • Patrice dit :

        Dans ce cas, je préfère que l’on en reparle pour un peu plus tard. Je n’exclus pas du tout de lire « Katharina… » pour la lecture commune mais je fais face aussi au souci pour me le procurer en ce moment. Est-ce que cela te convient ?

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