Mariusz Wilk – Le journal d’un loup

J’ai fini par comprendre ce qu’est l’Eurasie, le « sixième des terres émergées », à force d’y vagabonder. Oui, je dis bien : d’y vagabonder, car il s’agissait pour moi d’expérimenter la Russie, de faire une somme du chemin parcouru et non pas de collectionner des impressions de touriste. C’est ainsi que je me suis retrouvé sur l’archipel.

Le Journal d’un loup est presque l’antithèse d’un voyage, surtout dans sa première partie : l’écrivain fait de ses « Notes de Solovki » une exploration presque stationnaire d’un lieu mythique, l’archipel des Solovki.

Situées à l’extrême nord-ouest de la Russie, dans la baie profonde que forme la mer Blanche, les îles qui le forment ont une histoire aussi longue que riche, à la fois haut lieu de la religion orthodoxe russe (un monastère y a été fondé dès la première moitié du XVe siècle), et lieu d’incarcération (sous les tsars, puis – pour reprendre l’expression d’Alexandre Soljenitsyne – comme « mère du goulag ») et base militaire. Wilk y a, par choix, vécu plusieurs années à partir de 1989 : il voit dans cette kyrielle d’îles grandes et petites l’expression concentrée du pays-continent russe.

A Solovki, on voit la Russie en miniature, avec une netteté parfaite : on y trouve le pouvoir, l’Eglise orthodoxe, la culture (au musée), les petits trafics et la mafia locale ; un hôpital et une école de musique, un élevage de taureaux, des vaches appartenant à des particuliers, une exploitation forestière, une petite usine d’agar-agar ; un poste de milice et une maison d’arrêt – sauf que le tribunal ne siège pas souvent, il vient de temps en temps, en avion.

De sa table de travail donnant sur la baie de la Prospérité, faisant face au monastère « et son énorme muraille », Wilk rend compte au fil de plusieurs années de la vie des îles, de ses habitants, de son histoire, de la richesse de la pensée religieuse qui s’y est développée, des couleurs du ciel, de la mer et de la terre.

Alors, si Le Journal d’un loup est « presque l’antithèse d’un voyage », pourquoi l’inclure dans ma série sur les livres-vagabondages ? D’abord parce que, de cette table de travail où est placé le paquet de feuilles blanches de l’écrivain, Wilk nous permet d’avoir un aperçu de cet environnement, étranger à nos yeux, que sont les îles Solovki et leurs habitants. Ensuite aussi par les différentes couches d’ « étrangeté » du texte lui-même, écrit en Russie, par un écrivain de langue polonaise, pour un lectorat polonais, puis envoyé en France pour inclusion dans une revue de langue polonaise (la revue Kultura), avant – pour nous parvenir aux éditions Noir sur Blanc – d’être traduit en français (par Laurence Dyèvre).

Avec un pied dans la communauté et un pied en dehors, en partie accepté par les habitants des Solovki mais avec toujours l’étiquette d’inostraniets, d’étranger, qui lui colle à la peau, Mariusz Wilk revendique son statut ambigu, tout en mettant l’accent sur sa connaissance de l’archipel, vécu au jour le jour et de saison en saison, au fil de plusieurs années.

On peut d’ailleurs voir les pages d’ouverture du livre comme une forme d’avertissement : avec le descriptif minutieux qu’il y fait des anciens procédés utilisés par les scribes des monastères pour faire leur encre, Wilk élargit la leçon à toute personne cherchant à écrire sur la Russie sans y avoir vécu suffisamment.

Les scribes du monastère n’étaient pas autorisés à prendre une plume en main tant qu’ils n’avaient pas fabriqué eux-mêmes leur encre.

A contrario, il pourfend tous « ceux qui écrivent sur la Russie » en la regardant « soit de loin (…) ; soit de haut » et dont « une bonne partie des comptes rendus (…) n’échappent pas aux clichés, aux stéréotypes ni à la légende. » Kapuściński, malgré son statut culte de reporter-écrivain-voyageur, en prend également pour son grade : la méthode d’écriture de son Imperium est accusée d’être « aussi simple qu’un voyage touristique : il passe quelques jours à un endroit et tire de chaque trou où il passe un chapitre-tableau, comme une diapositive en guise de souvenir. » La méthode, qui peut avoir ses avantages pour les lecteurs, agace Wilk qui recherche, lui, à dépeindre en profondeur la réalité du lieu où il a choisi de vivre.

La plupart des lecteurs du Journal d’un loup, n’ayant pas la même connaissance de la Russie, de sa langue, de son histoire, de sa religion, de son climat, n’aura pas d’autre choix que de se fier à Wilk. Heureusement, il est un guide fascinant, aussi bon observateur qu’écrivain.

A ceux et celles qui peinent à se représenter la nature, ou même la possibilité de vie, sur des terres si nordiques et si froides, Wilk offre un magnifique portrait d’une nature pleine de vie et de couleurs, à la fois extrêmement vigoureuse et tellement fragile qu’elle peut mettre des années à se remettre de l’empreinte laissée par une chaussure. Si la nature est si importante au fil des pages, c’est aussi parce qu’elle est étroitement liée à la vie humaine sur l’archipel : parfois soumise à la volonté humaine (« du temps de l’higoumène Filip, sous le règne d’Ivan le Terrible, beaucoup [des plus de cinq cents lacs de l’île] ont été reliés par des chenaux, faisant ainsi monter le niveau des eaux du lac Sacré, ce qui a permis l’installation de l’eau courante dans le monastère et la construction du moulin »), plus souvent seul fournisseur du bois et des aliments nécessaires à ses habitants abandonnés à leur triste sort après la chute de l’URSS.

Le côté humain de l’archipel attire tout autant l’attention de l’écrivain : ces « Notes », ainsi que « Le Kanin Nos » qui leur fait suite, ne contiennent pas tant des « portraits » de types humains – le moine, l’ivrogne, la retraitée sans le sous, etc – que des conversations avec les personnes qu’il côtoie, chacune avec son nom, son caractère et son histoire.

Outre le fait d’y vivre, de connaître « de l’intérieur » l’archipel et les côtes de la mer Blanche, Wilk justifie aussi son statut de « passeur » de la réalité des Solovki à ses lecteurs polonais (puis français) par sa sensibilité à la langue russe. Elle n’est pas, pour lui, juste une manière de transmettre une portion de la réalité, elle est pour l’écrivain une partie de cette réalité. Les mots russes en italiques qui parsèment le texte en sont une manifestation visible, qui nous invite à nous approprier ce lexique et à suivre l’écrivain sur la tropa, le chemin, qu’il trace avec ses skis, ou à faire avec lui « un petit tour dans les rues du posiolok », le bourg de Solovki. On en trouve une autre manifestation dans le glossaire établi par l’auteur lui-même et dans lequel, de l’humble kartochka à l’isikhazm, il ne se contente pas de donner de simples traduction (la pomme de terre, et l’hésychasme (vision du monde chrétienne et mystique), respectivement), mais s’efforce de définir la profondeur de la réalité russe que ces mots révèlent.

La kartochka illustre à merveille les raisons pour lesquelles j’ai introduit des mots russes dans mon texte. Quand un étranger écrit sur la Russie, il « traduit » la réalité russe dans sa langue (dans le sens latin de interpretor, « j’explique, je comprends, je tranche »). Cette réalité réside en fait dans la langue russe même, c’est dans cette langue qu’elle s’est formée au cours des siècles. (…) Il a fallu que je passe deux années entières en Russie pour m’apercevoir qu’un étranger ne peut comprendre ce pays s’il y pense et le juge dans sa propre langue ; la réalité russe ne peut se découvrir que par le truchement de la langue russe.

Tant l’édition Noir sur Blanc, que celle de Libretto, illustrent ce Journal d’un loup avec des photos en noir et blanc du monastère. Pour Libretto, c’est un monastère enneigé et sans autre présence que celle d’un oiseau en plein vol. Mariusz Wilk nous invite, dans ce recueil de chroniques passionnantes, à découvrir les autres facettes –plus colorées, plus habitées, plus étendues géographiquement et riches historiquement – de cet archipel unique.

Après avoir vécu sur les îles Solovki, Mariusz Wilk s’est installé sur les rives du lac Oniégo. Sa connaissance du grand Nord russe a nourri les autres livres qu’il lui a consacrés et qu’on peut retrouver aux éditions Noir sur Blanc : Dans les pas du renne, La maison au bord de l’Oniégo, Portage, Dans le sillage des oies sauvages, et La maison du vagabond.

Mariusz Wilk, Le Journal d’un loup (Wilczy notes). Traduit du polonais par Laurence Dyèvre. Noir sur Blanc, 1999 ; Libretto, 2014.


20 commentaires on “Mariusz Wilk – Le journal d’un loup”

  1. Usva K. dit :

    J’ai hâte de faire un gros focus sur les Editions Noir sur Blanc, j’en bave d’impatience ! ^^

  2. Marilyne dit :

    Je n’ai pas lu celui-ci ( qui pourtant m’est conseillé depuis longtemps ! ) mais Portage dont je garde un excellent souvenir de lecture.

    • J’ai écouté plusieurs des discussions du festival Etonnants Voyageurs 2013, où Mariusz Wilk participait après la parution de Dans le sillage des oies sauvages. Cela m’a donné envie de le lire. Portage parait vraiment très attrayant aussi! Je me demande ce que Wilk fait ces temps-ci.

      • Marilyne dit :

        Avec tes derniers billets, tu attises ma folle envie de retourner au festival Étonnants Voyageurs. J’ai pu m’y rendre deux fois, c’était passionnant. ( et on dit bien Jamais deux sans trois … )

      • Peut-être en 2021? Ce doit être une grosse déception de ne pas pouvoir faire cette 30e édition. Je me rendrais bien aussi au festival, mais c’est déjà pas mal de pouvoir réécouter toutes ces discussions en ligne.

  3. Patrice dit :

    Encore une très jolie découverte. Je suis heureux de voir que Wilk évoque la nature (belle image de la fragilité d’ailleurs) ainsi que le côté humain d’un endroit devenu malheureusement célèbre pour autre chose.

    • C’est curieux de penser que Wilk dit avoir quitté les Solovki pour la Carélie parce qu’il commençait à y avoir trop de monde aux Solovki… Je me trompe peut-être mais j’imagine que la plupart vient pour le côté religieux, pas par devoir historique.

  4. nathalie dit :

    Je note, ça a l’air très bien (mais Noir sur Blanc est un éditeur sûr !) et je sens que ça me plaira.

  5. […] retrouve aussi Mariusz Wilk, cet « écrivain dénommé ‘Loup’ » qui a alors déjà troqué les îles Solovki pour « une maison solitaire au milieu des lacs, en Carélie profonde. » Un peu plus tard, le […]

  6. j’ai lu tous ses livres et c’est toujours un bonheur de le retrouver, d’aller voir du coté des références qu’il donne, d’afficher des cartes pour le suivre un écrivain que j’aime énormément mais dont il est difficile de parler je trouve
    hélas il n’y a plus de traductions aurait il cessé d’écrire ?

  7. […] Mariusz Wilk – Le journal d’un loup | Passage à l'Est! dit : 22/04/2020 à 17 h 15 min […]

  8. […] Polococktail Party (2002), de Dorota Masłowska ; L’Est (2014), d’Andrzej Stasiuk ; et Le journal d’un loup (1998), de Mariusz […]

  9. […] Le journal d’un loup, de Mariusz […]


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