Paolo Rumiz – Aux frontières de l’Europe

L’est, mon œil ! L’endroit où je me trouve en ce moment est le centre. Le centre, l’âme du continent. Et cette âme est entièrement en dehors de cet échafaudage bureaucratique qu’on appelle l’Union européenne.

De l’Allemagne à la Biélorussie, on recense une dizaine d’endroits se disputant l’étiquette de « centre de l’Europe », et encore une autre douzaine pour ce qui est du centre (mouvant) de l’Union européenne. Mais c’est d’Odessa, sur les bords de la mer Noire, que parle ici l’écrivain-voyageur triestin Paolo Rumiz. Odessa est aussi le terminus du périple qui l’a mené, à l’été 2008, à la recherche « des terres sauvages », de la Laponie finlandaise à cette ville portuaire ukrainienne. Lire la suite »


Très sages vagabondages : changement de direction avant d’arriver au point final

Nous arrivons à la cinquième et dernière étape de ma série sur la littérature de voyage. Pour celle-ci, on abandonne l’est-vers-l’ouest de Lajos Kassák et de Márton Szepsi Csombor et l’est-vers-l’encore-plus-à-l’est d’Andrzej Stasiuk et de Mariusz Wilk, pour passer à la direction nord-sud. Gardez vos manteaux sur vous, remettez vos bonnets, car il fera froid là où on commencera.

 


Mariusz Wilk – Le journal d’un loup

J’ai fini par comprendre ce qu’est l’Eurasie, le « sixième des terres émergées », à force d’y vagabonder. Oui, je dis bien : d’y vagabonder, car il s’agissait pour moi d’expérimenter la Russie, de faire une somme du chemin parcouru et non pas de collectionner des impressions de touriste. C’est ainsi que je me suis retrouvé sur l’archipel.

Le Journal d’un loup est presque l’antithèse d’un voyage, surtout dans sa première partie : l’écrivain fait de ses « Notes de Solovki » une exploration presque stationnaire d’un lieu mythique, l’archipel des Solovki. Lire la suite »


Andrzej Stasiuk – L’Est

Au début, le sentiment qui domine, c’est que la géographie s’est sacrément fichue de vous.

Des portes de Varsovie au désert et à la steppe de Sibérie, de Mongolie et de Chine, c’est l’Est dans toute son étendue géographique qui appelle Andrzej Stasiuk, dans ce récit au titre aussi simple qu’évocateur. Plutôt habitué des fin-fonds de l’Europe centrale et des Balkans, qu’il a décrits dans nombre de ses livres, Stasiuk ne se présente pas comme un fin connaisseur de la Russie et des pays situés au-delà : né en 1960, il ne découvre leurs grands espaces qu’après 2006. Cependant les voyages successifs qu’il y fait, et dont il distille le récit dans ce livre consacré à l’Est au sens large, sont guidés par une interrogation née de son enfance dans la Pologne du temps du communisme : il veut « voir jusqu’où cette idéologie s’était déployée, à quel point elle avait transformé le monde et ce qu’il en était resté. »

Voyage géographique et voyage dans le temps – le sien, celui de sa famille, celui de son pays – s’imbriquent et se répondent dans L’Est pour donner une vision toute personnelle de cet espace et de son histoire au XXe siècle. Lire la suite »


Très sages vagabondages : changement d’horizon

Avec les deux premières étapes de ma série sur la littérature de voyage, nous sommes partis à pied de Hongrie pour nous diriger vers l’ouest et découvrir d’abord l’Europe de 1909, puis celle de 1618 aux côtés de voyageurs-vagabonds curieux.

Pour les deux étapes suivantes, le point de ralliement est la Pologne, en compagnie de deux auteurs contemporains qui préfèrent porter leurs regards et leurs valises vers d’autres horizons. Les deux livres suivants seront aussi une autre déclinaison du thème du voyage en littérature : voyage dans le temps pour l’un, voyage stationnaire pour l’autre, voyage intérieur aussi pour les deux.


Márton Szepsi Csombor – Europica varietas

Comme Lajos Kassák 300 ans plus tard, Márton Szepsi Csombor est né en Haute Hongrie, dans la Slovaquie d’aujourd’hui. Il tire une partie de son nom de sa petite ville d’origine, Szepsi, aujourd’hui Moldava na Bodvou. Contrairement à Lajos Kassák, né plutôt du côté de Bratislava et gravitant vers l’ouest de la Hongrie (la très catholique Györ, et Budapest), Márton Szepsi Csombor est né du côté de Kassa (aujourd’hui Košice) et son monde est plutôt celui de l’est de l’ancienne Hongrie, région à plus forte identité protestante. Est-ce pour cela, ou parce qu’il venait d’une famille de commerçants, qu’il écrit en hongrois plutôt qu’en latin, langue encore très usitée au cours de sa courte vie (1595-1622) ?

Malgré son titre latin, Europica varietas est en tout cas, à sa parution en 1620, le premier livre de voyage à être écrit en hongrois. Lire la suite »


Lajos Kassák – Vagabondages

Plus tard, le travail manuel m’a plu et j’ai éprouvé une véritable joie à donner une forme à la matière brute, à la transformer en objet. Pourtant, il me fut difficile de me limiter longtemps à cette activité.

Des songes plus vastes m’attiraient. J’aurais voulu connaître le monde entier, et un jour, n’y tenant plus, je me suis mis en route, partant pour Paris à pied, comme un vagabond. (Lajos Kassák, « Esquisse d’autoportrait », dans l’anthologie Hommage à Lajos Kassák*).

C’est une expérience curieuse que de lire un récit, publié à l’origine en 1927, d’un périple à travers l’Europe réalisé en 1909, à pied. Il faut oublier nos frontières et nos monnaies d’aujourd’hui, pour se rappeler qu’on est là à une époque où l’empire austro-hongrois existe encore, et où « la dernière guerre », en France, se réfère encore à celle, franco-prussienne, de 1870-1871. Il faut, aussi, mettre de côté temporairement nos conceptions modernes du voyage et nous mettre dans les bottes d’une personne qui, même si elle avait les moyens de voyager plus confortablement, aurait nécessairement une expérience plus lente et plus proche de la réalité des régions traversées que nous (c’est au cours de la même année 1909 que Louis Blériot réalise ses premiers vols).

Lajos Kassák veut aller à Paris, donc, mais c’est un ouvrier issu d’une famille pauvre, et la seule possibilité qui lui est ouverte est de faire ce trajet à pied, avec quelques sous en poche. Cela correspond aussi certainement à son état d’esprit, car il aime la liberté bien plus que la contrainte : on aura le temps de s’en apercevoir à ses côtés, en lisant ces Vagabondages portés par une voix si franche, si drôle et si immédiate, qu’on en oublie facilement qu’elle a presque cent ans. Lire la suite »


Très sages vagabondages

Après un bref arrêt aux côtés de quelques femmes écrivaines d’Europe centrale et orientale, ma prochaine thématique me ramène à une forme d’écriture qui reste très masculine : la littérature de voyage. La région contenue entre la mer Baltique à l’Adriatique et la mer Noire, et entre l’Allemagne et la Russie, s’y prête bien. Lire la suite »


Littérature d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans : ravitaillement numérique

Ce billet s’adresse principalement à ceux et celles qui :

  • ont encore le temps et l’attention pour lire,
  • ont des inquiétudes sur la capacité de leurs étagères à les servir jusqu’au retour à la vie normale,
  • et une liseuse.

J’y présente en effet quelques idées de lectures de romans « de l’Est » disponibles en numérique et divisées selon une classification savante : pour chacune des maisons d’édition listées ci-dessous, vous trouverez une suggestion de livre que j’ai lu, aimé et chroniqué, et une suggestion de livre que j’aimerais lire (en version papier pour moi). Lire la suite »


Lectures-désorientation #2 : Jim Crace, Andreï Makine, Julien Gracq

Derrière Passage à l’Est !, il y a une lectrice qui lit plus que la moyenne de littérature centre- et est-européenne, mais qui ne lit pas que de la littérature centre- et est-européenne. Je vous propose ici un aperçu des autres horizons qui font mon paysage de lectrice.

Dans ce deuxième épisode : Harvest (Moisson), de Jim Crace ; L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine ; et Un balcon en forêt, de Julien Gracq. Retrouvez le premier épisode ici. Lire la suite »