Dubravka Ugrešić – Le musée des redditions sans condition

Dans un essai publié récemment par la revue Asymptote, l’écrivaine Dubravka Ugrešić méditait sur la question du bonheur. « Le mot bonheur ne fait partie de mon vocabulaire, et la question de savoir si je suis heureuse ou non est une question que je ne me suis pas posée depuis une trentaine d’années », écrit-elle avant d’évoquer plutôt son désarroi face à l’ « empire de stupidité » qui s’est installé dans son monde depuis un quart de siècle.

L’intervalle entre cette « trentaine d’années » et ce « quart de siècle » est l’intervalle de temps durant lequel s’est déroulée la majeure partie de la désintégration de la Yougoslavie. Cette entité, elle en était depuis longtemps l’une des critiques, mais elle s’est également opposée publiquement à la montée en puissance de discours nationalistes qui ont accompagné cette désintégration et encouragé la guerre.

Les événements historiques et personnels, du début des combats en 1991, à la campagne de « chasse aux sorcières » menée contre elle et d’autres écrivaines croates par la presse et qui la pousse à quitter sa Croatie natale en 1993, à son installation en 1996 à Amsterdam où elle vit encore, correspondent aussi aux dates de composition de Le musée des redditions sans condition, 1991-1996. Hormis quelques passages plus faciles à placer, tels que celui où elle évoque le siège de Sarajevo, il faudrait bien connaître la vie de Dubravka Ugrešić – et passer outre son avertissement concernant « la question de savoir si ce roman est autobiographique » – pour y retracer les circonstances historiques de l’écriture de ce livre.

C’est en effet davantage un ton méditatif, aux observations pleines d’acuité, qui ressort des vignettes, histoires, chapitres et parties qui, mises bout à bout, forment ce livre. Ces histoires, certaines aussi courtes qu’un aphorisme et d’autres aussi longues qu’un portrait de groupe ou qu’une nouvelle, semblent au départ uniquement liées l’une à l’autre par le « je » d’une femme pas encore âgée mais plus tout à fait jeune, et marquée par l’incertitude de l’exil. Au fil des sept parties du livre se dégagent les grands thèmes de cette méditation : la mémoire et l’identité, en relation tant au déracinement qu’à la transmission de l’héritage familial. La solitude est, aussi, à la fois la cause et la condition du livre, à l’image (répétée en deux versions légèrement différentes) de cette femme, assise seule dans une volière à contempler un perroquet.

La femme et le somptueux volatile couleur de jacinthe se regardent en silence. Le corps détendu de la visiteuse, la manière dont elle est assise indiquent qu’elle a parfaitement conscience du point qu’elle occupe dans le temps et dans l’espace.

Au fil de la lecture se mettent également en place les grands blocs de vie qui nourrissent cette méditation. La femme de la volière, comme le « je » à ce moment-là, se trouve à Berlin, dans la chambre « bourrée de silence » de son « domicile provisoire d’exilée ». Ce « je » berlinois, capable de n’exprimer qu’une pensée en allemand (« Ich bin müde »), nous le retrouverons dans différentes parties du livre, entouré d’un cercle grandissant mais toujours discontinu de noms : Madame Kira originaire de Kiev, Igor le Juif russe de Csernowitz, Richard l’artiste contemporain anglais, Zoran le Belgradois établi à Berlin, et bien d’autres personnes toutes venues d’ailleurs. C’est le « je » du présent, que l’on retrouve aussi parfois à Lisbonne ou aux Etats-Unis, toujours entouré et solitaire. Mais il y a aussi deux « je » du passé : celui qui s’interroge sur sa relation à sa mère restée à Zagreb, et celui qui se souvient du groupe qu’elle formait avec « les filles de l’université » au temps où enseigner à Zagreb, à Belgrade, à Sarajevo ou en province revenait encore à enseigner en Yougoslavie.

Contrairement au « je » du présent, fragmenté en 125 vignettes réparties entre les quatre parties impaires du livre, le « je » qui évoque le passé le fait en des récits plus longs, plus continus, mais toujours remplis de surprises. Ainsi ce « je » là prend-il divers angles d’approche pour évoquer sa mère dont elle s’est éloignée mais qu’elle retrouve de plus en plus en elle-même. Ce sont par exemple les photos de famille, classées et reclassées ; un peu plus loin, le journal de sa mère tenu « dans le carnet avec une couverture à fleurs » offert par « je » « au début de l’année 1989, avant de partir à l’étranger où j’allais séjourner quelques mois » ; puis encore le récit du voyage de sa mère, en 1946, de sa ville natale de Varna sur la mer Noire, à travers une Yougoslavie dévastée, à la suite d’un « jeune marin yougoslave au merveilleux sourire », avec pour seul bagage une valise pleine de pommes, de livres et de quelques vêtements ; et aussi un surprenant dialogue existentiel entre la mère et des écrivains tels que Joseph Brodsky, György Konrád, Borges, Peter Handke, Victor Chlovski, Meša Selimović ou encore Isaac Babel.

– Où est alors le sens, si je n’ai plus d’avenir et que je ne peux pas trouver un point d’appui dans le passé, parce que je ne suis plus capable de l’évoquer ? demande maman.

Emerge, en filigrane de cette conversation par objets et souvenirs interposés, une nostalgie pénétrante, mêlée d’interrogations sur la place de l’auteure dans le monde et dans le temps.

Je promène mon index sur la surface vitrée de la boule. Je la pose au creux de ma main telle une pomme : j’en réchauffe le verre froid, je rafraîchis ma paume trop chaude. Du ciel sombre, la neige tombe sur la petite ville. Ma mère, assise à l’intérieur, lèche les flocons qu’elle attrape de son doigt.

Je ne fais cette distinction entre les « je » du présent et du passé que pour éclairer la composition du livre. Le « je » du passé est bien aussi celui du présent qui s’interroge sur le passé à l’aune de sa situation présente d’exilée d’un pays qui n’existe plus. De même le « je » du présent, s’il n’évoque jamais directement son propre passé, s’appuie-t-il sur d’autres voix pour parler d’un autre passé : Nabokov, surtout, et son « Guide de Berlin » de 1925, mais aussi l’écrivain croate Miroslav Krleža, que l’écrivaine cite pour parler de cette ville qui l’intrigue, qu’elle tente de cerner, et qui lui fournit son adresse temporaire.

Plus encore que ces écrivains, ce sont les photos – et la photographie en général – qui forment une constante dans cette méditation. Encore et encore, elle y revient, s’interrogeant sur ce que disent les photos sur la mémoire, sur l’oubli, sur la possibilité qu’elles offrent de réinterpréter, d’inventer ou d’effacer le passé.

« La vie n’est rien d’autre qu’un album de photos. Seul ce qu’il contient existe. Ce qui n’est pas dedans n’a jamais existé », dit l’un de mes amis.

Les réfugiés se divisent en deux catégories : ceux qui ont des photos et ceux qui n’en ont pas, m’a expliqué un exilé bosniaque.

A côté de ces grands thèmes – la mémoire, la photographie – on retrouve de nombreux mots et pensées qui se font écho au fil des pages, ces motifs devenant encore plus évident à la relecture du livre. Ce n’est cependant pas seulement ce livre qu’il faut lire et relire : on sent bien là qu’il s’agit d’une étape dans la bibliographie d’une grande écrivaine, et que la lecture de chacun de ses livres gagnera encore en profondeur si elle est remise dans le contexte du reste de son œuvre.

Cette réédition récente de Le musée des redditions sans condition par Christian Bourgois éditeur s’accompagne justement de la réédition du roman Le ministère de la douleur, dans lequel elle explore encore, à travers la personne d’une professeure de littérature établie à Amsterdam après avoir fui la guerre en ex-Yougoslavie, les thèmes de « la douleur de la perte, l’isolement et la solitude auxquels ne saurait échapper aucun exilé. »

Il existe aussi une période d’avant l’exil dans l’œuvre de Dubravka Ugrešić. C’est de cette période que date L’offensive du roman-fleuve (publié en 1988 ; traduit par Mireille Robin pour Plon, 1993), commentaire empli d’humour et d’ironie sur le monde littéraire partagé entre l’Est et l’Ouest de la fin de la guerre froide ». Souvent comparé aux romans universitaires de David Lodge, c’est un roman avec lequel j’espère aussi poursuivre ma découverte de cette écrivaine et commentatrice d’un monde perpétuellement source de questionnements.

Dubravka Ugrešić, Le musée des redditions sans condition (Muzej bezuvjetne predaje, 1997, 1998). Traduit du croate par Mireille Robin. Christian Bourgois éditeur, 2020.

Cette chronique fait suite à ma chronique d’un autre livre sur l’exil, l’identité et la langue en Europe centrale : Die undenkbare Fremde (L’ingrate venue d’ailleurs), d’Irena Brežná.


7 commentaires on “Dubravka Ugrešić – Le musée des redditions sans condition”

  1. […] Dubravka Ugrešić – Le musée des redditions sans condition → […]

  2. […] enfin, en novembre : deux offrandes croates, un monologue slovaque, un voyage franco-roumain dans les Balkans, un thriller ésotérique en […]

  3. […] Adios cow-boy, d’Olja Savičević ; Les turbines du Titanic (2014), de Robert Perišić ; Le musée des redditions sans condition (1997-8), de Dubravka […]

  4. […] Miłosz en 1978 et jusqu’à l’écrivaine croate Dubravka Ugrešić (dont j’aurai bientôt l’occasion de reparler) en 2016, mais aussi d’autres écrivains de renommée internationale (Gabriel García Márquez, […]

  5. […] des liens plus ou moins prononcés : l’après-midi, une pomme, des lieux (qui m’ont rappelé Dubravka Ugrešić méditant sur sa vie d’écrivain à l’étranger), et surtout l’idée de la multiplicité des […]

  6. […] Retrouvez ici ma chronique de Le musée des redditions sans condition. […]

  7. […] « Tour à tour drôle, malicieux ou mélancolique, Le Musée des redditions sans condition retrace de façon lumineuse la vie de personnages partagés entre deux cultures », dit l’éditeur de cette « mosaïque de récits, d’anecdotes [et] de souvenirs », traduite par Mireille Robin. Une chronique à retrouver sur ce lien. […]


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