Boris Pahor – Arrêt sur le Ponte Vecchio

Nous voici arrivés à Trieste, le terminus de notre voyage au départ d’Odessa. Passant par la Roumanie, puis par ce qui a été la Yougoslavie et est maintenant la Serbie et la Croatie, nous avons fait connaissance avec des histoires individuelles et de communauté très diverses. Les trois livres chroniqués au cours de cet itinéraire n’ont pas beaucoup de points communs, cependant l’un des thèmes qui les unit est celui du décalage entre peuples et frontières. A Focşani, plus que des Roumains, nous avons fait un long bout de route avec des Arméniens (Le livre des chuchotements, de Varujan Vosganian) ; à Belgrade et à Zagreb, nous avons vu différentes incarnations de la longue et douloureuse histoire commune des Serbes et Croates (Timor mortis, de Slobodan Selenić, et Blue Moon, de Damir Karakaš).

Et nous voici donc à Trieste, ville natale de l’italien Paolo Rumiz, qui a donné prétexte à cette traversée de la frontière nord des Balkans. Trieste, ville italienne ? Pas tout à fait, car c’est dans une Trieste slovène que nous nous arrêtons maintenant, en compagnie de l’écrivain Boris Pahor et de son recueil de nouvelles Arrêt sur le Ponte Vecchio.

***

Well, we already have Levi – why should we care about a Slovenian from Trieste? His book won’t ever sell… How do you publicize a Slovenian from Trieste?

On a déjà Levi – pourquoi est-ce qu’on se préoccuper d’un Slovène de Trieste ? Son livre ne se vendra jamais … C’est quoi, la manière de promouvoir un Slovène de Trieste ?

C’est avec ce monologue imaginaire que l’écrivain triestin d’expression slovène Boris Pahor clôturait l’entretien qu’il donnait à la maison d’édition nord-américaine Dalkey Archive Press à l’occasion de la publication en anglais de son roman Necropolis, en 2010 (en français : Pèlerin parmi les ombres, éditions de la Table Ronde, 1996). Comment, en effet, vendre les livres d’un écrivain qui écrit dans la langue du pays voisin plutôt que dans celle du pays et de la ville où il vit ?

Le casse-tête est révélateur de la vie de Boris Pahor tout autant que du parcours de sa ville au XXe siècle. Quand il naît en 1913, Trieste est une importante ville de l’empire austro-hongrois, et son seul port. Avec la chute de l’empire à la fin de la Première Guerre mondiale arrivent de nouvelles frontières : Trieste devient italienne et le reste jusqu’à la fin de la guerre suivante, bien que les derniers mois à partir de septembre 1943 soient sous contrôle nazi – ce qui aura des conséquences directes pour Pahor. 1945, c’est l’année de la conférence de Yalta et de la démarcation de nouvelles zones d’influence, et de nouvelles frontières. Trieste, prise par l’armée yougoslave, passe sous administration internationale avant d’être partagée entre l’Italie, qui prend le contrôle de la ville, et la Yougoslavie, qui prend celui d’une grande partie de son arrière-pays. Encore aujourd’hui, Trieste se retrouve au bout d’une cuillerée de territoire italien, accolée à la mer Adriatique, à quelques kilomètres de la frontière slovène.

On évoque parfois ces habitants des Carpates qui, sans jamais avoir quitté leur village, ont changé multiples fois de nationalité au cours de la vie. Pour Pahor, membre de la communauté slovène de Trieste, c’est un peu la même chose. La longue ironie des frontières d’après-guerre retardera longtemps la reconnaissance et la publication de son importante œuvre littéraire. Ce n’est en effet qu’à partir des années 1990, par le biais de ses traductions en français et en allemand, que le nom de Pahor commence à être reconnu et célébré, y compris en Italie.

Pourtant, Pahor écrivait depuis déjà de nombreuses décennies : les nouvelles qui constituent Arrêt sur le Ponte Vecchio sont issues de recueils publiés en slovène dès 1959 et 1960*. Ainsi qu’il le raconte dans son entretien avec Dalkey Archive Press, Pahor envoya en 1972 l’un de ses manuscrits au même « Levi » de la citation d’ouverture, afin de solliciter ses conseils : ce Levi, c’est bien sûr Primo Levi, auteur entre autres de Si c’est un homme.

Comme Levi, Pahor est un rescapé des camps, dans lesquels ils ont été internés pour des raisons différentes : Levi, parce que – outre avoir rejoint une organisation antifasciste – il est juif ; Pahor, parce qu’il a rejoint l’armée de libération yougoslave. Son expérience des camps (Dachau, Natzweiler-Struthof, Mittelbau-Dora, Bergen-Belsen), et de la vie après les camps servira de matériau à nombre de ses romans et récits (Quand Ulysse revient à Trieste ; Pèlerin parmi les ombres ; Printemps difficile…) ainsi qu’aux trois nouvelles qui forment la deuxième partie du recueil Arrêt sur le Ponte Vecchio. L’ombre des camps survole aussi la troisième partie, celle de la vie après le « drôle de retour », titre d’une des nouvelles.

Comment décrire, comment écrire les camps ? Pahor s’arrête, dans cette deuxième partie, sur trois moments distincts de cette expérience. Dans « La coupole de cendre », c’est celui de l’appel sans fin, dehors, lorsqu’à la fatigue de l’attente inutile s’ajoute la lourdeur de la pluie qui trempe les minces uniformes sur les corps exténués. Il se passe beaucoup de choses durant ces courtes pages d’attente quasiment sans paroles. Ces hommes alignés ont beau, aux yeux des officiers S.S., être réduits à leur plus simple expression physique, il émane d’eux une pensée collective qui les rend puissamment humains, entre besoin impérieux de se conformer à la posture de l’appel tout en se protégeant de la pluie, tentative de comprendre ce qui rend l’appel si long, conscience de la proximité des cheminées des fours crématoires, attente du chaudron de soupe claire auquel « ils suspendent leur respiration depuis dix-huit heures ».

… à ce moment-là l’esprit lutte de toutes ses forces contre l’anéantissement, repousse l’image du four brûlant sur la terrasse inférieure, et le cœur suppliant implore un retour, si bref, si fugitif qu’il soit, miraculeux pourtant, dans un monde humain.

L’espoir du retour, de revoir un jour Trieste et d’y humer l’air salé de la mer, est aussi ce qui porte le personnage de Tomaž dans la nouvelle suivante, « L’adresse sur la planche ». Celle-ci témoigne également de la déroute allemande vécue par « l’arrière » des prisonniers des camps encore vivants, évacués, dans le cas de cette nouvelle, vers Dachau.

« A Dachau, nous serons plus près de chez nous », dit-il.

Et que faire d’autre, sinon essayer de résister comme lui, cep de sa terre d’Istrie ? Sinon oublier son corps meurtri et ses plaies sous la couverture, renier les cris dans les rangs sur les terrasses, croire au géant Tomaž ?

Les nouvelles du recueil alternent les points de vue narratifs ; les « il », « nous », « je » ne sont jamais ouvertement liés entre eux d’une nouvelle à une autre. On devine cependant qu’ils se réfèrent tous à l’expérience de Pahor, relatée dans une belle langue, sans pathos et de manière parfois presque désincarnée, ce qui la rend d’autant plus forte.

Mais Arrêt sur le Ponte Vecchio n’est pas « que » un récit des camps par un homme qui leur a survécu physiquement et a, après son retour, cherché à donner une forme littéraire à ses souvenirs. Non, les nouvelles qui font le recueil sont le livre d’une vie entière marquée par la relation d’oppression face à un « autre » brutal. Le premier « autre », c’est cette partie de la population italienne qui, ayant rejoint le mouvement fasciste, brûle de faire de la ville multi-ethnique de Trieste une ville purement italienne.

L’incendie du Narodni dom, le centre culture slovène situé en plein centre de Trieste, qu’un Boris Pahor enfant voit de ses propres yeux, en est la première manifestation. Des décennies plus tard, lorsqu’il écrit « Un bûcher dans le port », première nouvelle du recueil, l’écrivain se souvient encore de comment les « hommes en noir » avaient laissé des gens enfermés à l’intérieur du centre culturel, et empêché les pompiers d’atteindre le bâtiment pour éteindre le feu.

Pour l’enfant partagé entre peur et incompréhension, c’est le début de l’apprentissage des dictats des nouveaux maîtres, auxquels il devra se conformer pendant des décennies et dont les nouvelles suivantes donnent un aperçu : interdiction aux enfants de parler slovène, interdiction de chanter slovène, interdiction de porter des noms slovènes. Là aussi, l’écrivain choisit la distance, et notamment la narration à la troisième personne, pour mieux faire de ses personnages les témoins d’une minorité ethnique qui cherche sa position, entre hébétude, impuissance, colère et résistance.

En ville, on s’arrêtait sur les trottoirs et on s’interrogeait du regard ; il y avait chez les gens une tristesse silencieuse et la mort semblait s’être introduite dans chaque maison slovène. Le paysan étrillait pensivement sa jument, dans la cuisine sa femme était assise, muette, près de la fenêtre. Un froid mortel, véritable gaz toxique, s’étendait sur la luzerne et sur le bois ; sur les pentes du Nanos, les bergers avaient enlevé leur cloche aux brebis.

La nouvelle « Arrêt sur le Ponte Vecchio », qui clôt le recueil, m’a paru comme une réponse à la fois à l’enfant effrayé, et aux Italiens encore suspicieux de cette minorité établie parmi eux. C’est le récit d’un trajet en apparence anodin que font le narrateur et sa femme, en train, de Trieste à Florence pour voir une exposition sur Raphaël au palais Pitti. Le trajet se déroule sans encombre, si ce n’est l’attitude surprenante et inexpliquée de leur voisin de siège, une attitude que le narrateur attribue à la langue slovène qu’il utilise pour parler avec sa femme. Loin de Trieste, parmi les Florentins et les touristes, le narrateur semble offrir une vision apaisée, optimiste même, de son droit à utiliser cette langue : l’enfant tétanisé par la vision du Narodni dom en flammes a fait un long chemin, et n’est plus une victime. Au contraire, c’est son tour de s’amuser de la réaction de son voisin inconnu.

Et voilà, il était encore une fois étrangement vrai que la vie réelle est souvent plus étonnante que les histoires inventées.

Bientôt âgé de 107 ans, Boris Pahor vit encore. Polyglotte, il parle italien, slovène, allemand, français : c’est dans cette langue qu’il s’exprimait dans cette émission que lui consacrait France Culture en 2013 et dans laquelle il revenait sur les grands événements qui ont marqué sa vie.

Boris Pahor, Arrêt sur le Ponte Vecchio. Editions des Syrtes, 1999. Traduit du slovène par Andrée Luck-Gaye à l’exception de la nouvelle « La coupole de cendre » traduite par Claude Vincenot et « Arrêt sur le Ponte Vecchio », écrite en français par Boris Pahor.

* Merci à Andrée Luck-Gaye pour cette information.


10 commentaires on “Boris Pahor – Arrêt sur le Ponte Vecchio”

  1. Ingannmic dit :

    Très bonne idée, ces chroniques sous forme d’itinéraire ! Et l’occasion de belles découvertes, visiblement..

  2. Patrice dit :

    Oui, tu nous as offert un très beau voyage. Et la mise en scène est très réussie, je me demandai quelle serait la dernière tranche dévoilée :-). C’est une bonne idée !
    Encore une belle idée de lecture. Je vais d’abord me plonger dans l’oeuvre de Drago Jancar pour rester en Slovénie (il me semble que notre rendez-vous approche !), mais je note celui-ci. Quelle réorganisation que ces frontières italiennes aussi (ça me rappelle la lecture de Eva dort, de Francesca Melandri, où le territoire du Haut Adige, passé de l’Autriche-Hongrie à l’Italie en 1918, a fait l’objet de nombreuses querelles : https://etsionbouquinait.com/2018/09/23/francesca-melandri-eva-dort/)

    • Attends encore un petit peu et tu verras que je vais moi aussi rester en Slovénie, le temps d’encore un livre.
      Et ensuite, comme tu dis, rdv Jancar – dans un mois!
      J’ai eu l’impression que la question du Haut Adige continue à échauffer certains esprits – en raison du nom officiel de la province, si mes souvenirs sont bons. En ce qui concerne 1918, les frontières italiennes étaient encore très récentes, n’est-ce pas?
      Merci de me rappeler, par ta chronique, Eva dort, qui m’avait paru très intéressant lorsque vous en aviez parlé.

  3. […] Dernière escale : Trieste, en Italie. Une ville qui, lorsqu’elle est transférée du défunt empire austro-hongrois à l’Italie à la fin de la Première Guerre mondiale, se retourne contre sa forte minorité slovène. De cette minorité est issu l’écrivain Boris Pahor, auteur du recueil de nouvelles Arrêt sur le Ponte Vecchio, dans lequel il revient, en quatorze brefs textes, sur son histoire et sur celle d’un XXe siècle à la fois familier et – pour nous – moins connu. Retrouvez toute ma chronique sur ce lien. […]

  4. […] était également situé le camp de transit et d’extermination de San Sabba (et qu’avait connu l’écrivain triestin Boris Pahor). Mais c’est un rôle en creux, car il s’agit bien plus que de l’histoire d’une ville […]

  5. […] slovène : Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse (2015) d’Agata Tomažič; Arrêt sur le Ponte Vecchio (1959-60), de Boris Pahor ; et Katarina, le paon et le jésuite (2000), de Drago […]

  6. […] lirais bien en accompagnement non pas seulement de Claudio Magris ou de Paolo Rumiz, mais aussi de Boris Pahor), et que ces Histoires du Huitième District sont traduites non du hongrois, mais de l’italien, […]


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