Timothée Demeillers – Demain la brume

L’autre jour, je prenais un café avec une amie. Il faisait beau, l’ombre commençait à gagner notre coin de rue, nous avions épuisé le sujet du coronavirus et, je ne sais pas pourquoi, nous avons commencé à parler des guerres en Yougoslavie. C., un peu plus âgée que moi, m’a parlé de l’effet que ces guerres avaient eu sur ses choix professionnels. En 1991, lorsque la Slovénie a déclaré son indépendance, elle finissait le lycée dans un petit village autrichien. Voisine de la Slovénie, l’Autriche s’est retrouvée aux premières loges lorsque l’armée yougoslave et les toutes nouvelles forces slovènes se sont disputé le contrôle des postes-frontières, et plus encore lorsque des avions de l’armée yougoslave ont pénétré l’espace aérien autrichien. Plus tard, lorsque le conflit entre, d’une part, la Serbie et, d’autre part, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, s’est intensifié, l’Autriche s’est aussi retrouvée parmi les premiers pays à accueillir les nouveaux réfugiés. La proximité du conflit, la mise en danger du territoire autrichien, tout cela a marqué son esprit d’adolescente. Bien que plus éloignés, beaucoup de Francais.es ont sûrement aussi été marqués par les images de massacres et de bombardements d’il y a à peine trente ans, et par l’égrenage de noms de lieux devenus maudits – Vukovar, Srebrenica, Sarajevo…

Vukovar, c’est justement là, juste après le siège de cette ville des bords du Danube, que se termine Demain la brume, le troisième roman de Timothée Demeillers, jeune (1984) écrivain français dont je n’ai découvert l’existence qu’en recevant cet été des éditions Asphalte un exemplaire du livre paru avec la rentrée littéraire de septembre. Si l’on peut voir le roman comme l’expression d’un phénomène social – la curiosité qui reste importante pour le dernier conflit armé (avant l’incursion russe en Ukraine) à s’être déroulé en Europe  –, on y lit aussi et surtout le portrait d’une tranche de société – les jeunes adolescents et adultes – qui sont parmi les plus vulnérables dans les situations de guerre : vulnérables, parce que plus démunis face aux discours propagandistes, et aussi parce qu’ils porteront les séquelles du conflit à travers toute leur vie d’adulte. Pour faire ce portrait, Timothée Demeillers a l’habileté de se reposer sur le matériau qu’il connait le mieux – l’adolescence française, la vie des villes de province dans la France des années 1990 – et de jouer sur le contraste avec les années-charnière de l’éclatement de la Yougoslavie, afin de mieux éclairer son propos. Ainsi, le roman alterne-t-il les récits-réminiscences plus ou moins étoffés de plusieurs adolescents, Katia, Damir, Nada et Jimmy, et d’extraits de journal d’une quatrième adolescente, Sonja.

C’est donc à des kilomètres de la frontière serbo-croate que débute le roman, dans la petite ville de Nevers (« Nevers et son insupportable quiétude »). Katia, lycéenne, punk, n’a rien à voir avec la Yougoslavie, et continuera tout au long du roman à n’avoir quasiment rien à voir avec la Yougoslavie : ce qui l’intéresse, c’est son rejet du « monde de cons » qui l’entoure (« à une époque tout aussi naze »), son avenir de poétesse punk, et Pierre-Yves, dont elle est tombée raide dingue après une manifestation « en ce mois de novembre 1990 ».

Au fond, je ne savais pas grand-chose sur quoi que ce soit mais ça n’avait aucune importance.

« Ici » : c’est le nom de tous les chapitres de Katia, contrastant avec le « Là-bas » qui, à Hvar, à Zagreb et à Vukovar, rassemble Damir, sa cousine Nada et leur copain Jimmy. Damir, « Yougoslave convaincu », « de père serbe et de mère croate » et Jimmy, fils de diplomate, sont à l’orée de la gloire : grâce à leur première composition, Fuck you Yu, ils s’apprêtent à lancer leur groupe des Bâtards Célestes dans le monde du rock yougoslave. Fuck you Yu, c’est un peu comme une expression plus policée de l’anti-systémisme et de la rébellion adolescente de Katia, à deux détails près. Là où la posture qu’adopte Katia n’a de conséquences que pour elle, les cousins yougoslaves se retrouvent face à la censure. Plus grave, d’hymne à la jeunesse et la liberté, la chanson est détournée en chant nationaliste juste au moment où les discours croates et serbes (mais surtout croates dans ce roman) se durcissent avant, bientôt, d’être suivies d’actes.

« Tu sais, Damir, parfois les gens changent, et pas toujours comme on s’y attend. »

« Là-bas », les voix de Damir, Nada et Jimmy vont diverger à mesure que chacun est poussé dans un camp ou dans l’autre. Le camp serbe pour l’un, le camp croate pour l’autre, l’exil pour le troisième : la répartition des rôles pourrait être très classique. Pourtant, tout en s’identifiant à chacun d’eux pour retranscrire leurs choix, leurs motivations et les pressions qui pèsent sur eux, et en laissant à chacun de ses personnages une part d’insondable, Timothée Demeillers évite des schémas trop attendus.

Demeillers s’abstient de montrer une préférence pour l’un ou pour l’autre, mais le plus énigmatique de tous reste le personnage de Pierre-Yves. Il est le seul à ne pas avoir de voix propre dans le roman, et pourtant il est le seul à relier « Ici » – dans sa relation avec Katia, et « Là-bas » – dans son engagement auprès des miliciens croates, peut-être similaire à celui des Occidentaux partis lutter avec ou contre Daesh il y a quelques années. Son personnage est inspiré d’un Français (le blog L’or des livres évoque l’histoire de ce Jean-Michel Nicollier), mais c’est surtout son rôle au sein du roman qui m’a intéressé. Seul élément faisant un lien à la fois ténu et fort entre deux mondes qui, sinon, ignorent tout l’un de l’autre, mais en même temps élément dont tant la personnalité que les actes restent inexplicables, il rassemble par son absence intrigante toutes les couches du mille-feuille de ce roman.

Je lis très rarement la littérature française ultra-contemporaine, et j’ai aussi apprécié ce roman (notamment sa première partie) parce qu’il contient tant de repères qui sont (étaient) également les miens : France Info, les trains Corail et les RER, les cartes téléphoniques prépayées et les noms d’hommes politiques d’un autre temps, qui émaillent le quotidien de Katia. N’étant ni croate, ni serbe, ni yougoslave, mon expérience de la Croatie est irrémédiablement celle d’une étrangère, et je ne peux donc pas dire si Demeillers rend avec autant de succès et de véracité la texture de la vie dans la Croatie d’avant la guerre. Cette qualité d’évocation m’a cependant paru moins présente dans la dernière partie sur la descente dans l’enfer de la bataille pour Vukovar (un épisode dont on suppose que l’auteur n’a heureusement pas d’expérience directe), où l’accent est mis sur l’évolution des personnages dans le contexte du conflit. Le personnage de Nada, si gentil à ses débuts (du moins tel qu’évoqué dans les souvenirs de Damir), devient si sévère, si absorbée par son nouvel entourage nationaliste, et cela si rapidement, que j’avais du mal à m’imaginer qu’il s’agissait de la même fille de même pas vingt ans. C’est un peu dommage, car Damir, Jimmy, Katia et même Sonja, à travers les quelques extraits de son journal, paraissent bien plus complets, avec leurs failles, leurs forces, leurs hésitations.

J’ai fait référence à la chronique du livre chez L’or des livres, mais Demain la brume semble avoir déjà bénéficié d’une couverture médiatique assez étoffée, notamment sur les blogs : chez Charybde27Garoupe, Quatre sans quatre, Aires Libres et tout récemment La page qui marque, par exemple, avec des avis complémentaires et généralement très positifs.

Je me réjouis de cette visibilité pour le livre et son auteur, mais je verse aussi une petite larme pour les romans étrangers de la rentrée littéraire, tels qu’Adios cow-boy de l’auteure croate Olja Savičević, pour lesquels je tarde à voir le même engouement alors qu’ils le méritent tout autant !

Avec cette chronique de Demain la brume, je termine ma courte série sur la littérature récente de et autour de la Croatie, qui avait justement commencé avec Adios cow-boy avant d’enchaîner sur Les turbines du Titanic (de Robert Perišić), deux excellents romans – et écrivains – croates contemporains récemment traduits en français.

Timothée Demeillers, Demain la brume. Asphalte, 2020.


8 commentaires on “Timothée Demeillers – Demain la brume”

  1. Emma dit :

    Ça m’intrigue.

    Peut-être aimerais-tu également Les harmoniques de Marcus Malte, également sur la guerre en Yougoslavie.

    • En effet, il va falloir que j’y jette un coup d’oeil. Je ne connais son nom qu’à cause de son dernier livre. Je vois que Les Harmoniques est dans la « Série noire », je comprends d’autant mieux ta recommandation – pour laquelle merci!

  2. Annie dit :

    Encore merci pour votre petite série croate, et pour tous ces livres dont on parle si peu… Je vais me précipiter sur Adios cow boy et les Turbines du Titanic ! J’hésite pour Demain la brume, les mauvais souvenirs de cette guerre sont encore trop présents…
    Annie

    • Faites, faites! Et n’oubliez pas Blue Moon et Le piège Walt Disney, qui ont aussi toute leur place dans la série « littérature croate contemporaine ». Pour Demain la brume, c’est vrai: trente ans, c’est il y a si peu de temps finalement et tant de questions restent sans réponse quant à ces guerres. Merci pour votre passage.

  3. […] et deux continents, un roman d’apprentissage croate, une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs […]

  4. […] de l’Europe, de Paolo Rumiz). Ainsi que deux livres écrits directement en français : Demain la brume (2020), de Timothée Demeillers, et Les mots brisés (2020), de Martin […]

  5. […] Timothée Demeillers – Demain la brume Olja Savičević – Adios cow-boy […]


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