Josef Pánek – L’amour au temps du changement climatique

Et maintenant, imaginez que tu n’es pas moi, et que vous n’êtes pas vous, et qu’il s’agit bien de vous, et que ça vous tracasse vraiment, oui, vous, imaginez. Oui.

En lisant la traduction française du roman tchèque L’amour au temps du changement climatique, j’ai eu l’impression de subir un dédoublement de personnalité. Un premier « moi » cherchait à s’imaginer ce que pouvaient penser les lecteurs et lectrices tchèques de ce roman paru en 2017. Un deuxième « moi » essayait de se mettre dans la tête des lecteurs et lectrices francais.es auxquel.les la parution de ce roman en France, au printemps, est destinée.

Ce roman sur « l’état du monde au XXIe siècle » n’est-il pas en effet destiné en premier lieu à une société tchèque historiquement moins exposée à la mondialisation (d’un côté) et aux cultures des quatre coins du monde (de l’autre), que celles d’Europe de l’Ouest ? Les lecteurs et lectrices tchèques, vivants dans une société avec un rapport à « l’Autre » qui lui est propre, lisent-ils ce roman différemment des lecteurs et lectrices francais.es avec leurs propres repères sociaux et historiques ? A priori, on peut se poser ce type de question pour tout livre, mais peut-être encore plus dans ce roman où « l’ici » et « l’ailleurs » sont véritablement au cœur du propos.

Commençons par « l’ailleurs », plus facile à définir : c’est l’Inde en général, Bangalore en particulier. Tomáš, un chercheur en génétique moléculaire, peut-être alter ego de l’auteur, s’y est rendu pour une dizaine de jours à l’occasion d’un colloque. Il a parcouru le guide Lonely Planet et lu quelques informations sur Wikipedia avant de s’y rendre, et ses collègues et amis ont complété le portrait à gros coup de préjugés révélateurs (on peut y « tirer [s]on coup pour pas cher avec une pute Indienne mineure », et « les femmes noires sont sales et […] sentent mauvais », pour citer les plus récurrents).

Heureusement, le roman se déroule en compagnie de Tomáš, et non de ses amis et collègues. Tomáš n’avait encore jamais mis les pieds en Inde mais, comme il le répète (peut-être un peu pour se rassurer), il a vécu « 7 ans en Australie et 3 en Norvège », il a « parcouru le monde entier » pendant une dizaine d’années qui se sont terminées avec le divorce d’avec sa femme colombienne, et son retour en Tchéquie.

C’est là que se pose la question de ce qu’est « ici » pour lui, car après 23 années passées à grandir dans un pays communiste et de nombreuses années à étudier et à voyager dans des pays « occidentaux », Tomáš ne se sent absolument pas chez lui en Tchéquie, tant professionnellement que dans ses relations avec ses amis d’enfance et sa famille, qu’il décrit comme des néofascistes ignares.

Tout cela, et sa rencontre inattendue avec l’Inde, ce pays « aux frontières de la civilisation », augmente encore plus son sentiment de déracinement profond. Au cours de son séjour à Bangalore, différentes rencontres vont influer sur son état d’esprit – avec des universitaires rencontrés au colloque (un Hongrois du Canada, un Polonais des USA (pas de Slovaque), mais aussi une Canadienne du Canada, un Allemand d’Allemagne, et un Suédois du Japon), avec le personnel éternellement serviable et souriant de l’hôtel, et surtout avec une jeune chercheuse indienne à cheval entre Bangalore et les Etats Unis. C’est en lien avec cette dernière qu’est introduit le terme « amour » du titre, même s’il est ici appliqué de manière très élastique.

Elle dit :

Et maintenant, c’est toi qui vas me raconter quelque chose de beau. Par ex., je ne suis jamais allée en Europe, pour moi, c’est un pays exotique, tu es déjà allé à Paris, par ex. ?

Vous répondez (en l’enlaçant dans le lit) : Un pays exotique, c’est ici.

Non, elle répond (en riant), ici, c’est tout à fait normal. Ici, on est à la maison.

OK, vous dites, je suis allé plusieurs fois à Paris.

Elle vous demande : Alors raconte-moi quelque chose de beau sur Paris.

A ses souvenirs parisiens (trois kebabs et une bouteille de vin dans le quartier latin, puis une forte fièvre), Tomáš fait suivre au milieu du roman le récit d’un voyage dans l’Islande du début des années 1990, alors qu’il était étudiant sans le sou : en une soixantaine de pages, il rend compte d’une première expérience de confrontation avec l’étranger, comme un rappel à ne pas prendre trop au sérieux ses craintes par rapport à l’inconnu situé au-delà des frontières.

Ce récit sur le déracinement « à l’ère du multimédia et de la communication électronique et des changements climatiques mondiaux » se double également d’une évocation du racisme et des préjugés, notamment des « Occidentaux » vis-à-vis du reste du monde, par exemple aux Etats Unis (tel qu’il est vécu par l’Indienne) et en Tchéquie (tel qu’il est constaté par Tomáš).

Parce que c’est l’histoire d’un homme dépassé par un monde qu’il connait de plus en plus mais comprend de moins en moins, ce qui le pousse à se remettre profondément en question, l’auteur ne donne pas de clés de lecture évidentes. Je ne pense pas dévoiler grand-chose si je dis que Pánek n’a, par exemple, aucune intention de terminer avec un happy end réunissant Tomáš et l’Indienne (dont on ne connaîtra pas le nom) dans un bonheur qui mettra fin à leur déracinement respectif. Pánek n’a visiblement pas non plus l’intention de faire passer un message gentillet du style « le voyage ouvre l’esprit ». Son personnage n’a rien de gentillet non plus, pris comme il l’est dans sa tentative de trouver sa place dans le monde, s’apercevant qu’être citoyen de partout comporte aussi le risque d’être citoyen de nulle part.

Ça fait maintenant 4 nuits que vous n’avez pas fermé l’œil.

Vous êtes complètement abruti par l’effet combiné du manque de soleil, du décalage horaire et du sentiment d’hostilité et de déracinement.

Pourtant, la 1ere chose que vous faites, le matin, c’est descendre à la réception pour demander une autre chambre.

A la réception, il y a l’Indien au visage rond et souriant de l’avant-veille, il vous sourit.

Pourquoi, il vous demande.

Il y a du bruit, vous répondez.

Vous lui adressez un large sourire.

Je n’ai pas d’autre chambre, dit le réceptionniste.

Il vous sourit.

Et vous, vous lui dites que si c’est une question d’argent, ce n’est pas un problème, hein. Voilà.

Voilà voilà voilà.

En tant que texte, L’amour au temps du changement climatique est lui aussi déstabilisant par le point de vue narratif : c’est bien celui de Tomáš, mais un Tomáš qui s’exprime entièrement à la deuxième personne du pluriel, comme une interpellation constante. Mais une interpellation à qui ? Peut-être à un auditeur invisible, ou tout simplement aux lecteurs. Une interpellation qui ne s’embarrasse en tout cas pas de « beau » langage ou de « belles » pensées. Tomáš est un scientifique, son auteur aussi. Mais Pánek n’est visiblement pas qu’un scientifique : ce roman réussit à donner l’impression de lire le récit sans fioritures, au plus près de la langue parlée, d’un homme plutôt accoutumé à écrire des comptes-rendus de recherche que des textes littéraires, tout en livrant en fait un roman très maitrisé au niveau de ce même langage. Le traducteur, Benoît Meunier (qui est aussi le traducteur de Les aventures du brave soldat Švejk, comme je l’évoquais ici) y est certainement aussi pour quelque chose.

Par son sujet inhabituel, son style percutant, sa conception du rôle de l’écrivain, L’amour au temps du changement climatique diffère totalement du roman de Kateřina Tučková, L’expulsion de Gerta Schnirch (qui n’est pas encore traduit en français mais que j’avais chroniqué ici). Kateřina Tučková n’est évidemment pas la seule écrivaine tchèque contemporaine avec laquelle comparer Josef Pánek, mais je la mentionne parce que les deux romans ont été primés par le Magnesia Litera, l’un des plus grands prix littéraires tchèques (que j’avais présenté ici l’année dernière). Il s’agit pour Pánek d’un premier roman, d’un auteur que Radio Prague, dans son article de présentation du millésime 2018 du Magnesia Litera (en français, sur ce lien) décrit comme « un homme qui ne fréquente pas les salons littéraires » et qui a « apporté une bouffée d’air frais à la littérature tchèque. »

Josef Pánek, L’amour au temps du changement climatique (Láska v době globálních klimatických změn, 2017). Traduit du tchèque par Benoît Meunier. Denoël, 2020.


8 commentaires on “Josef Pánek – L’amour au temps du changement climatique”

  1. Patrice dit :

    J’ai l’impression que ce livre est assez complexe et qu’il soulève un grand nombre de questions, sur l’identité, sur le racisme. Je note 🙂

    • Je confirme qu’il soulève un grand nombre de questions, mais ça n’en fait pas pour autant un livre complexe à lire. Au contraire, la narration donne beaucoup de dynamisme au livre. Je serai curieuse de ton avis si jamais tu le lis!

  2. Emma dit :

    Vu les citations, le type de narration ne me conviendrait pas du tout, même si le propos sous-jacent m’intéresse.

  3. […] éditions Denoël, le 18 mars : L’amour au temps du changement climatique, de Josef Pánek, traduit du tchèque par Benoit Meunier. Ce roman, construit autour de la […]

  4. […] une collection albanaise, un voyage ukrainien entre trois capitales, un autre (tchèque) au temps du changement climatique, une mission auprès d’un prince de Roumanie, et une autobiographie romanesque de la Lituanie de […]

  5. […] tchèque : L’amour au temps du changement climatique (2017), de Josef […]

  6. […] un autre roman tchèque très contemporain, publié récemment en français (en 2020 chez Denoël, ma chronique ici) : dans L’amour au temps du changement climatique, Josef Pánek dépeignait le désarroi d’un […]


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