Jaan Kross – Le fou du Tzar

Voici le troisième et dernier épisode de ma série d’été sur les romans historiques d’Europe centrale et de l’Est. L’excellent Katarina, le paon et le jésuite nous a fait traverser l’Europe centrale du XVIIIe siècle. Felix Austria nous a emmenés dans la Galicie de l’année 1900, et j’étais moins enthousiaste.

Avec Le fou du Tzar, c’est dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’Estonie, au début du XIXe siècle, que je vous propose de m’accompagner. J’avais décrit le roman historique comme une « lecture plaisir » : ce roman en est une excellente illustration.

* * *

– Monsieur Mettich, vous qui êtes un homme terriblement savant, dites-moi – chez Mme Friebe, nous n’avons pas pu avoir d’explication sur cette affaire – que s’est-il passé exactement à Saint Pétersbourg au mois de décembre de l’autre année ?

Deux périodes se croisent, avant de se rejoindre, dans les premières pages de ce roman. La deuxième, la plus tardive, est celle où a lieu ce dialogue entre Mlle Iette et son professeur Jakob Mettich. Nous sommes en 1827, et c’est le soulèvement des « décembristes » de 1825 qui préoccupe Iette, sans que M. Mettich souhaite davantage que Mme Friebe l’éclairer sur cette affaire d’insurrection qui avait brièvement secoué l’empire russe avant d’être très sévèrement réprimée.

La première période débute une quinzaine d’années plus tôt : tombé amoureux d’une jeune paysanne estonienne, Eeva, le colonel et aristocrate Timotheus von Bock décide de l’extraire (avec son frère Jakob) de son destin, de l’éduquer, d’en faire une dame, et de l’épouser. Ce qu’il fait, causant des remous parmi les nobles baltes principalement issus de vieilles familles allemandes comme la sienne.

Cette société de paysans estoniens (ou livoniens), chapeautés par des nobles d’expression allemande, est elle-même dirigée, de Saint-Pétersbourg, par les tzars. En décembre 1825, justement, le tzar Alexandre décède ; lui succède (après quelques complications) son frère Nicolas. La Russie, encore très marquée par les incursions militaires du français « Punapart », n’a toujours pas de constitution, et c’est ce refus des tzars d’accepter des restrictions à leur pouvoir qui donne lieu au soulèvement de 1825 ainsi que, quelques années auparavant, au coup d’envoi du roman avec l’arrestation de Timotheus (Timo) von Bock.

Ainsi, les idées révolutionnaires de Timo, sa remise en cause de la toute-puissance du tzar (qu’il croit être son ami), son plaidoyer passionné pour une modernisation du système politique russe, le mènent-ils tout droit au cachot ; il ne peut revenir chez lui – où il est assigné à résidence et étroitement surveillé – que neuf ans plus tard. C’est dans ce deuxième temps-là que se déroule la majeure partie du roman, sous la forme d’un journal tenu par Jakob, son beau-frère installé chez Eeva. A l’aide de ses observations qu’il consigne dans ce journal secret, et de documents compromettants qui lui sont tombés sous la main, Jakob tente de répondre à la question qui fâche : Timo est-il fou, ou sacrilège ? Plus précisément, était-il déjà fou lorsqu’il a adressé au tzar le projet de constitution qui lui a valu d’être incarcéré, ou n’est-il devenu fou qu’au cours de ces neuf années de confinement solitaire, folie qui lui a permis d’obtenir du tzar sa remise en liberté ? Une chose est certaine : dire de Timo qu’il est « fou » est la seule manière pour tout le monde d’accepter sa remise en liberté tout en évitant de creuser le sujet – dérangeant et dangereux – de savoir s’il avait raison.

Timo lui-même reste un personnage ambigu, et c’est le cas d’abord parce qu’il nous est dépeint entièrement par le biais de Jakob, son beau-frère. Ainsi, bien que Timo soit le « héros » du livre par la force de son destin tragique, Jakob ne peut pas non plus s’empêcher de commenter ce qu’il voit comme les failles dans le raisonnement de Timo, qu’il s’agisse de son choix de mettre fin au servage sur son domaine, ou celui de rendre connue de manière si publique et tranchée son opinion sur l’autorité et la personnalité du tzar.

En faisant de Jakob (plutôt que d’un narrateur omniscient) le scribe de ces événements, Jaan Kross introduit aussi une note de légèreté dans ce roman déjà très vivant. Cela découle, d’une part, de la personnalité de Jakob qui transparaît au fil des pages de son journal : la personnalité un peu cynique, un peu bougonne, d’un homme qui ne se trouve à l’aise ni dans le monde paysan dont il est issu ni dans celui, aristocratique, où il a été catapulté avec sa sœur. D’autre part, cela fait de Le fou du Tzar non seulement le roman de Timo mais aussi celui de Jakob et de sa recherche tardive d’une vie bien à lui. Ainsi retrouve-t-on, en dehors des personnages de Timo et de Jakob, des personnages féminins forts – tels qu’Eeva (même si celle-ci reste un mystère pour son frère et donc aussi pour nous) – et attachants (Iette, et Anna, que Jakob finira par épouser). On lit aussi le portrait d’une société où différentes couches sociales et langues se côtoient sans se comprendre (dans le monde de l’enfance d’Eeva et Jakob, on parle estonien, mais dans celui de Timo on parle français, allemand, et russe). Enfin, certaines pages où Jakob est heureux sont aussi celles où il fait la description d’une nature faite de rivières, de forêts et de roseaux, d’autant plus attrayante qu’il ne mentionne pas de moustiques.

Sur des verstes et des verstes, pas une maison, pas une cueilleuse de baies.

L’édition italienne

A travers son journal où il note les agissements de l’entourage domestique et familier de Timo, Jakob fait aussi le portrait d’une petite société que sa proximité avec ce « fou » de Timo oblige à se poser à leur tour des questions dérangeantes, sur le système autoritaire dans lequel ils vivent, et sur les choix qu’ils doivent faire pour vivre en paix (ou non) avec leur conscience.

Quand j’évoquais (ici) la possibilité que certains romans historiques soient, par le biais d’un passé plus ou moins lointain, une manière d’éclairer le présent de l’écrivain, c’est à ce Fou du Tzar que je pensais. Déporté en Sibérie (comme 120 ans auparavant certains des meneurs de l’insurrection des « décembristes ») en 1944, Jaan Kross ne revient à Tallinn qu’en 1954, peu après le décès de Staline. Les mobiles et les technologies ont changé depuis l’empire des tzars, mais il est fort probable que l’observation des relations humaines des années 1940 et 1950 a inspiré ce portrait de la société balte du début du XXe siècle. Peut-être faut-il aussi voir, dans l’évocation du sort des paysans estoniens et de leur langue, une allusion au statut de l’Estonie et de l’estonien au sein de l’URSS ?

Lorsque Le fou du tzar a paru en 1978, l’URSS venait tout juste de se doter d’une nouvelle constitution, remplaçant celle promulguée sous Staline en 1936, et dont le contenu était sans nul doute différent de ce que le Timo du roman, puis les décembristes de 1825, souhaitaient obtenir. Ma propre lecture du Fou du Tzar a coïncidé avec la tenue d’un « vote national » qui a abouti début juillet à la réforme de la Constitution russe : une réforme voulue par Poutine et qui va, entre autres choses, lui permettre de rester encore de longues années à la tête du pays. Cette question d’une constitution russe, et des fins qu’elle doit servir, n’en finit pas de connaître des soubresauts ; qui sait s’il existera un jour un roman historique sur la Russie de Poutine ?

Pour en revenir à Jaan Kross, Le fou du Tzar est son roman le plus aisément disponible en français, mais il en existe d’autres (romans et récits) que j’espère pouvoir présenter un jour ici : Le cercle de Messmer et Dans l’insaisissable : le roman de Jüri Vilms (L’Harmattan), Le vol immobile (Noir sur Blanc), L’œil du grand tout : le roman de Bernhard Schmidt, La vue retrouvée, et Le départ du professeur Martens (Laffont).

Jaan Kross, Le fou du Tzar (Keisri Hull, 1978). Traduit de l’estonien par Jean-Luc Moreau. Laffont, 2008.


13 commentaires on “Jaan Kross – Le fou du Tzar”

  1. Voilà un auteur que j’ai découvert il y a 3 mois avec son « Le

  2. Oups
    Je continue. Avec « Le Vol Immobile » que j’avais bien aimé bien qu’un peu longuet.

    • C’est vrai que – sur la base de la 4e de couverture pour moi – le roman a l’air attrayant. J’aimerais aussi beaucoup lire « Le départ du professeur Martens ». Aucune longueur dans Le fou du Tzar, en tout cas, que je recommande chaudement!

  3. nathalie dit :

    Exceptionnellement, celui-ci, je l’ai lu ! Beaucoup aimé cet empêtrement des chronologies, des classes sociales, cette observation fine des effets que produit la dictature. Je n’avais pas trop fait attention que d’autres titres étaient disponibles, je vais les noter du coup.

  4. Ingannmic dit :

    J’ai beaucoup aimé ce titre, à propos duquel j’avais écrit, pour clore mon billet «  »Le fou du tzar » est un récit fascinant à plusieurs points de vue. Son évocation du combat entre tyrannie et liberté en est un, tout comme le contexte historique sur lequel il nous éclaire. Mais je crois que ce que je retiendrai surtout de ce texte, c’est l’habileté avec laquelle Jaan Kross parvient à faire émerger, d’un narrateur a priori inconsistant dont le rôle semble se limiter à mettre en valeur un tiers, le portrait d’un individu que l’on finit par trouver admirable. »
    (Oui, la chaleur me rend paresseuse ce matin, je privilégie le copié/collé à la rédaction…)

  5. Patrice dit :

    J’avais beaucoup aimé ce livre lorsque je l’avais chroniqué pour nos habituels rendez-vous du mois de mars. Je rejoins Ingannmic sur le fait que le personnage de Jakob nous devient également de plus en plus sympathique. Comme je vois que chacun(e) reprend un extrait de ce qu’elle ou il a écrit plus tôt, je ne dérogerai pas à ce plaisir : « Une réflexion très intéressante sur le courage, la nature humaine, l’exercice du pouvoir servie par une très belle écriture ». Et merci à toi d’avoir étendu la chronique à cet éclairage du présent et d’avoir mentionné plus en détail l’auteur et son oeuvre. A bientôt !

  6. […] Cet été, ma série de romans historiques m’avait emmenée en Estonie, vers le début du XXe siècle : c’était alors une province de l’empire russe ; de Saint Pétersbourg émanait le pouvoir ultime, de là partaient également les ordres pour anéantir toute revendication telle que celle qui est au cœur du superbe roman Le fou du tzar. […]

  7. […] venir : Katarina, le paon et le jésuite de Drago Jančar, Felix Austria de Sofia Andrukhovych, et Le fou du tzar de Jaan Kross. Un roman slovène, un ukrainien et un estonien, publiés entre 1978 et 2014, et qui […]

  8. […] l’estonien : Le fou du Tzar (1978), de Jaan […]


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