Olja Savičević – Adios cow-boy

Parmi les autres graffitis que je trouve dignes d’intérêt, il y en a un en haut, près de la voie ferrée, dans la maisonnette qui était autrefois une salle d’attente, et sert à présent de chiottes – de toilettes publiques sauvages. C’est le dessin d’un jeune cow-boy à taches de rousseur, souriant, qui chevauche un vieux Zico, 50 cm³, vers le coucher du soleil. En dessous, il est écrit : DANIJEL R I P LA-BAS S’EN VONT LES COW-BOYS.

Dans un entretien pour Café Babel en 2011, Olja Savičević reconnaissait que Adios cow-boy n’était pas le genre de livre sur lequel les agences de tourisme croates pourraient vouloir se reposer : « le roman souligne la disproportion entre [la] vie paradisiaque [du sud de la Croatie] et la vie des résidents permanents, qui tient plutôt de l’enfer sur terre », dit-elle avant d’ajouter que « ceux qui s’intéressent vraiment à la Croatie et à l’Europe de l’Est méridionale ne trouveront pas la vérité dans les guides touristiques ou les média dominants. Ils la trouveront dans les livres. »

Adios cow-boy est, en effet, le roman d’une vérité croate – celle d’une vie d’aujourd’hui vécue dans l’envers du décor touristique – en même temps qu’il est un adieu tendre et vivement coloré à un frère, à des souvenirs communs et à une enfance qui n’a pas rempli ses promesses.

Dada est notre guide, car c’est de son frère, et de son quartier d’enfance qu’il s’agit. Au moment où l’on fait sa connaissance, à la première page, elle vient de quitter « l’appartement étranger où [elle avait] vécu quelques années perdues » à Zagreb, et de rentrer « chez [elle] », dans la maison familiale où elle retrouve sa sœur, et sa mère embourbée dans un quotidien sans surprise, rythmé par les visites au cimetière.

La mort de Danijel avait absorbé la mort de ce jeune père roux, et elle contenait également les morts précédentes qui nous étaient arrivées. Comme un nouvel amour, me suis-je dit. Neuf, mais déjà éventé des pertes précédentes.

C’est pour faire la lumière sur la mort de Danijel, gamin sensible, railleur et solitaire, retrouvé sans vie l’année de ses 18 ans sur les rails de la ligne Osijek-Zagreb-Split, que Dada est revenue. Sa seule piste : le retour au quartier du vétérinaire au sujet duquel tant de ragots circulaient (« vieille tante », « pédophile »), jusqu’à ce qu’il soit passé à tabac et laissé pour mort par un groupe de lycéens du coin. Que s’était-il passé pour que Danijel, si proche du « Herr Doktor » ait fini par faire partie de ce groupe ?

Quand je ne roule pas, je marche. L’important, c’est de ne pas rester trop longtemps au même endroit. Parfois même, je cours.

Sous un soleil d’été sans pitié, Dada arpente les rues de Staro Naselje, ce « vieux quartier » qui, avec son port industriel, ses plages mazoutées et ses routes pas faites pour les piétons, n’a pas grand-chose en commun avec les stations touristiques toutes proches. Staro Naselje, elle y a grandi et chaque recoin, qu’il ait changé ou non, et tous ses habitants restés là-bas, lui rappellent son enfance yougoslave « douce-amère » et pas si lointaine.

Passé et présent se succèdent au fil des pages et du flux des pensées et des souvenirs de Dada, pour faire ce qui devient aussi, petit à petit, le portrait des communautés – familiale, du quartier – emboîtées autour de Dada. Etrange guide que Dada, que certains appellent encore de son surnom d’enfance, « la Rouillée » : hormis quelques souvenirs de ses années à Zagreb (où elle semble s’être sentie aussi étrangère que le Charlie de Blue Moon, une vingtaine d’années fictives auparavant), Dada ne s’explique pas à ses lecteurs – parce qu’elle se raconte peu aux autres – et est un personnage d’autant plus attachant qu’elle reste assez insaisissable. Sait-elle elle-même ce qu’elle veut de la vie ? Que serait Dada si, dix ans après la parution originale du roman en Croatie, Olja Savičević décidait de la faire revivre en lui donnant dix années de plus ?

Autour de Dada, le roman est peuplé de personnages comme sortis de l’ombre, réduits aux quelques traits les plus saillants aux yeux de Dada. Il y a la sœur, d’abord, et sa vision éternellement caustique de la vie. Et puis la Nonna, aussi aveugle que forte en tempérament, et la tante Marijana et sa Lada orange, et la folle Marija, ainsi que le charmeur Anđelo. Ces deux derniers ont leurs propres souvenirs de Danijel, comme on l’apprendra au cours de « Western » : seule section du livre à ne pas être narrée par Dada, elle donne un tour un peu plus décalé, encore plus écrasé de soleil, et encore plus cinématographique, à l’ensemble de ce roman. De la nature de ces liens, Dada ne saura rien, et c’est avec un nouvel adieu, un nouveau départ vers des horizons inconnus, que se termine ce roman.

L’évocation d’une enfance perdue, et de la quête d’un avenir encore en suspens, est toujours un thème puissant, surtout quand la perte est cumulative : celle du frère, celle du pays disparu dans une guerre évoquée à demi-mots. S’y rajoute dans ce roman une écriture percutante, très visuelle et absolument pas sentimentale, retranscrite avec verve par Chloé Billon dans une traduction impeccable.

Premier roman d’Olja Savičević à être traduit en français, Adios cow-boy est aussi le premier d’une courte série sur ce blog sur l’écriture de – et autour de – la Croatie d’aujourd’hui. Le prochain épisode sera consacré à une autre pépite récemment traduite : Les turbines du Titanic, de Robert Perišić, également traduit par Chloé Billon.

Olja Savičević, Adios cow-boy (Adio Kauboju). Traduit du croate par Chloé Billon. JC Lattès, 2020.


13 commentaires on “Olja Savičević – Adios cow-boy”

  1. WordsAndPeace dit :

    merci, très tentant de lire sur la vraie vie, et pas la vue romantico-touristique

    • On en est loin, en effet (en même temps, le tourisme hors-covid représente 20-25% du PIB donc on peut aussi dire que ça fait, d’une certaine manière, partie de la vraie vie) mais ça ne veut pas pour autant dire que le roman est noir. Au contraire, il est souvent drôle. Merci de ton commentaire.

  2. Ingannmic dit :

    Tu avais raison, tu m’as convaincue (en réalité, je te faisais tellement confiance que je l’ai l’acheté avant même d’avoir lu ton article, à l’occasion d’un passage en librairie cet après-midi !)

  3. Merci pour ta chronique, hâte de lire les articles à venir sur la Croatie d’aujourd’hui.

  4. […] je verse aussi une petite larme pour les romans étrangers de la rentrée littéraire, tels qu’Adios cow-boy de l’auteure croate Olja Savičević, pour lesquels je tarde à voir le même engouement […]

  5. […] années et dont elle a signé la traduction : Les turbines du Titanic et le tout aussi excellent Adios cow-boy, d’Olja Savičević. Elle évoque au passage les dialectes de la côte dalmate (variantes du […]

  6. […] j’y trouve plusieurs poèmes d’Olja Savičević Ivančević (dont j’avais présenté le roman Adios cow-boy ici), une présentation par Cécile Kovacshazy du poète rom Ilija Jovanovič et des sujets qui […]

  7. […] croate : Blue Moon (2014), de Damir Karakaš ; Sonnenschein (2007), de Daša Drndić; Adios cow-boy, d’Olja Savičević ; Les turbines du Titanic (2014), de Robert Perišić ; Le musée des […]

  8. […] Olja Savičević – Adios cow-boy C’est la rentrée ! Quelques livres à paraître en août-septembre […]


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