Paolo Rumiz – Aux frontières de l’Europe

L’est, mon œil ! L’endroit où je me trouve en ce moment est le centre. Le centre, l’âme du continent. Et cette âme est entièrement en dehors de cet échafaudage bureaucratique qu’on appelle l’Union européenne.

De l’Allemagne à la Biélorussie, on recense une dizaine d’endroits se disputant l’étiquette de « centre de l’Europe », et encore une autre douzaine pour ce qui est du centre (mouvant) de l’Union européenne. Mais c’est d’Odessa, sur les bords de la mer Noire, que parle ici l’écrivain-voyageur triestin Paolo Rumiz. Odessa est aussi le terminus du périple qui l’a mené, à l’été 2008, à la recherche « des terres sauvages », de la Laponie finlandaise à cette ville portuaire ukrainienne.

Empruntant principalement les transports en commun – avec une prédilection pour les trains – il descend donc doucement, du nord où l’hiver s’est attardé ; au sud estival des bords de mer, le long des « frontières de l’Europe » : un coup côté russe, un coup côté balte, avec ensuite un crochet vers Kaliningrad, puis un autre via la Pologne en direction de la Biélorussie, avant de remettre le cap vers le sud et l’Ukraine, suivant doucement la courbe de la Moldavie avant de débarquer à Odessa.

C’est en principe l’incarnation du voyage lent, proche de la terre et des gens qui la peuplent. Pourtant, il y a justement tant de choses à voir et percevoir, tant de couches d’histoire à mettre au jour, tant de témoignages à recueillir, que le voyage prend sur la fin une allure de course contre la montre et Rumiz renonce à traverser la Moldavie afin d’attraper son ferry à Odessa.

Après la chute de l’URSS, les chemins de fer se sont désintégrés et entre un train et le suivant, il y a des attentes qui décourageraient même le plus acharné des voyageurs que rien ne presse.

Un mois, pour faire 6000 kms et traverser dix pays, c’est finalement très peu mais Rumiz – avec sa compagne Monika Bulaj dans le triple rôle de photographe, interprète et intervieweuse (on peut retrouver quelques unes de ses photos sur son site) – réussit à en tirer un récit de voyage où s’enchaînent les curiosités historiques et géographiques ainsi que les rencontres humaines. On y retrouve aussi Mariusz Wilk, cet « écrivain dénommé ‘Loup’ » qui a alors déjà troqué les îles Solovki pour « une maison solitaire au milieu des lacs, en Carélie profonde. » Un peu plus tard, le long de la rivière Narew et aux alentours de la gare Praga à Varsovie, nous serons sur des lieux familiers d’un autre écrivain-voyageur polonais que Rumiz ne rencontre pas mais que j’ai évoqué dans ma série sur la littérature de voyage : Andrzej Stasiuk.

Les lumières, les parfums, les prairies et les torrents ont marqué les étapes de ce voyage aux confins de la nuit, mais ce sont surtout les arbres qui ont jalonné notre parcours vers le sud. D’abord les bouleaux, puis les tilleuls, puis les chênes, et ensuite les vignes, les platanes et les figuiers.

Son voyage, il le reconnaît lui-même, « est de ceux où rien n’est approfondi », mais cela ne l’empêche pas de trouver toujours une bonne formule pour meubler même les trajets où rien de notable ne se passe. Ainsi, ayant quitté Malbork et faisant route vers Varsovie à travers les plaines agricoles de Mazovie, il lui suffit de quelques mots pour transformer un paysage paisible en quelque chose de beaucoup plus évocateur : « Blé, orge, pavot. Tannenberg, les lacs Mazuriens, des histoires de la Grande Guerre. » Un peu plus loin, une autre plaine et d’autres lacs, cette fois-ci à la frontière de la Biélorussie et de l’Ukraine, le font s’envoler par l’esprit vers d’autres espaces encore plus lointains, encore plus démesurés.

Le train roule vers le sud-ouest, mais maintenant mon imagination galope vers le nord-est, elle franchit le Don avec le front italien de 1942, les steppes d’Orel et de Koursk, où s’est déroulée en 1943 la toute dernière bataille rangée de l’histoire, le quartier général de la Gazprom à Moscou, le Kremlin. Puis la grande mère Volga ; Kazan et ses tours, à cheval sur deux fleuves ; la fin de l’Europe et les monts hyperboréens de l’Oural.

C’est un voyage agréable, riche de découvertes et qui plaira à ceux et celles qui aiment l’histoire et qui sont attirés par le mélange de proche et de lointain que représentent ces régions à la fois si centrales et si marquées par les frontières qui les traversent.

Mais je dois dire que cette lecture n’a pas été aussi franchement enthousiaste que lorsque j’avais lu ce récit de voyage pour la première fois il y a quelques années, car elle s’est accompagnée d’une petite musique déplaisante dont je n’ai pas réussi à me débarrasser une fois que je me suis rendu compte de sa cause. Cela m’a surpris, chez ce journaliste-écrivain-voyageur ayant une longue habitude de « l’Autre », mais je l’ai trouvé parfois condescendant (les écriteaux sont « incompréhensibles » (peut-être parce qu’écrits en cyrillique ?) ; les langues « impossibles » ; les noms « impayables » ; ses comportements d’Italien parfois, presque fièrement, « épouvantablement » éloignés des cultures qu’il traverse) et ses émerveillements un peu faciles.

Quittant Tartu en direction du sud, il trouve ainsi « dans l’air une espèce d’élément klezmer, yiddish, ashkénaze ; dans les nuages noirâtres ourlés de cuivre, il est aisé d’imaginer des violonistes qui volent, des synagogues et des rabbins penchés sur leur Talmud à la lueur d’une bougie ». Il faut, évidemment, penser « Chagall, Kandinsky » de la même manière que, approchant ensuite la Lettonie, il faut penser musique et chant et donc, écrit-il « l’air lui-même est plein de musique ».

Mais c’est finalement surtout sa conclusion que « A l’est, c’était mieux », c’est-à-dire « plus authentique », avec « des paysages primordiaux, davantage de lieux emplis d’âme », qui m’a fait tiquer. Facile à dire, quand on voyage sous le soleil d’été, « muni d’un passeport de l’Union européenne et d’un visa « affaires » » ainsi que d’une bonne quantité d’euros, mais je suis à peu près sûre qu’il suffirait de pas grand chose pour que cet exotisme bénin révèle son envers de pauvreté, de manque de perspectives, d’abandon, et de tout un cortège d’autres maux sociaux et économiques bien peu réjouissants.

Mais c’est là aussi ce qui fait la différence entre le reportage et le récit de voyage. Avec sa touche de fantaisie et ses projections exotisantes sur ces régions malmenées par l’histoire, c’est tout de même un récit enlevé, réjouissant à la lecture, et au cours duquel il est souvent tentant de tendre la main vers l’atlas pour reconstituer à notre tour cet itinéraire nord-sud peu anodin.

Les nomades le savent bien : les cartes ne servent pas à s’orienter, mais à rêver son voyage au cours des mois qui précèdent la mise en route.

Une idée de lecture trouvée il y a longtemps chez Dominique, et que Miriam a également appréciée.

Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe (La frontiera orientale dell’Europa). Traduit de l’italien par Béatrice Vierne. Hoebeke, 2011 ; Folio 2015.


16 commentaires on “Paolo Rumiz – Aux frontières de l’Europe”

  1. Patrice dit :

    Je l’avais lu aussi peu après sa sortie, mais je dois avouer que je ne m’étais pas senti transporté par ce livre, que j’avais quasiment oublié. Je comprends ce que tu veux dire avec « A l’Est c’était mieux ». Je préfère relire Geert Mak !

    • Ca reste une lecture agréable, et il y a plein de pistes de choses à découvrir sur l’histoire de ces régions. Mais je vis depuis un peu trop longtemps « à l’Est » maintenant et je vois tout ça différemment. Dans la version « hiver » comme dans la version « été », en somme.

  2. Marilyne dit :

    Je n’ai jamais lu cet auteur, pourtant plus que recommandé. Je me retrouve dans ton malaise, parfois, lorsque je lis des récits de voyages. J’en lis moins maintenant. C’est pour cela que j’ai tant apprécié, aussi, Lisières, noté ici. Cela faisait longtemps, sans bémol.
    ( superbe, la photographie sur le Folio )

    • Je lirai quand même d’autres livres de lui, si l’occasion se présente, car il y a tout de même beaucoup de bon dans ce livre.
      Oui, c’est une belle photographie, dommage que je n’arrive pas à identifier le lieu!

  3. Vojnik Srece dit :

    Bonjour, c’est la photo du Chateau de Trakai, Lituanie.

  4. certainement mon livre préféré de cet auteur
    c’est l’occasion pour moi ainsi de reprendre un peu pied sur la toile après une grande pause

    • Un retour que je n’étais pas la seule à attendre avec impatience! Malgré l’attrait certain du voyage et du livre qui en résulte, je n’étais pas tout à fait convaincue pas la posture de l’auteur. Cela n’empêche que, si l’occasion se présente, je lirai volontiers ses autres livres.

  5. […] quitté l’écrivain-voyageur Paolo Rumiz à Odessa, au terme d’un long périple le long des « frontières de l’Europe ». Il s’apprêtait à embarquer pour Istanbul et, de là, à rejoindre sa ville natale, […]

  6. […] sur la littérature de voyage, et Trieste le point d’arrivée parce que c’est là qu’habite l’auteur du dernier livre de voyage chroniqué. Je reconnais volontiers que le prétexte est vraiment très léger, et pourtant il y a un peu de […]

  7. […] Paolo Rumiz – Aux frontières de l’Europe […]

  8. […] Après Focşani et Belgrade, mon troisième arrêt sur le trajet Odessa-Trieste est, sans surprise, Zagreb. Souvenez-vous que je vous ai proposé ce trajet uniquement pour « raccompagner » Paolo Rumiz chez lui à Trieste, à la fin de son périple « aux frontières de l’Europe ». […]

  9. […] nous voici donc à Trieste, ville natale de l’italien Paolo Rumiz, qui a donné prétexte à cette traversée de la frontière nord des Balkans. Trieste, ville italienne ? Pas tout à fait, […]

  10. […] aussi de l’italien (Aux frontières de l’Europe, de Paolo Rumiz). Ainsi que deux livres écrits directement en français : Demain la brume (2020), […]

  11. […] chez Actes Sud et que je lirais bien en accompagnement non pas seulement de Claudio Magris ou de Paolo Rumiz, mais aussi de Boris Pahor), et que ces Histoires du Huitième District sont traduites non du […]


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