Sofia Andrukhovych – Felix Austria

Voici, après l’excellent Katarina, le paon et le jésuite, le deuxième épisode de ma série d’été consacrée au roman historique sous ses différentes formes. Felix Austria nous emmène dans la Galicie multiethnique du tout début du XXe siècle.

Je suis toujours à l’écoute de vos suggestions de romans historiques venant d’Europe centrale de l’Est et des Balkans (hors Russie et pays germanophones). Pour en savoir plus, c’est par ici.

***

Mademoiselle Tchornenko, chère Stefa, il n’y a là nulle tromperie : les gens ne voient que ce qu’ils veulent voir. Les gens sont heureux de s’illusionner. Si on leur enlève les illusions, ils vont mettre ce monde en pièces : ce ne seront qu’inondations, incendies, malheurs. L’ordre terrestre ne tient que sur l’illusion et le mensonge, ma chère petite Stefa.

Stefa est l’unique narratrice de ce roman, qui se déroule tout au long d’une année 1900 riche en événements. Servante éduquée, mais servante tout de même, c’est surtout sa relation avec sa maîtresse, Adèle, ainsi qu’avec le mari de celle-ci, le sculpteur Petro, qui l’occupe. Pour Adèle, avec laquelle elle a grandi de manière très proche après que toutes les deux ont perdu leurs mères dans un incendie, Stefania serait prête à tout sacrifier, même si son travail la fait parfois maugréer. Adèle, pense Stefania, serait incapable de survivre sans quelqu’un pour s’occuper d’elle, et par ailleurs Stefania est guidée par une promesse qu’elle pense avoir faite au docteur Anger, le père d’Adèle.

Circulant entre la cuisine et le salon, Stefania a aussi accès tant au monde commercial de la ville de Stanislaviv où elle vit et où elle fait les courses de la famille, qu’à son côté plus mondain. Avec Adèle et Petro, elle assiste ainsi à l’ouverture du livre « au spectacle du plus célèbre des illusionnistes, le chevalier Ernest Thorn ». Y assiste également la bonne société de Stanislaviv, avec ses directeurs de banque, ses chefs de grosses entreprises, ses dignitaires des chemins de fer « aux favoris généreux en signe de loyauté a la monarchie autrichienne », et leurs dames « vêtues à la dernière mode ».

L’édition ukrainienne

Les multiples formes de l’illusion, qu’elle soit donnée en spectacle ou qu’elle porte sur sa perception de soi et des autres, sont un des leitmotivs du roman. Pourtant, la ville dans lequel elle se déroule semble bien solide dans son expansion et sa modernisation, et rien ne porte à croire qu’elle pourrait s’effondrer un jour.

Allemands, Polonais, Juifs, Hongrois, Ruthènes, Houtsoules… tout ce petit monde vit l’un à côté de l’autre sans trop de mésentente, même si le poids de la hiérarchie sociale se fait bien ressentir. Petro est un mari acceptable pour Adèle parce qu’il a été éduqué à l’Académie des beaux-arts de Vienne et a des manières d’aristocrates, mais Stefa nous rappelle régulièrement qu’il est, comme elle, un Ruthène et donc fondamentalement un paysan. Quant à Adèle, si fragile, capricieuse et pomponnée, son statut social lui vient-il du fait que son père était médecin, ou qu’il était aisé, ou éduqué, ou Allemand ?

A travers les yeux de Stefa, l’auteure Sofia Andrukhovych s’est attachée à recréer par bribes ce monde bigarré de la Galicie austro-hongroise. Cela aurait pu donner un sympathique roman historique, et pourtant je ressors assez mitigée de cette lecture, principalement parce que sa narratrice m’a parue vraiment peu plausible.

L’édition polonaise

Qu’elle puisse avoir été pensée comme une narratrice subjective, et donc pas nécessairement complètement fiable, c’est un choix d’écriture qui se défend tout à fait. De même, faire de cette servante des années 1900 une narratrice à la voix moderne, et a priori lucide et autonome, est un choix d’autant plus séduisant qu’on trouve probablement très peu de voix similaires dans la fiction ou dans les archives de cette époque. Mais l’ambiguïté du statut de Stefa, mi-sœur mi-domestique, qui est au cœur de la relation entre ces deux femmes, m’a parue peu crédible alors que c’est justement l’un des moteurs de l’action : j’ai du mal à me représenter, par exemple, que Stefa enfant ait pu à la fois faire la cuisine, le ménage et le reprisage pour la famille, et lire à voix haute ses ouvrages médicaux pour le docteur Anger, et jouer avec/prendre soin d’Adèle, et aller à l’école ; et qu’adulte elle puisse continuer à s’occuper de la maison, de la cuisine et de la famille, se considérer comme « une domestique vêtue de haillons au visage tanné, à la voix rauque et de basse extraction », et tout de même accompagner la famille aux spectacles ou s’asseoir à table sur un quasi-pied d’égalité. L’égalité est souhaitable, évidemment, mais dans ce livre les rapports entre les personnages principaux me paraissaient un peu tirés par les cheveux.

Stefa est donc la narratrice, mais elle n’en reste pas moins un personnage inventé par l’auteure, et c’est un personnage qui a fini par m’être assez antipathique. Il est possible que cela ait été l’intention de l’auteure, car les développements de la fin du livre jettent un éclairage tout à fait différent (mais qui reste filtré par Stefa) sur les relations entre Adèle, le docteur Anger, Stefa, et les autres personnages.

L’édition hongroise

Est-ce qu’il faut voir dans tout cela, et dans le titre du roman (une allusion à une devise austro-hongroise, qui donne son nom à l’un des personnages), une sorte de métaphore des relations entre les différentes parties d’un empire qui, sans le savoir, touche à sa fin ? Peut-être.

Mon avis est donc mitigé, et diverge en tout cas de celui du jury du prix du Livre de l’année de la BBC Ukraine, prix qui a été décerné à l’auteure en 2014 pour ce roman pour lequel une adaptation à l’écran a été réalisée sous la forme d’un « drame romantique avec une touche culinaire ». La sortie du film devait d’ailleurs être accompagnée de la publication d’un livre de recettes de Galicie. Cela me rappelle que la cuisine et la gastronomie sont, en effet, très présente dans le roman et me permet de terminer cette chronique sur une note positive, qui est que l’auteure a visiblement travaillé son sujet pour tenter de faire revivre pour ses lecteurs une époque qui relève dorénavant du mythe.

Sofia Andrukhovych, Felix Austria (Felix Avstria, 2014). Traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn. Editions Noir sur Blanc, 2018.


8 commentaires on “Sofia Andrukhovych – Felix Austria”

  1. Ingannmic dit :

    Dommage…. je salue toutefois la joliesse des couvertures des éditions Noir et blanc, qui apportent un soin particulier à chacune de leurs publications, c’est appréciable !

    • C’est mon sentiment aussi. La couverture est un détail de « La ville jaune V » d’Egon Schiele (1914), et je trouve qu’elle reflète bien le caractère de la ville telle qu’elle est dépeinte dans le roman.

  2. J’étais à 2 doigts de l’acheter ce roman le mois dernier, puis non. Ton avis, même mitigé, attise tout de même ma curiosité. Cela dit, le livre de cuisine m’intéresse beaucoup 🙂

  3. Merci le lien ! Je pense que si j’arrive à le trouver d’occasion, je me le prendrai.

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