Irena Brežná : L’ingrate venue d’ailleurs/Die undankbare Fremde

Le titre français du livre met l’accent sur l’ingratitude, mais l’original allemand fait porter le poids sur l’autre partie du titre. Dans ce roman, la narratrice n’est pas simplement « venue d’ailleurs » : elle est une « étrangère ».

Jeune femme, peut être encore adolescente, elle a quitté avec ses parents son pays d’origine pour s’exiler dans un autre. C’est d’abord la question que lui pose un officier à la frontière qui nous fait savoir que la fille et ses parents sont partis d’un pays où la liberté d’expression est entravée.

A son arrivée dans ce nouveau pays, on lui fait de nouveaux papiers et elle perd aussitôt une partie de son identité : supprimés, les accents sur ses consonnes et ses voyelles, supprimée aussi la terminaison féminine qui différencie son nom de famille de celui de son père.

Diesen Firlefanz brauchen Sie hier nicht.

Vous n’aurez pas besoin de ces fanfreluches ici.

S’il y avait besoin de s’en convaincre, ce détail suffirait à nous faire penser que la narratrice – dont nous ne savons pas le nom – arrive de Tchécoslovaquie pour s’installer en Suisse comme ce fut le cas, en 1968 à l’âge de 18 ans, pour Irena Brežná.

De même que la narratrice reste anonyme, les noms de pays ne sont jamais prononcés, que ce soit dans le passé ou dans le présent du roman. La narratrice, dont on suppose qu’elle est toujours la même, dévide en effet deux récits, à la fois parallèles et entrecroisés. Au premier récit, au passé, de sa rencontre avec son nouveau pays, s’ajoute une suite de vignettes, au présent et en italique, dans lesquels la narratrice devenue adulte évoque les individus et les familles qu’elle croise dans son travail d’interprète professionnelle.

Dans ces histoires, toutes indépendantes les unes des autres, qui forment le deuxième récit, se tiennent d’un côté de l’interprète des thérapeutes, des juges, des psychologues, des assistantes sociales, des personnels des prisons, et de l’autre des personnes aux identités multiples. Les femmes sont mères, épouses, esclaves sexuelles, « mules », suicidaires ou malades du cancer ; les hommes sont des petits délinquants, traumatisés de guerre, tuberculeux, jeunes pères mal préparés à leurs nouveaux rôles ; les enfants portent les séquelles psychologiques du poids que portent leurs parents.

Ich bin hier ein Dolmetscherautomat und der Therapeut ein Vehikel zur Lösung des Lebensrätsels.

Je suis ici un traducteur automatique et le thérapeute un dispositif pour la résolution de l’énigme de la vie.

Le point commun de ces femmes, hommes et enfants est qu’ils sont dans l’entre-deux, perdus entre un pays d’origine qui représente un passé souvent traumatisant, et un nouveau pays où ils se retrouvent totalement à la marge, parfois pris en charge par des services sociaux dont ils ne comprennent pas la langue ou dépendants de procédures de demande d’asile à l’issue incertaine. Entre ces deux groupes, l’interprète fait son travail professionnel, mais l’être humain en elle, qui a connu deux cultures et deux langues, pointe souvent son nez : elle note les « questions standardisées » du psychiatre, que la femme qu’elle traduit fait face à « quatre hommes faisant un mur », que telle assistante sociale ferait bien de voir au-delà du statut de victime qu’elle attribue aux personnes qu’elle reçoit. Elle note aussi avec désarroi à quel point elle aussi a intégré la mentalité des « autochtones » lorsqu’elle recommande à un homme déprimé :

Wir müssen uns anpassen.

Nous devons nous assimiler.

Ces « autochtones », la narratrice adolescente du premier récit (au passé) les a pourtant moqués, critiqués, détestés, trouvant son nouvel entourage trop guindé, trop conservateur (surtout dans le rôle qu’il attribue aux femmes, qu’elle trouve plus en retard que dans son pays d’origine), trop pratique, trop organisé jusque dans sa manière de penser, trop raisonnable, bref trop contraire à l’épanouissement de sa propre nature.

L’« étrangère » du titre allemand se double alors de l’« ingrate » du titre français, celle qui se rebelle contre l’obéissance et la gratitude que la société semble attendre d’elle ; avec son amie Mara, l’adolescente (dont les réflexions montrent aussi le recul de l’adulte) dissèque toutes leurs incompatibilités : le ton est vindicatif, l’accumulation de tous ces griefs deviendrait pesante si elle n’était pas entrecoupée des vignettes plus empathiques et plus vives de la ligne du deuxième récit.

Cependant, de même que la narratrice adulte se surprend vers la fin à exprimer les mêmes recommandations que celles des autochtones, la narratrice adolescente finit elle aussi par reconnaitre le chemin qu’elle a parcouru, un chemin qui l’éloigne des anciens compatriotes qu’elle croise dans sa nouvelle vie, et qui la rapproche d’une société dont elle apprécie certaines des valeurs.

Ich brauchte eine Jahrzehnte dauernde Weltumsegelung, um sie zu erkennen.

Il m’a fallu une dizaine d’années à parcourir le monde pour les reconnaitre.

Après Pigeon, vole (Tauben fliegen auf) de Melinda Nadj Abonji, chroniqué ici l’année dernière, ce roman d’Irena Brežná est ma deuxième participation aux Feuilles allemandes de Patrice et Eva, et Florence, avec pour objectif de mettre l’accent sur la littérature de langue allemande. Dans les deux cas, il s’agit de livres écrits en allemand, par des auteures « venues d’ailleurs », et dans lesquels le déracinement, l’entre-deux-cultures (l’une d’entre elles suisse) est au cœur du récit. J’ai lu le livre en allemand (les traductions des citations en français sont les miennes), mais il est traduit en français par Ursula Gaillard pour les Editions d’en bas, qui ont également publié en 2015 le premier roman d’Irena Brežná, Du meilleur des mondes (Die beste aller Welten, 2008, traduit de l’allemand par Laurent Vallance) : « à caractère autobiographique, il raconte une enfance durant les années 60 de construction du communisme en Tchécoslovaquie » (présentation complète de l’éditeur sur ce lien).

Irena Brežná n’est pas la seule auteure suisse-centre-européenne au catalogue des Editions d’en bas : Ilma Rakusa, journaliste d’expression allemande comme Irena Brežná, établie à Zurich, est née en Slovaquie de mère hongroise et de père slovène. Dans La mer encore. Passages de la mémoire (2012, traduit de l’allemand par Patricia Zurcher), elle « raconte, tout en poésie, son enfance nomade entre Budapest, Ljubljana, Trieste et Zurich, où elle s’établit avec sa famille à l’âge de six ans » (présentation complète de l’éditeur sur ce lien).

Irena Brežná, Die undankbare Fremde (Galiani Berlin, 2012). Traduit en français par Ursula Gaillard : L’ingrate venue d’ailleurs (Editions d’en bas, 2014).


8 commentaires on “Irena Brežná : L’ingrate venue d’ailleurs/Die undankbare Fremde”

  1. MarinaSofia dit :

    J’ai bien aime ce livre. J’ai voulu traduire ca en anglais, mais bon… c’est pas le moment! https://findingtimetowrite.wordpress.com/2014/02/13/reading-in-german-the-ungrateful-stranger/

    • Merci pour le lien, c’est très intéressant de lire ta chronique. J’ai sûrement raté beaucoup de subtilités en le lisant en VO: la langue de l’adolescente était parfois trop ardue pour moi et j’ai davantage apprécié les parties de l’interprète tout en me demandant toujours quelles langues elle traduit, et si l’on est censé en déduire quelque chose sur les pays d’origine des nouveaux arrivants.
      Le livre de Melinda Nadj Abonji que je mentionne a été publié dans la « Swiss List » de Seagull Books (Fly Away, Pigeon): peut-être une piste si jamais tu cherches à nouveau à traduire Brezna?

  2. nathalie dit :

    Je ne connaissais pas l’existence de ces « feuilles allemandes ». Il est vrai qu’il existe tellement de choses sur les blog littéraires. Il y a des mois ou semaines spéciaux en permanence !
    En tout cas, c’est très intéressant. Tout ce qui est dit sur l’identité et la langue est en effet passionnant !

  3. […] Irena Brežná : L’ingrate venue d’ailleurs/Die undankbare Fremde → […]

  4. […] L’ingrate venue d’ailleurs, Irena Brežná (Passage à l’Est!) […]

  5. […] L’ingrate venue d’ailleurs, Irena Brežná (Passage à l’Est !) […]

  6. […] l’allemand : L’ingrate venue d’ailleurs (2012), d’Irena Brežná (c’était pour les Feuilles […]


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