Osvalds Zebris – A l’ombre de la Butte-aux-coqs

Cet été, ma série de romans historiques m’avait emmenée en Estonie, vers le début du XXe siècle : c’était alors une province de l’empire russe ; de Saint Pétersbourg émanait le pouvoir ultime, de là partaient également les ordres pour anéantir toute revendication telle que celle qui est au cœur du superbe roman Le fou du tzar.

Maintenant, c’est vers la Lettonie voisine que je me dirige avec A l’ombre de la Butte-aux-Coqs. L’action s’y déroule une centaine d’années après celle de Le fou du tzar, donc dans les premières années du XXe siècle, mais on y retrouve des éléments similaires, avec d’une part des communautés rurales traditionnelles dont s’est en partie extrait le personnage principal, et d’autre part des aspirations politiques réprimées par l’appareil de contrôle du tsar. Un autre parallèle intéressant, entre ces deux livres sinon tout à fait différents, concerne le narrateur : dans les deux cas, ils sont issus du monde paysan, mais ils s’en sont éloignés après être passés par l’école (tout le monde n’y a pas encore accès) ; mais là où Jakob Mettich se tient à l’écart des discussions politiques par choix, Rūdolfs, le narrateur d’A l’ombre de la Butte-aux-coqs, se retrouve mêlé à l’action, plutôt parce que les circonstances l’y ont poussé que parce qu’il le souhaitait vraiment.

En fait, et étant donné qu’il est la voix que nous suivons d’un bout à l’autre du roman, et par laquelle on accède à ce petit pan d’histoire lettone, Rūdolfs m’a vraiment donné l’impression d’être un anti-héros. Lorsqu’on rencontre cet homme « râblé, voûté », équipé d’une « tête volumineuse penchée de côté » et percée de deux « yeux fatigués, profondément fichés au ceux des orbites », il est à Riga. C’est la toute fin de l’année 1906, au moment des fêtes de Noel. Dans l’animation d’une fête foraine, il enlève trois enfants. Dans la suite d’hôtel où il les a emmenés, il leur promet des cadeaux, un sapin, et beaucoup de bonheur, avant de les laisser s’endormir et de se plonger sans ses propres souvenirs.

Petit à petit, ces souvenirs se complètent et forment le portrait d’un homme indécis, pris dans la tourmente de l’Histoire, et dévoré par sa jalousie envers celui qui fut son voisin et grand ami, Arvīds Gaiļkalns. Pourquoi il a enlevé ces trois enfants, on ne le comprendra vraiment que dans les dernières pages du roman.

Cette histoire d’enlèvement – qui ne dure que les 4-5 jours qui sont aussi le temps du roman – ne m’a pas particulièrement enthousiasmée : enlever des enfants pour les rendre heureux m’a paru une idée plutôt saugrenue de la part du personnage principal. Malgré mes deux lectures du roman, je n’ai pas encore décidé si le fait de mettre l’enlèvement au cœur du roman est vraiment important pour le propos du livre, ou s’il s’agit d’un choix technique pour permettre le développement de l’autre intrigue, qui esquisse les grands traits du développement du pays à cette époque.

L’enlèvement des enfants donne, en effet, lieu à une enquête, dont le déroulement – très bref puisqu’il ne s’agit, à nouveau, que d’une période de quelques jours – montre la confusion qui règne à Riga à cette époque. 1906 fait en effet suite à l’« année terrible » de 1905, au cours de laquelle des révolutionnaires subjugués par les discours de Lénine se sont soulevés, notamment avec une attaque à main armée du commissariat de police central. Rūdolfs n’était alors pas à Riga, mais il a lui aussi été pris dans cette fièvre d’action. C’est la piste que suit l’inspecteur Jānis Dāfuss. L’autre piste, qui obsède Ernests Dukmanis, son adjoint inepte, est celle des Juifs (il cite les Protocoles des Sages de Sion, qu’il vient de lire dans le journal Znamia, et croit dur comme fer que les Juifs ont besoin d’enlever des enfants pour mener à bien leurs rituels). Dans le climat tendu de la ville, il suffit d’un rien pour faire éclater la violence, et des Juifs de passage en ville se font tabasser pour la seule raison qu’une petite fille a été vue passer près d’eux. Un peu plus tard, ce sont des rumeurs de cargos chargés de stocks de cannibales africains affamés, envoyés en Livonie pour soutenir les forces du tsar, qui sèment la terreur.

C’est dans ce contexte de répression et de méfiance, parmi une population mal éduquée, que se déroule encore un autre fil du roman : celui de la place de la langue et de la population lettone, plutôt paysanne, dans une contrée où Russes et Allemands tiennent le haut du pavé et où l’éducation en langue lettone est l’une des revendications des jeunes lettons éduqués.

Je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de noter que les personnages sont majoritairement lettons et portent des noms lettons, tandis que les noms de lieux sont donnés soit en français (parc des Héritiers du Trône, parc de l’Esplanade) soit se réfèrent à des noms russes (Souvorov) ou allemands (Wöhrmann) : je ne sais pas si c’est un hasard de traduction, ou si c’est un choix délibéré de l’auteur pour illustrer la distance entre la population et leurs élites. De même la traduction française oscille-t-elle entre les différents registres de langage des personnages, avec notamment de nombreux dialogues dans le registre (périlleux à traduire) des personnages du « bas peuple » que sont par exemple les cochers et ouvriers de ferme de Riga et de ses environs, et je serais curieuse de savoir si le texte original letton met simplement l’accent sur ces différences sociales, ou si ces différences sociales incluent aussi une note ethnique (quelques mots russes font ici et là leur chemin dans le texte, par exemple).

Les familles lettones qui fraient avec les Allemands sont en tout cas vues avec suspicion et c’est là qu’on touche un peu plus directement aux raisons de la rancune de Rūdolfs envers Arvīds, cet homme à qui tout semble réussir.

Tout cela forme un roman relativement touffu au regard des thèmes traités et du nombre de pages (250 dans mon exemplaire presse) – touffu, et en même temps assez insaisissable de par l’écriture toute en glissements de points de vue narratif (entre première et troisième personne du singulier) et temporel, au fil des souvenirs de Rūdolfs. En cela, le roman est à l’image de son personnage principal, si déchiré quant à son rôle dans la petite et la grande histoire.

A l’ombre de la Butte-aux-Coqs a reçu le prix de littérature de l’Union européenne en 2017 : un prix qui donne aussi un coup de pouce pour les traductions dans les langues parlées dans l’Union européenne. Voici une petite sélection des couvertures des traductions en albanais, en italien et en hongrois (dans une collection dédiée à la littérature européenne).

Osvalds Zebris, A l’ombre de la Butte-aux-Coqs (Gaiļu kalna ēnā, 2014). Traduit du letton par Nicolas Auzanneau. Agullo, 2020.


7 commentaires on “Osvalds Zebris – A l’ombre de la Butte-aux-coqs”

  1. Nathalie dit :

    Oh la la, mais ça m’intéresse beaucoup, malgré les petits défauts que tu pointes. Je note ce titre !

  2. Patrice dit :

    L’évocation du fou du tzar en début de chronique a suffi pour attirer ma curiosité, mais le côté touffu me freine quelque peu. Quoi qu’il en soit, intéressant de découvrir un titre letton !

  3. […] à travers un siècle et deux continents, un roman d’apprentissage croate, une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs […]

  4. […] letton : Soviet Milk (2015), de Nora Ikstena et A l’ombre de la Butte-aux-Coqs (2014), d’Osvalds […]


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