Lectures-désorientation #4 : une lectrice sous influence

Derrière Passage à l’Est !, il y a une lectrice qui lit plus que la moyenne de littérature centre- et est-européenne, mais qui ne lit pas que de la littérature centre- et est-européenne. Je vous propose ici un aperçu des autres horizons qui font mon paysage de lectrice.

Pour ce quatrième épisode, voici quatre livres dont la lecture m’a été inspirée par les blogs ou la presse : The Archivist, de Martha Cooley ; Les fous de Bassan, d’Anne Hébert ; La femme au petit renard, de Violette Leduc ; et Neige, d’Orhan Pamuk.

***

C’est dans un article du Times Literary Supplement consacré à l’ouverture des archives d’Emily Hale en janvier que j’ai trouvé une référence à The Archivist, de Martha Cooley. L’ouverture de ces archives avait suscité de l’intérêt parce qu’elles comprennent les plus de 1100 lettres adressées par le poète T.S. Eliot à cette professeure américaine de théâtre avec lequel il avait entretenu une relation épistolaire de plus de 20 ans. La relation était également sentimentale, et Emily Hale s’attendait probablement à ce que T.S. Eliot l’épouse après la mort de sa première femme, Vivienne, dans un asile psychiatrique. Or c’est tout le contraire qui se passa : T.S. Eliot mit fin brutalement à leur correspondance avant de se marier avec sa secrétaire. Pour beaucoup de chercheurs, les lettres contenues dans les archives d’Emily Hale, déposées en 1956 avec pour instruction de ne les rendre accessible que cinquante ans après le décès d’Emily Hale, devaient éclairer la personnalité du poète ainsi que ses œuvres marquées par sa conversion religieuse.

The Archivist date de 1998, bien avant l’ouverture de ces archives, mais puise son inspiration dans la vie de T.S. Eliot et le mystère existant autour de sa relation avec sa première femme et avec Emily Hale. La première et la troisième partie du roman sont formées par les réflexions de Matthias Lane, un archiviste en charge des manuscrits précieux d’une bibliothèque universitaire, parmi lesquels se trouve le fond Emily Hale. La seconde prend la forme d’un journal tenu par Judith, la femme de Matthias, au cours des années passées dans un centre psychiatrique où elle finira par se suicider. La solitude paisible de Matthias, déjà bousculée par le décès de sa femme, l’est à nouveau lorsque Roberta, une jeune étudiante obsédée par T.S. Eliot, fait irruption dans son bureau.

La vie du poète, et certaines similarités entre des épisodes de la vie de Lane et celle d’Eliot, est l’une des bases du roman, mais c’est finalement un autre sujet qui prend le pas : ces personnages de New York, dans les années d’après-guerre, portent le poids de l’Holocauste pour des raisons qui sont dévoilées petit à petit au fil des pages.

L’écriture, très soignée, permet à chaque partie de dégager une atmosphère bien spécifique à chaque personnage avec leurs doutes, leurs silences et leurs fragilités. Cependant la transition qui s’opère dans le roman entre, d’abord, l’existence de Matthias et sa relation avec Judith puis avec Roberta, puis la question de la vie après l’Holocauste, m’a laissée perplexe, comme si Martha Cooley avait fondu en un roman la matière de ce qui aurait pu ou dû être deux romans.

The Archivist est traduit en français : L’archiviste, Plon, 1999.

***

Anne Hébert, c’est une suggestion de lecture qui a traversé l’Atlantique pour se poser sur mon écran et je remercie Madame lit de son billet sur la biographie de cette écrivaine québécoise par Marie-Andrée Lamontagne, qui a attisé ma curiosité.

Dans Les fous de Bassan, il s’agit à nouveau d’un roman où les voix se succèdent, ici pour faire l’histoire d’un été – celui de 1936 – et d’une petite communauté sur le déclin. Entre les Atkins, les Macdonald, les Jones et les Brown, tout le monde se connaît à Griffin Creek, et tout le monde sait ce que les voisins font, ce qu’ils disent et ce qu’ils cachent. C’est d’abord le père Nicolas qui, au début des années 1980, introduit l’histoire avec la disparition des cousines Nora et Olivia, le dernier jour d’août, 46 ans auparavant. Les voix, lettres, récits, de Stevens, un autre cousin, rebelle revenu au pays après plusieurs années d’absence ; de son frère Perceval, que son retard mental n’empêche pas de ressentir et d’observer ; de Nora, de son vivant ; et d’Olivia, après sa mort, forment ensuite l’ensemble du livre.

La recherche du coupable n’est pas le véritable enjeu du roman. La disparition des deux cousines est plutôt le moyen de nous faire entrer dans cette communauté renfermée sur elle-même, où l’on travaille dur, où les hommes font la loi et les femmes les enfants. Malgré cette vie âpre, il y a beaucoup de poésie dans ces pages, notamment au cours des pages où Nora, puis Olivia, laissent éclater leur joie d’être vivantes, et leur rapport à la mer, au vent, aux tempêtes qui rythment la vie et la mort dans leur village.

Une très belle découverte, que je compte bien poursuivre avec les quelques autres romans d’Anne Hébert recommandés par Madame lit : Kamouraska, Les enfants du sabbat, Les chambres de bois.

Anne Hébert : Les fous de Bassan. Editions du Seuil, 1982. Le roman a reçu le prix Femina en 1982 ce qui me permet de contribuer à la collecte, initiée par Madame lit, des livres lauréats de ce prix.

***

Retour en France avec la lecture suivante, piochée chez Pechorin’s Journal : La femme au petit renard. Ce roman de Violette Leduc, publié en 1965, est aussi triste qu’une bouteille de verre brisé et c’est ce même effet de morcellement que font les phrases courtes, fragmentées, épuisées de ce court roman. Ici, il n’y a qu’une seule narratrice, une femme âgée et solitaire, qui quitte chaque jour sa chambre parisienne pour marcher et tromper sa faim. Ce style, ces phrases presqu’incohérentes sont celles d’une femme qui tombe d’inanition, que son éducation pousse à sauvegarder les apparences, et qui pourtant s’apprête à sacrifier son seul réconfort, une fourrure de renard élimée.

L’occasion de découvrir cette romancière française, née en 1907, décédée en 1972, gravitant à la marge des milieux littéraires parisiens, et dont les romans sont fortement inspirés de sa vie.

Violette Leduc : La femme au petit renard. Gallimard, 1965 (réédité en 2016).

***

Il y a déjà trois ans, Orhan Pamuk avait été l’invité d’honneur du Festival International du Livre de Budapest. Il y avait parlé de Cette chose étrange en moi, récit de la vie d’un vendeur ambulant d’Istanbul, et de la transformation de la Turquie au cours du XXe siècle. Si j’ai commencé par lire Neige, c’est d’une part pour accompagner Emma de Book Around the Corner, et d’autre part parce qu’il se déroule entièrement à Kars, ville d’Anatolie de l’Est où je suis passée l’année dernière. C’était l’été, il faisait chaud ; difficile de s’imaginer la ville sous la neige et pourtant la neige est un élément indispensable du roman.

Ka, un poète d’Istanbul exilé en Allemagne, décide de faire une visite à Kars, supposément pour y faire un reportage sur les élections municipales et sur une vague de suicides parmi des jeunes femmes voilées. A peine est-il arrivé qu’une tempête de neige coupe toutes les routes. Un putsch local met le projecteur sur les tensions entre les militants kurdes locaux, les Islamistes, et les sécularistes ou étiquetés comme tels. Ka finit par se retrouver un peu trop au centre des événements mais – hormis son histoire d’amour avec la belle Ipek – se laisse complètement porter par eux. Correspondant supposé d’un journal allemand, son personnage introduit aussi la question de comment « l’Occident » voit la Turquie et vice-versa. Neige est sorti en Turquie en 2005 et le pays s’est encore beaucoup transformée depuis lors. Outre l’évocation d’une ville aux influences multiples, c’est ce regard sur la société turque et ses divisions qui m’a poussée à lire le roman jusqu’au bout même si mon intérêt s’est affaibli vers la fin.

Orhan Pamuk : Neige. Folio, 2007.


9 commentaires on “Lectures-désorientation #4 : une lectrice sous influence”

  1. Quel bel article ! J’ai eu beaucoup beaucoup de mal avec Kamouraska, donc j’avoue être frileuse à relire du Hebert. En revanche ! Je brûle de découvrir Violette Leduc depuis quelques temps, alors pourquoi pas accompagné du petit renard 😁

    Je note Cette chose étrange en moi qui me paraît une belle lecture même si ce n’est pas celle que tu développes ici ! Elle m’attire

    • Je suis encore plus curieuse de lire Kamouraska, pour voir si le style est différent des Fous de Bassan, et s’il me plait autant que celui-ci. Rdv dans … je ne sais pas combien de temps … pour avoir mon avis! De même pour Cette chose étrange en moi qui continue à m’intriguer. J’espère que La femme au petit renard te plaira (âmes trop sensibles s’abstenir).

  2. Madame lit dit :

    Je suis très contente de lire que tu as apprécié l’univers d’Anne Hébert ainsi que sa plume poétique. Je note ta participation pour le bilan en août. Merci!

  3. vojnik srece dit :

    La tristesse qui semble sourdre de la dame au renard fait un peu penser au Jerome de Jean-Pierre Martinet.

  4. C’est intéressant de te voir sortir de ton domaine de prédilection 🙂 Tu me rappelles que je repousse sans cesse la lecture d’Orhan Pamuk ( Le livre noir et Cette chose étrange en moi attendent sagement). Mais de tous, je crois que c’est celui de Violette Leduc, qui me donne le plus envie.

    • L’avantage de Violette Leduc (comparé à Orhan Pamuk), c’est que La femme au petit renard est un tout petit livre qui se lit donc assez rapidement. Cependant, l’impact de la lecture est inversement proportionnel au nombre de pages!


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s