Bélarus, fragments littéraires (suite et fin)

Hier, dans mon introduction à cette promenade littéraire sur le territoire bélarusse, j’évoquais l’une des personnes les plus connues du pays : celui de son dirigeant Alexandre Loukachenko. Aujourd’hui, c’est avec un autre nom, de bien moins sinistre réputation, que je vais véritablement commencer cette promenade : Svetlana Alexievitch.

C’est surtout pour ses écrits sur le XXe siècle soviétique que cette journaliste et écrivaine lauréate du prix Nobel de littérature en 2015, s’est fait connaitre et respecter. D’expression russe, née dans l’ancienne République Socialiste Soviétique d’Ukraine, longtemps installée à Minsk où elle est revenue vivre après plusieurs années d’exil dans les années 2000, le parcours de Svetlana Alexievitch et la censure exercée sur ses livres illustrent autant l’histoire politique de l’ex-URSS que celle du Bélarus indépendant : aujourd’hui encore, nombre de ses livres restent inaccessibles au Bélarus.

Se définit-elle comme bélarusse ? Je lui aurais peut-être posé la question si le Festival International du Livre de Budapest, dont elle était l’invitée d’honneur cette année, avait pu avoir lieu. L’actualité m’a de toute manière apporté un élément de réponse de l’engagement de Svetlana Alexievich dans le conseil de coordination de l’opposition bélarusse dans le cadre des élections présidentielles très contestées de début août. Cet engagement lui a valu d’être d’abord sommée de répondre à un comité d’enquête sur les activités du conseil, avant qu’elle n’annonce craindre une tentative d’enlèvement (elle est l’une des rares membres du comité à n’être ni en prison, ni en exil) : une annonce qui a eu pour résultat ahurissant un défilé d’ambassadeurs européens dans son appartement en signe de soutien.

C’est en lisant une tribune parue ces derniers jours dans Le Monde que j’ai appris l’existence d’un autre écrivain bélarusse contemporain traduit en français. Sacha Filipenko, né en 1984 à Minsk, est publié aux éditions des Syrtes. Si je ne lui avais pas beaucoup prêté attention, c’est parce que l’auteur est établi en Russie depuis de nombreuses années et qu’il est étiqueté « littérature russe » dans le catalogue des Syrtes. C’est pourtant aussi à Minsk que se déroule Croix rouges, son premier roman traduit en français (par Anne-Marie Tassis-Botton ; les Syrtes ont publié cette année un deuxième roman, La Traque, traduit par Raphaëlle Pache). Comme dans les écrits de Svetlana Alexievitch, la guerre et les vies individuelles au cours du tragique XXe siècle soviétique, forment un arrière-plan fort dans ce roman.

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Même si le russe est l’une de deux langues officielles du pays, avec le bélarussien, il prime dans nombre de sphères de la vie publique du pays. Ce pays a toujours eu des liens forts avec la Russie, et auparavant avec l’URSS, et encore auparavant avec la Russie des tsars.

Russe ? Bélarussien ? Vu d’ici, on pourrait croire que les différences sont minimes entre les deux langues, mais il faut faire un bond en arrière dans l’histoire pour comprendre les origines du bélarussien et sa place dans le pays. L’explication qui suit est schématique, car c’est un sujet compliqué, comme toujours quand il s’agit de définir d’une langue et de son importance pour le développement d’une nation. Une partie du territoire actuel, y compris l’actuelle capitale Minsk, a longtemps fait partie de l’empire russe, mais avant cela la Pologne et la Lituanie, dans leurs incarnations historiques (Grand Duché de Lituanie, Union de la Couronne de Pologne et du Grand Duché…) se sont aussi également étendues sur ce territoire. Lublin (actuelle Pologne), Vilnius (actuelle Lituanie) étaient des villes plus développées que Minsk. La présence de nombreux bélarusses en Pologne et en Lituanie (parmi lesquels l’opposante phare de Loukachenko, Svetlana Tikhanovskaïa), et inversement la présence d’une minorité polonaise à la frontière occidentale du Bélarus, illustrent l’importance des liens historiques et de la proximité géographique. Nulle surprise donc que la Pologne et la Lituanie soient les deux pays les plus engagés de l’Union européenne contre le régime de Loukachenko. Pour en revenir à l’histoire, ces liens étroits expliquent que le grand poète romantique Adam Mickiewicz, généralement étiqueté comme polonais, né sur le territoire de l’actuel Bélarus, éduqué à Vilnius, orne aussi certains coins de rue de l’ouest du Bélarus. Exilé en Russie, puis en France (il a été professeur au Collège de France), il termine sa vie à Constantinople. Ses Sonnets de Crimée, et Les Aïeux et Pan Tadeusz, ses œuvres maitresses, sont traduites en français chez L’Age d’Homme et Noir sur Blanc.

Si je mentionne Mickiewicz, ce n’est pas pour prétendre qu’il est une figure de la littérature bélarusse, mais plutôt pour illustrer la grande fluidité des frontières de cette partie de l’Europe jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle. C’est aussi pour souligner les différences entre, d’une part, le russe, et d’autre part le bélarussien, celui-là parsemé de mots qui rappellent davantage le polonais. A ma connaissance, peu de livres sont publiés en bélarussien et encore moins traduits en français. La question de la langue est justement au cœur du roman de l’écrivain Alhierd Baharevič (né à Minsk en 1975), Les Enfants d’Alendrier, et publié aux Editions du Ver à Soie en 2018 dans la traduction d’Alena Lapatniova, sous la rédaction de Virginie Symaniec.

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La capitale du Bélarus, Minsk, forme un trait d’union évident entre ces trois écrivains contemporains que sont Svetlana Alexievitch, Sacha Filipenko et Alhierd Baharevič : chacun d’entre eux y est né ou y vit. C’est aussi la ville au cœur de l’ouvrage, illustré de photographies, d’Artur Klinau, Minsk, cité de rêve, traduit du russe par Jacques Duvernet aux Editions Signes et Balises (2015). Cité de rêve, Cité du Soleil : ce ne sont pas les expressions qui me seraient spontanément venues à l’esprit à ma première rencontre, l’année dernière, avec cette ville traversée d’artères démesurées, balayées par le vent glacial de novembre, bordées d’immeubles aux façades écrasantes. Mais ce sont deux parmi les nombreuses expressions qu’utilise l’auteur et architecte Artur Klinau pour parler de la ville où il est né, en 1965, dans son récit à mi-chemin entre guide de voyage et autobiographie. Temps de lecture a consacré une longue et riche chronique à ce livre, et je note également d’après le site de l’auteur que le livre, écrit d’abord pour une maison d’édition allemande, existe tant en traduction russe qu’en traduction biélorussienne.

Autour de la ville, il y a la campagne : c’est là, dans une pommeraie en plein hiver, que se déroule La récolte, de Pavel Priajko (né à Minsk en 1975). Portant la mention « traduit du russe (Biélorussie) » et traduit par Larissa Guillemet et Virginie Symaniec, il s’agit là d’une courte pièce de théâtre, présentée en France à partir de 2011 par la Théâtre National de Syldavie et publiée aux Editions L’Espace d’un instant. On retrouve dans ce texte bien peu optimiste les mésaventures de quatre jeunes gens de la ville partis cueillir des pommes en plein hiver, et dont l’expédition va finir teintée d’une violence sourde et avec la dévastation de la pommeraie. Virginie Symaniec, spécialiste du théâtre biélorussien, et Larissa Guillemet, ont aussi dirigé Une moisson en hiver. Panorama des écritures théâtrales contemporaines de Biélorussie (L’espace d’un instant, 2011), avec des textes de A. Tchas, Timofeï Ilievski, Viktar Jyboul, Dmitri Strotsev, Pavel Rassolko, Andreï Kareline, Nikolaï Roudkovski, Andreï Koureitchik et Pavel Priajko.

Pour conclure cette liste, un bref regard sur un segment aujourd’hui quasiment invisible de la population historique du territoire du Bélarus : Lettres de ma mémoire, publié au printemps aux Editions Ver à Soie, est la traduction en français par Alena Lapatniova sous la rédaction de Virginie Symaniec, du témoignage de Hanna Krasnapiorka. Née en 1925, à Minsk, celle-ci est une adolescente lorsque les troupes nazies envahissent sa ville, peu après la rupture du pacte germano-soviétique. Juive, Hanna est assignée dans le ghetto de Minsk et y vit jusqu’à sa destruction en 1943. Pres de trente ans après, alors que l’Holocauste reste un sujet tabou en URSS, elle rassemble ses souvenirs, les étoffant de témoignages et de journaux intimes, et parvient à publier son livre une dizaine d’années plus tard. Il est ici traduit pour la première fois en français, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Cette poignée de titres et de noms d’auteurs glanés ici et là donne un aperçu de la partie de la littérature du Bélarus qui est traduite en français. C’est en quelque sorte la face émergée de l’iceberg, mais il m’est impossible d’évaluer la taille de l’iceberg, ni de dire s’il existe aussi une production littéraire sur le Bélarus au cours de ses 26 années d’existence sous la présidence d’Alexandre Loukachenko. Le principal souvenir emporté de mes visites en librairie au Bélarus, c’est justement le portrait de Loukachenko, toujours accroché au mur, avec des exemplaires prêts à la vente… Espérons que ces portraits de M. Loukachenko ne seront plus pour longtemps suspendu dans les librairies, ou alors que ce sera simplement comme une simple marchandise offerte à la curiosité des touristes.