Lectures-désorientation #2 : Jim Crace, Andreï Makine, Julien Gracq

Derrière Passage à l’Est !, il y a une lectrice qui lit plus que la moyenne de littérature centre- et est-européenne, mais qui ne lit pas que de la littérature centre- et est-européenne. Je vous propose ici un aperçu des autres horizons qui font mon paysage de lectrice.

Dans ce deuxième épisode : Harvest (Moisson), de Jim Crace ; L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine ; et Un balcon en forêt, de Julien Gracq. Retrouvez le premier épisode ici.

***

Je voulais depuis longtemps lire Harvest et ainsi découvrir Jim Crace. Le mois de mars en a été l’occasion, dans des circonstances que je ne soupçonnais pas quand j’ai emprunté le livre. Dans une toute petite communauté rurale d’une Angleterre qu’on devine médiévale, à deux ou trois jours de marche de la prochaine bourgade, l’arrivée d’une poignée d’étrangers, puis d’une autre, met en branle une série d’événements qui va mener à la dislocation totale du village en juste quelques jours. L’engrenage que crée Jim Crace n’a rien d’inévitable mais il est aussi impitoyable qu’il a le pouvoir d’être universel. L’immersion dans cette communauté à la fois si forte et si fragile est totale. Je retiendrai aussi du roman le choix de l’auteur de faire reposer toute la narration sur les épaules d’un seul narrateur, dont le positionnement à la marge de la communauté qu’il décrit devient de plus en plus évident au fil des pages (le choix de la narration m’a rappelé ma très belle lecture de Days without end/Des jours sans fin, de Sebastian Barry). C’est un roman superbe et je suis presque contente d’être forcée de le garder sur mes étagères pour le moment. (En français : Moisson, Payot et Rivages, 2014).

***

Autres temps, autres latitudes, mais à nouveau des voix d’homme, dans ce roman en deux temps qu’est L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine. Le cadre est fourni par la rencontre d’un jeune orphelin avec un homme mystérieux, quelque part dans l’Extrême-Orient russe. Le fond est celui d’une autre rencontre, bien des années auparavant, entre Pavel Gartsev, un soldat soviétique, et l’immensité de la taïga. Dans cette URSS écrasée par Staline et par la peur d’un conflit atomique, tout est démesuré : l’Histoire, la paranoïa des hommes, leur capacité à la générosité, et surtout la nature immense et intemporelle. Il y a un petit élément d’improbable dans la destinée de Pavel Gartsev, mais ce sont surtout l’évocation de la taïga et des animaux, du parcours de la rivière Amgoun, de l’archipel presque magique des Chantars, et du mélange d’humilité et de résistance qu’il faut pour y vivre, qui font que je garderai un bon souvenir de cette lecture.

***

L’évocation de la nature est également puissante dans Un balcon en forêt, récit, par Julien Gracq, de quelques mois passés dans les Ardennes, par le lieutenant Grange. C’est la drôle de guerre, et dans la vallée de la Meuse, on se prépare à une éventuelle attaque allemande. Pour Grange et sa poignée d’hommes isolés dans un blockhaus aux Hautes Falizes, les échos de ces préparatifs sont comme étouffés par le feuillage de la forêt qui les entoure, et filtrés par la vie des hameaux dans lesquels ils ont pris leurs habitudes. Il n’y a pas grand-chose à faire, il ne se passe pas grand-chose, et pourtant Gracq fait de ce récit-roman un texte dense, riche d’une atmosphère d’attente et de ralentissement du temps. L’écriture, si minutieuse, est tellement évocatrice que s’en est une surprise de lever les yeux des pages hivernales, où règnent le silence et la luminosité des premières neiges, et de voir le soleil du printemps briller à travers mes fenêtres.


6 commentaires on “Lectures-désorientation #2 : Jim Crace, Andreï Makine, Julien Gracq”

  1. Ingannmic dit :

    Un balcon en forêt est sur ma PAL, j’attends un moment propice pour le lire, car les textes de Gracq demandent une certaine disponibilité d’esprit… mais je suis ravie que tu en parles, c’est un auteur rare sur les blogs. Et ce « Harvest » a l’air très intéressant, il est paru en français ?

    • Harvest existe en français (Moisson, chez Payot et Rivages), comme de nombreux autres livres de Jim Crace. Vraiment, je le recommande et pour ma part j’ai hâte de pouvoir emprunter ses autres livres, notamment Arcadia.
      C’est vrai que Gracq est un auteur exigeant, qui demande de ralentir son rythme de lecture et de faire attention à chaque mot, chaque virgule. Mais cela en vaut la peine. Un peu comme pour Henry James, en somme!

  2. Marilyne dit :

    J’aime beaucoup la plume d’Andréï Makine, même si je l’ai moins lu ces dernières années, moins envoûtée. Celui-ci est le dernier que j’ai lu, séduite comme toi par son atmosphère.

    • Je n’avais lu que Le Testament français, il y a tellement longtemps que je ne sais même plus si je l’avais aimé ou si j’en garde un bon souvenir parce que tout le monde l’apprécie! Quel autre livre de lui me recommanderais-tu?

      • Marilyne dit :

        Si je ne devais en citer qu’un, ce serait  » Le livre des brèves amours éternels  » mais j’ai aussi beaucoup aimé  » La femme qui attendait « .

      • Quel dommage, ma bibliothèque ne les a pas, sinon je les aurai mis sur ma liste « à emprunter », sous-catégorie « recommandations Marilyne ». Une catégorie déjà bien remplie d’ailleurs.


Répondre à Passage à l'Est! Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s