Lectures-désorientation #3 : Xiao Hong, Theodore Fontane, Pat Barker et Guy de Maupassant

Derrière Passage à l’Est !, il y a une lectrice qui lit plus que la moyenne de littérature centre- et est-européenne, mais qui ne lit pas que de la littérature centre- et est-européenne. Je vous propose ici un aperçu des autres horizons qui font mon paysage de lectrice.

Dans ce troisième épisode : Ma Bo’le’s Second Life, de Xiao Hong ; Frau Jenny Treibel, de Theodore Fontane ; The Regeneration Trilogy, de Pat Barker ; et Le Horla, de Guy de Maupassant.

***

Dans Ma Bo’le’s Second Life, l’écrivaine chinoise Xiao Hong (1911-1942) fait le portrait d’une famille fuyant l’invasion japonaise à la fin des années 1930. Ma Bo’le, le personnage principal, est un homme paresseux, assez égoïste, et qui a pour maxime de toujours de garder un œil sur la porte de secours. C’est ce qui le pousse à abandonner sa famille à Qingdao pour se réfugier d’abord à Shanghai, puis – femme et enfants l’ayant rejoint – à Wuhan, à Chongqing et enfin à Hong Kong, toujours talonnés par les envahisseurs et vivant dans des conditions matérielles toujours plus précaires.

Ecrites quasiment sur le vif, alors que Xiao Hong elle-même fuyait devant l’avance de l’armée japonaise, trois parties du roman ont été publiées du vivant de l’écrivaine, mais le roman n’était pas terminé à sa mort et c’est le traducteur Howard Goldblatt qui, s’appuyant sur des documents historiques sur la vie de Xiao Hong et sur la guerre sino-japonaise, a complété le livre afin qu’il puisse être publié en anglais. Ce roman aux personnages attachants (surtout la véritable héroïne du roman, la femme de Ma Bo’le) et aux accents comiques malgré le contexte décrit, n’existe pas en français. Cependant, de cette écrivaine majeure des années 1930 en Chine, on peut lire Souvenirs de Hulan He, une évocation de la vie quotidienne de la ville de son enfance (avec des illustrations de Hou Guoliang ; Editions de la Cerise, 2019) et le recueil de nouvelles Des âmes simples (Arléa, 1995).

Qui, de son cousin sage et raisonnable ou du Leopold mollasson mais fortuné, la belle et fougueuse Corinna Schmidt va-t-elle épouser ? Le choix que propose Theodore Fontane à son héroïne n’est pas très enthousiasmant mais il surtout contraint par le caractère formidable de Frau Jenny Treibel, la mère du malheureux Leopold. Fontane choisira pour Corinna le parti de la raison et je n’ai pas pu ne pas lui en vouloir de n’avoir pas donné à son héroïne au moins une troisième option. Mais, avec ses 200 pages, Frau Jenny Treibel est trop court pour ça.

Lors de ma première tentative de lecture, j’avais abandonné à la page 38, piquant du nez au beau milieu d’un dîner mondain chez les Treibel. Cette fois-ci, j’ai persévéré, assistant jusqu’au bout au premier dîner, puis à un deuxième – cette fois chez les Schmidt – avant d’accompagner Corinna et Leopold autour du lac et de patienter durant les deux semaines de billets (doux à l’écriture pour Leopold, amers à la lecture pour Corinna) qui ont suivi. Après deux-trois péripéties très sages, je suis arrivée enfin, mais sans conviction, au mariage qui clôt sans surprise ce petit roman allemand (1892) plus rempli de vertu que d’entrain. En français : Madame Jenny Treibel ; Gallimard 2011.

RegenerationThe Eye in the DoorThe Ghost Road : dans cette trilogie inspirée de faits réels et publiée entre 1991 et 1995, Pat Barker recrée tout un pan de la première guerre mondiale : celui des traumatisés psychiques. On retrouve dans ces romans des personnages historiques, notamment les poètes et écrivains Siegfried Sassoon, Wilfred Owen et Robert Graves, et l’anthropologue, neurologiste et psychiatre William Rivers. Le premier volume tourne autour du conflit intérieur de l’officier Sassoon, dévoué à ses hommes mais profondément opposé à la continuation de la guerre après 1917, mais c’est surtout autour de William Rivers et de l’officier Billy Prior que s’articulent les trois romans. Les traumatismes que tente de traiter le Dr Rivers ne sont pas que les blessures de la guerre, mais sont aussi le révélateur de fractures qui traversent profondément la société anglaise de l’époque et qui apparaissent tout au long des trois volumes : les notions de classe sociale, de masculinité, l’attitude envers l’homosexualité (le procès d’Oscar Wilde est encore dans tous les esprits) et les pacifistes.

Grâce à une narration impeccable et une série de personnages admirablement dépeints dans leur mélange de bravoure et d’extrême fragilité, les pages se tournent toutes seules et nous amènent à voir toute l’horreur de la guerre et l’ampleur des traumatismes moraux et psychiques de ceux qui doivent la mener dans les tranchées. En français, seul le premier volume est traduit : Régénération ; Actes Sud, 1995.

Ce n’était pas fait exprès, mais j’ai retrouvé la question de la santé mentale dans ma lecture suivante, Le Horla, de Maupassant. Dans cette nouvelle, il s’agit franchement d’une descente dans la folie, chroniquée sous forme de journal par l’homme qui en est atteint. Nouvelle curieuse, dans laquelle Maupassant nous tiraille dans plusieurs directions : s’agit-il d’hallucinations du personnage, d’une maladie importée du Brésil, de phénomènes surnaturels ? La première version de la nouvelle, que ce recueil inclut aussi, est assez différente par la forme et semble mettre plutôt l’accent sur le surnaturel que sur le purement médical. Le recueil comprend aussi une série d’histoire très courtes et variées, mettant en scène différents pans du monde que côtoie Maupassant : la petite aristocratie, les milieux paysans et montagnards. Amusantes, assez souvent condescendantes envers leurs personnages, elles se lisent rapidement mais j’en garderai un souvenir moins précis que de ses romans.


4 commentaires on “Lectures-désorientation #3 : Xiao Hong, Theodore Fontane, Pat Barker et Guy de Maupassant”

  1. WordsAndPeace dit :

    J’ai eu récemment l’occasion de relire (mon année de Seconde où il était au programme est très loin) Le Horla, et j’en ai redécouvert la beauté de l’écriture. Tellement moderne en fait pour son temps.

    • C’est vrai que Maupassant, c’est souvent une découverte scolaire! Je suis maintenant passée à Prosper Mérimée, et je dois dire que la nouvelle que je viens de lire (« La double méprise », 1833) me paraît également très moderne en termes de langue, alors qu’elle prédate Le Horla d’environ 50 ans. C’est peut-être lié au format de la nouvelle, qui force l’écrivain à être plus économe, surtout pour les descriptions de la nature et des sentiments.

  2. Patrice dit :

    Sélection très inattendue :-). Je note de mon côté Régénération.


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