Lajos Kassák – Vagabondages

Plus tard, le travail manuel m’a plu et j’ai éprouvé une véritable joie à donner une forme à la matière brute, à la transformer en objet. Pourtant, il me fut difficile de me limiter longtemps à cette activité.

Des songes plus vastes m’attiraient. J’aurais voulu connaître le monde entier, et un jour, n’y tenant plus, je me suis mis en route, partant pour Paris à pied, comme un vagabond. (Lajos Kassák, « Esquisse d’autoportrait », dans l’anthologie Hommage à Lajos Kassák*).

C’est une expérience curieuse que de lire un récit, publié à l’origine en 1927, d’un périple à travers l’Europe réalisé en 1909, à pied. Il faut oublier nos frontières et nos monnaies d’aujourd’hui, pour se rappeler qu’on est là à une époque où l’empire austro-hongrois existe encore, et où « la dernière guerre », en France, se réfère encore à celle, franco-prussienne, de 1870-1871. Il faut, aussi, mettre de côté temporairement nos conceptions modernes du voyage et nous mettre dans les bottes d’une personne qui, même si elle avait les moyens de voyager plus confortablement, aurait nécessairement une expérience plus lente et plus proche de la réalité des régions traversées que nous (c’est au cours de la même année 1909 que Louis Blériot réalise ses premiers vols).

Lajos Kassák veut aller à Paris, donc, mais c’est un ouvrier issu d’une famille pauvre, et la seule possibilité qui lui est ouverte est de faire ce trajet à pied, avec quelques sous en poche. Cela correspond aussi certainement à son état d’esprit, car il aime la liberté bien plus que la contrainte : on aura le temps de s’en apercevoir à ses côtés, en lisant ces Vagabondages portés par une voix si franche, si drôle et si immédiate, qu’on en oublie facilement qu’elle a presque cent ans.

A l’époque de son périple de 1909, Kassák – Kasi pour les amis – est un illustre inconnu, qui à 22 ans vient de quitter son emploi d’ouvrier métallurgiste en Hongrie. Il se sent une certaine fibre artistique, et certains de ses poèmes ont déjà été publiés dans le journal Független Magyarország (La Hongrie Indépendante), qui continuera à publier les poèmes qu’il écrit en cours de route. C’est d’ailleurs d’abord sous la forme d’un long poème que Kassák écrira ce voyage, avec Le cheval meurt et les oiseaux s’envolent, qu’il publie en 1922 (une version française avec des illustrations de Kassák et d’un autre hongrois, Victor Vasarely, paraîtra en 1971 aux Editions Fata Morgana).** Quelques années plus tard débute la publication de ses mémoires, dans lesquels il évoque son Enfance et les Années ingrates, avant d’arriver à ces Vagabondages (1927), ces trois volumes formant ensemble la première partie de son autobiographie, La vie d’un homme (deux autres parties suivront jusqu’en 1935).  

A cette époque, il ne peut pas savoir qu’il vivra encore jusqu’en 1967, ni qu’une traduction française de ses Vagabondages sera publiée en 1972 par les éditions Corvina en Hongrie, avant d’être reprise presque 40 ans après avec cette réédition bien inspirée, au début du mois de février, par les éditions Séguier (qui m’ont fait parvenir cet exemplaire).

Aujourd’hui – en Hongrie – le nom de Kassák n’est pas tout à fait celui d’un inconnu, même s’il n’est pas non plus celui d’une superstar. Dans l’ancien quartier ouvrier du XIIIe arrondissement, où il a longtemps vécu, une rue porte son nom. Côté Buda (à Óbuda), un musée lui est dédié dans l’une des ailes de l’adorable mais vétuste palais Zichy. Des textes universitaires lui sont aussi consacrés, avec un mot-clé commun : « avant-garde ». Kassák en fut en effet l’un des chefs de file, expérimentant avec tous les -ismes qui s’y rapportent, qu’il s’agisse du dadaïsme, de surréalisme, du constructivisme…*** Il y a aussi un côté politique – mais non-partisan – à Kassák, qui parait inévitable pour une personne qui a connu deux guerres mondiales, la fin d’un empire et des expériences politiques aussi diverses que (je cite à rebours) les multiples visages du communisme hongrois d’après-guerre, le régime autoritaire de Horthy, et la république des Conseils. Première tentative communiste en Hongrie, cette république dirigée par Béla Kun eut une durée de vie très brève : 133 jours, de mars à août 1919. Kassák en fut encore plus brièvement l’un des acteurs – œuvrant d’abord, au sein du commissariat culturel, à la censure des affiches, puis au théâtre – ce qui lui valut l’emprisonnement après l’arrivée des troupes réactionnaires d’Horthy, et l’exil à Vienne. C’est donc après son retour à Budapest, en 1926, à la faveur d’une amnistie générale, que paraît cette tranche d’autobiographie dédiée à son voyage de 1909.

Comme chacun sait, pour le vrai voyageur, ce n’est pas tant la destination qui importe que la manière d’y arriver. C’est vrai pour Kassák à plus d’un titre : d’abord parce qu’il n’y a pas de manière beaucoup plus physique de voyager que la sienne, avec ses jambes ; ensuite, parce que les aspects terre-à-terre de ce voyage sont en grande partie ce qui donne leur caractère à ces Vagabondages ; et enfin parce que la destination – Paris, choisie en hommage à l’un des plus grands poètes hongrois de l’époque, le francophile Endre Ady, souvent présent à Paris – ne lui plait finalement pas du tout.

On ne sait pas trop combien de temps ce voyage dure, Kassák ne cherchant pas à être précis sur le passage du temps. On sait qu’il fait froid et humide lorsqu’il quitte la ville, et qu’il fait aussi froid au cours de la première nuit de son voyage, qui le mènera en bateau de Budapest à Presbourg (Bratislava). A partir de là, il rejoindra Vienne puis, selon un itinéraire qui se crée au fil de l’eau, Passau, Stuttgart, Aix-la-Chapelle, Bruxelles, et de nombreux autres villes et villages… Très vite, les mécanismes de base se mettent en place : il faut chaque jour trouver un gîte et de quoi se nourrir. Au fil des nuits et des rencontres, il apprend à maîtriser les codes des vagabonds, et nous verrons ainsi défiler toute une ribambelle de foyers de travailleurs, asiles de nuit, syndicats et autres organisations socialistes. Il frappe à leurs portes, sachant bien qu’il y trouvera en général un peu d’aide, au prix de mensonges plus ou moins gros.

Szittya (…) se fit apporter le bottin. Il était un peu myope ; crayon en main, comme quelque fonctionnaire routinier, il parcourut de bout en bout les lettres initiales des pages. Et il releva à la file les végétariens, les gnostiques, l’Armée du salut, la communauté culturelle israélite, les socialistes, et toutes les associations et tous les clubs qui pouvaient se trouver dans la ville. A la fin du repas, il commanda de la bière pour moi, et s’en fut chercher de l’argent.

A côté du monde des vagabonds qu’il côtoie sur toutes les routes, et de celui des compagnons, il rencontre aussi celui des Juifs récemment arrivés en Allemagne après avoir survécu aux pogroms de Russie ou de Pologne, ou à l’agitation antisémite de l’affaire Tiszaeszlár en Hongrie.**** C’est assez affreux de lire comment Kassák se fait passer pour l’un de ces rescapés afin d’obtenir lui aussi un repas ou quelques pfennigs ou marks, et lui aussi a parfois mauvaise conscience d’avoir commis cette « vilaine chose », cette « chose répugnante ». Mais, comme à chaque fois qu’il s’accuse d’être un « salaud irresponsable » pour ce voyage « à coup de petites combines », le goût de la liberté et du vagabondage, sans autre contrainte que de trouver à se nourrir et se loger, reprend le dessus et chasse tous ses scrupules.

Les changements d’humeur au gré des pensées, de la nostalgie du pays, de la chaleur, de l’état des chaussures et de l’estomac, finissent par avoir raison de son compagnonnage avec Gömbös, avec qui il était parti de Budapest. Jusque-là, Kassák et Gömbös avaient donné un peu l’impression de deux jeunes gars partis pour leur premier périple en solo après le bac, devant apprivoiser leurs humeurs, organiser leurs journées et gérer leur budget en commun.

Nous décidâmes de prendre des notes sur ce que nous voyions de neuf et de beau en cours de route, et, une fois rentrés au pays, d’écrire un livre sur nos expériences. Notre enthousiasme toutefois ne dura guère. Nous couvrîmes de griffonnages quelques pages de carnet, puis nous jetâmes le tout.

Après, c’est un autre hongrois, un dénommé Szittya, qui entre en scène dans une auberge de compagnons à Stuttgart : ce « petit homme mal rasé, avec de longs cheveux et une cravate d’artiste » prend Kassák sous son aile. Commence alors une nouvelle période de vagabondages, où l’appel de l’Art se fait plus pressant. Szittya est un grand rêveur et un grand parleur, qui aime échafauder les plans les plus farfelus, cependant le projet qui l’occupe à ce moment fait de lui un bon maître pour Kassák. *****

J’ai de grands projets, mais ces projets ne visent qu’à la solution de la difficile mission qui est la mienne. J’ai décidé d’écrire un livre qui portera ce titre : Les images du Christ en Europe, et cette tâche m’absorbe entièrement.

Le Puddleur, de Constantin Meunier

Là où, avec Gömbös, Kassák s’était contenté de prendre des notes sur une statue qu’il avait admirée devant le Volkstheater de Vienne, l’aspect artistique du périple se fait plus systématique, et plus critique, aux côtés de Szittya. Kassák connaît déjà Rembrandt ; à Stuttgart, il tombe d’admiration devant Böcklin et découvre Cranach (dont il rêve encore bien des pages plus tard) ; devant le Christ de Grünewald, il sent sa vie changer ; à Bruxelles, il trouve deux autres sources d’inspiration face aux sculptures de Constantin Meunier et de Rodin.

A Bruxelles, Szittya l’emmène aussi voir le Manneken-Pis, et c’est l’occasion pour lui de croiser un autre monde, celui des « étrangers munis de baedekers ». Cette rencontre avec le monde « normal » des voyageurs aisés n’est qu’une parenthèse, car ce sont surtout les anarchistes et les socialistes qu’il côtoie jusqu’à Paris, en reflet des conceptions du monde dont il débat fréquemment avec Szittya, et qui lui valent en cours de route quelques démêlés avec les représentants de l’autorité de l’Etat.

La première rencontre avec la France, quelque part près de la frontière belge, est une vraie déception. Il y trouve une « atmosphère bourbeuse de chauvinisme et de cléricalisme concentrés », qui détonne avec l’image qu’il s’était faite de « la terre de la liberté civique idéale ». Peu importe, il approche du but : Paris, qui le laisse « sec comme un nigaud », comme il l’écrit à sa maîtresse Jolán, restée à Budapest.

Il n’y restera pas longtemps, et hormis quelques descriptions d’œuvres du Louvre, il reste assez bref sur cette période. Dommage car, comme il l’écrit dans l’« Esquisse d’autoportrait » citée plus haut, « c’est en 1909 que j’ai connu Apollinaire, Cendras, Picasso, Modigliani – tous ceux qui, avec leur plume ou leur pinceau, se lançaient à l’assaut de la renommée. J’ai donc quitté le monde des vagabonds pour celui des arts, et depuis je m’efforce sans cesse d’exprimer, soit en écrivant, soit en peignant, les faits essentiels de ma vie. »

En absence de descriptions de ces rencontres, c’est avec une dernière pirouette un peu en forme de « vilaine chose » que Kassák termine son récit, dans une « voiture fée » qui le ramène vers Pest, et vers le début d’une longue et prolifique carrière artistique et littéraire.

Lajos Kassák, Vagabondages (Csavargások, 1927). Traduit du hongrois par Roger Richard. Editions Séguier, 2020.

En ce qui nous concerne, le voyage n’est pas terminé : samedi, c’est à un bond de 400 ans en arrière que je vous invite, pour un nouveau périple qui, de Hongrie, nous fera faire une boucle à travers toute l’Europe du nord – plus au nord que celle de Kassák – avec également au retour un passage par Paris.

* cité dans Destins croisés de l’avant-garde hongroise : pour une anthologie, 1918-1928, ed. par Marc Martin. L’Age d’homme, 2002.

** On peut lire ce poème dans la traduction française de Tibor Papp et Philippe Dôme sur ce microsite.

*** On peut retrouver une biographie plus complète dans le chapitre français du catalogue mis à disposition en ligne par le Musée Kassák sur la base de données Hungaricana.

**** L’écrivain et journaliste hongrois Gyula Krúdy consacrait en 1931 un roman à cette « affaire Tiszaeszlár » : L’affaire Eszter Solymosi, traduit en français par Catherine Fay, publié chez Albin Michel en 2013.

***** D’Emil Szittya, les éditions Allary ont publié en février dernier le « roman de guerre » 82 rêves pendant la guerre 1939-1945, dans lequel il « fait le récit des rêves de Français ordinaires, de miliciens, de Juifs pourchassés ou de soldats allemands pendant l’Occupation. »


9 commentaires on “Lajos Kassák – Vagabondages”

  1. Marilyne dit :

    La traversée est intéressante, un tableau d’époque. Je ne connaissais pas du tout, merci pour ce billet. Je regrette qu’il n’en dise pas plus sur le milieu artistique parisien qu’il a croisé à cette période.

  2. Patrice dit :

    Très belle suggestion de lecture, c’est noté de mon côté. Le commentaire sur la France me fait sourire 🙂

    • C’est un peu pour ça que je l’ai mis! J’ai vraiment été très agréablement surprise par ce livre. Moi qui m’imaginais Kassák plutôt comme un personnage ennuyeux… Dommage que ce soit la seule partie de son autobiographie qui soit disponible en français.

  3. […] nous sommes partis à pied de Hongrie pour nous diriger vers l’ouest et découvrir d’abord l’Europe de 1909, puis celle de 1618 aux côtés de voyageurs-vagabonds […]

  4. […] Stasiuk nous livre ici un récit qui n’a rien de celui, linéaire et chronologique, d’un Kassák ou d’un Szepsi Csombor. Plutôt, il s’appuie sur la mémoire et les détails, rassemblés par […]

  5. […] de ma série sur la littérature de voyage. Pour celle-ci, on abandonne l’est-vers-l’ouest de Lajos Kassák et de Márton Szepsi Csombor et l’est-vers-l’encore-plus-à-l’est d’Andrzej Stasiuk et […]

  6. […] Lajos Kassák – Vagabondages Littérature d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans : ravitaillement numérique […]


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