Márton Szepsi Csombor – Europica varietas

Comme Lajos Kassák 300 ans plus tard, Márton Szepsi Csombor est né en Haute Hongrie, dans la Slovaquie d’aujourd’hui. Il tire une partie de son nom de sa petite ville d’origine, Szepsi, aujourd’hui Moldava na Bodvou. Contrairement à Lajos Kassák, né plutôt du côté de Bratislava et gravitant vers l’ouest de la Hongrie (la très catholique Györ, et Budapest), Márton Szepsi Csombor est né du côté de Kassa (aujourd’hui Košice) et son monde est plutôt celui de l’est de l’ancienne Hongrie, région à plus forte identité protestante. Est-ce pour cela, ou parce qu’il venait d’une famille de commerçants, qu’il écrit en hongrois plutôt qu’en latin, langue encore très usitée au cours de sa courte vie (1595-1622) ?

Malgré son titre latin, Europica varietas est en tout cas, à sa parution en 1620, le premier livre de voyage à être écrit en hongrois.

J’ai depuis l’enfance un fort désir de voir des lieux étrangers.

Csombor fait dans ce livre le récit de deux voyages. Le premier, en 1616, l’a mené de la petite ville de Telkibánya, où il a un poste d’enseignant, à Gdansk au bord de la Baltique, traversant ainsi ce qui est aujourd’hui l’est de la Slovaquie, le massif des Beskides, et l’ensemble de la Pologne. Jusqu’au printemps 1618, il étudie la philosophie et la théologie à Gdansk, puis il s’octroie quelques semaines pour découvrir l’Europe à pied et en bateau. Si le titre Europica varietas peut être traduit par « l’Europe dans toute sa diversité », le sous-titre complet donne une vision plus précise des contrées traversées : « un bref compte-rendu des choses vues et entendues par Márton Szepsi Csombor durant ses voyages en Pologne, Mazovie, Prusse, Danemark, Frise, Hollande, Zélande, Angleterre, France [il utilise le terme Gallia], Allemagne et dans les pays tchèques, ainsi que sur les mers de Prusse, Poméranie, Suède, Norvège, Frise, Zélande et Grande-Bretagne, qui peuvent servir non seulement au plaisir de tous les Lecteurs mais aussi à leur grand bénéfice. » Un sous-titre à rallonge typique de cette période (et qu’on retrouve encore dans certains romans historiques comme Les livres de Jakób d’Olga Tokarczuk), mais qui a le mérite d’être clair sur le contenu !

Le voyageur doit posséder deux sacs : un de patience, l’autre d’argent.

Avant de partir, outre la patience, Csombor s’est aussi armé de diverses protections, et donc d’un soutien financier. A partir de sa préface et tout au long du livre, il distille les remerciements à tous ses mécènes passés, présents et à venir, sans bien sûr oublier de citer la providence divine. Sachant très bien à quel point son envie de voyager – et son voyage – sont inhabituels et peuvent être mal perçus dans la société de son temps, il se présente aussi comme s’inscrivant dans le sillage des voyageurs de l’Antiquité, qu’ils soient réels (Valerius Maximus) ou mythiques (Ulysse).

Son objectif est avant tout didactique : il s’appuie sur ce qu’il a pu lire avant de partir ou à son retour (ilAtlas minor Mercator cite par exemple des ouvrages de Mercator, de Honterus et de Munsterus) pour donner une présentation à caractère encyclopédique des pays qu’il traverse, incluant la position du pays (avec parfois la latitude et la longitude des villes), le nombre, nom et cours des principales rivières, les ressources agricoles commerciales, le caractère de ses habitants, leurs coutumes et vêtements (« les habitants de Dieppe portent des vêtements affreux »), et leur religion. C’est un peu Wikipedia avant l’heure, et lui aussi semble parfois s’agacer de cette contrainte qu’il s’est donnée : de Tullium (Toul, en France), il décrète ainsi sans élaborer que c’est « un lieu célèbre parmi les historiens pour les nombreuses choses qui s’y sont passées », et passe à la ville suivante. A Rotterdam, ayant déjà traversé plusieurs villes hollandaises, il fait tout aussi bref :

ses églises sont pareilles en apparence à toutes les autres que j’ai décrites, ce qui fait que quiconque a vu une église en Hollande les a toutes vues ; c’est également vrai pour la disposition des villes, les nombreux ponts et canaux, les mœurs etc.

Souvent, on retrouve dans ses descriptions des éléments qui nous parlent encore et éclairent d’une lumière différente des lieux qu’on connait aujourd’hui mais qui ont pu changer un peu ou beaucoup. Il consacre notamment plusieurs pages à Paris (ville encore marquée par le massacre de la Saint-Barthélémy (1572) et la tentative d’assassinat d’Henri IV par Jean Châtel (1594)), et qu’il visite méthodiquement, d’un côté à l’autre de la Seine.

En dehors de l’aspect factuel de ses descriptions des villes et de leurs bâtiments, le regard qu’il porte sur les gens est intéressant, parfois amusant, et en dit aussi long sur Csombor que sur les communautés qu’il traverse : à Varsovie, il admire tout, citant dans une seule longue phrase les textiles et les vêtements que portent les Polonais, et la taille et la stature de l’infanterie, et le galop des chevaux, et l’allure des aristocrates à cheval ou en carrosse, et les riches marchandises des commerçants, et les sandales en bois des moines, et le grand nombre de prostituées, et les nombreux étals des bouchers, « etc. ». Plus tard, autre part en Pologne, il passe sans sourciller de l’historique d’une petite ville qu’il traverse, à la rencontre qu’il y a faite avec trois Autrichiens en route pour l’Inde, à la description de la manière locale (« remarquable ») d’exécuter un homme jugé coupable (il faut arroser le fumier placé sous l’homme avant de l’allumer, afin que la fumée prenne plus de temps pour l’étouffer).

Mais moins souvent qu’on aimerait, et souvent au moment où l’on s’y attend le moins, il parle des aléas et des plaisirs de la route : à Tczew, il a dormi sur un lit très sec ; à Voorburg, son nez a saigné pendant qu’il traversait une prairie ; sur le bateau qui le menait vers la Zélande, il a essayé pour la première fois la nicotine et peut confirmer que c’est une substance plus utile que l’alcool pour calmer la faim.

Ne parlant pas les langues locales, il s’appuie sur le latin, et parfois l’allemand, pour se faire comprendre, ce qui lui pose quelques difficultés. Ainsi, ayant quitté Londres et voulant visiter Cambridge, il se trompe de direction et se retrouve à Canterbury, s’étant emmêlé les pinceaux entre le nom latin de Cantabrigia et celui de Cantuaria. A Pontoise, sa logeuse refuse sa pièce en or (« elle dit avec colère « No boun pistol », ce n’est pas du bon argent ») et lui prend sa cape en drap rouge en otage. L’affaire est suffisamment grave pour que Csombor fasse intervenir le prêtre local pour récupérer sa cape et faire accepter à la logeuse la pièce en or frappée à l’étranger.

Malgré le côté sérieux de ses descriptions, Csombor est un compagnon de voyage-lecture agréable, curieux, persévérant, parfois comique quand il se laisse aller à un peu de poésie (en latin) pour commémorer telle ou telle curiosité vue en chemin. Il nous laisse un témoignage exceptionnel sur l’Europe de son temps – une bonne partie des contrées qu’il traverse sont celles qui seront déchirées par la guerre de Trente Ans à partir de 1618 – ainsi sur ce que c’est de voyager à cette époque.

Ce livre est le deuxième que je chronique pour ma série sur la littérature de voyage. Malheureusement, il n’est pas traduit en français. J’ai lu la traduction anglaise, préparée par Bernard Adams et publiée aux Editions Corvina en 2014. Les traductions en français sont les miennes.


12 commentaires on “Márton Szepsi Csombor – Europica varietas”

  1. Emma dit :

    Ça a l’air super intéressant et plein d’anecdotes.

    Je dois avoir un livre publié par Corvina, c’est un éditeur hongrois qui publie des livres hongrois traduits en anglais, c’est ça?

  2. Patrice dit :

    Quel joli voyage et quel profond dépaysement que celui que tu nous proposes aujourd’hui. J’imagine l’intérêt d’un tel témoignage, avant que la guerre de Trente Ans ne décime notre continent. Dommage qu’aucune traduction en français ne soit disponible, il a l’air vraiment passionnant.

  3. […] Márton Szepsi Csombor – Europica varietas → […]

  4. […] livre ici un récit qui n’a rien de celui, linéaire et chronologique, d’un Kassák ou d’un Szepsi Csombor. Plutôt, il s’appuie sur la mémoire et les détails, rassemblés par la voix narrative d’un […]

  5. […] littérature de voyage. Pour celle-ci, on abandonne l’est-vers-l’ouest de Lajos Kassák et de Márton Szepsi Csombor et l’est-vers-l’encore-plus-à-l’est d’Andrzej Stasiuk et de Mariusz Wilk, pour passer […]

  6. […] Márton Szepsi Csombor – Europica varietas | Passage à l'Est! dit : 11/04/2020 à 16 h 33 min […]

  7. […] hongrois (seulement deux !) : Vagabondages (1927), de Lajos Kassák, et Europica Varietas (1620), de Márton Szepsi […]

  8. […] inversement qui, partant de l’Est (ou du centre), s’en allaient vers l’Ouest. Le plus ancien, Europica varietas de Márton Szepsi Csombor, datait de 1620 ; le plus récent, L’Est d’Andrzej Stasiuk, de […]


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