2020 : Le mot de la fin d’année

WordPress me dit que j’ai écrit 76 billets cette année. Avec celui-ci, 77. Pour parler de quoi ?

De livres, bien sûr ! Principalement de la littérature d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. J’ai chroniqué 34 livres, traduits de pratiquement toutes les langues de la région. Les voici (avec entre parenthèse la date de publication originale) :

Et aussi de l’italien (Aux frontières de l’Europe, de Paolo Rumiz). Ainsi que deux livres écrits directement en français : Demain la brume (2020), de Timothée Demeillers, et Les mots brisés (2020), de Martin Daneš.

Parmi ces 34 chroniques, 14 portaient sur des livres publiés cette année (j’ai recensé une cinquantaine d’ouvrages, principalement de fiction, publiés cette année : j’en ai déjà fait un petit récapitulatif ici).


Le monde des livres serait beaucoup plus triste sans la variété des maisons d’édition et le travail de traducteurs et traductrices. Cette année, j’ai chroniqué des livres :

… publiés par des grandes et des petites maisons d’édition : Actes Sud, Agullo, Asphalte, Belleville, Christian Bourgois, Denoël, Editions d’En bas, Fayard, Gaïa, Gallimard, Ginkgo, JC Lattès, La Différence, Laffont, L’Herne, Libretto, Mercure de France, Noir sur Blanc, Séguier, Syrtes.

… et traduits par Jusuf Vrioni (albanais), Marie Vrinat-Nikolov (bulgare – un entretien à retrouver avec elle et Isabelle Carré ici à propos du prix INALCO qu’elles ont co-fondé), Mireille Robin et Chloé Billon (croate – un entretien avec Chloé Billon à retrouver ici), Jean-Luc Moreau (estonien), Roger Richard (hongrois), Nicolas Auzanneau (letton), Margot Carlier et Laurence Dyèvre (polonais), Florica Courriol, Laure Hinckel, Alain Paruit, Philippe Loubière et Marily le Nir (roumain), Alain Cappon et Gojko Lukić (serbe – un entretien avec Gojko Lukić à retrouver ici), Jean Descat (serbo-croate), Barbora Faure (slovaque), Antonia Bernard, Stéphane Baldeck, Andrée Lück-Gaye et Claude Vincenot (slovène), Benoit Meunier (tchèque) et Iryna Dmytrychyn (ukrainien).

Que vais-je retenir de cette année de lecture ? Tout – c’était en général une bonne année de lecture – mais en particulier :

Mères, de Théodora Dimova, pour la concision des portraits et des univers qui constituent ce roman bref et percutant.

Vagabondages, de Lajos Kassák, pour l’entrain sans vergogne de ce voyageur pédestre des années 1900.

Katarina, le paon et le jésuite, de Drago Jančar, pour la texture, le style et l’ambition de ce roman historique.

Les turbines du Titanic, de Robert Perisić, pour le cynisme léger de ce roman contemporain, pour l’humanité des personnages qui le peuplent, et pour la qualité de la traduction.

Timor mortis, de Slobodan Selenić, pour la réflexion sur l’écriture et sur l’histoire dans une région aux contours mouvants.

Le musée des redditions sans condition, de Dubravka Ugrešić, pour le jeu de l’écriture et de la construction qui donne tant de profondeur à ce livre méditatif.


J’ai aussi écrit quelques articles thématiques, qui m’ont au passage permis de donner libre cours à ma manie des listes :

Nouveauté de cette année, j’ai aussi parlé de 27 livres qui n’ont rien à voir avec la littérature d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. Je l’ai fait en six épisodes (#1, #2, #3, #4, #5, #6). C’est déjà une sélection de ceux que j’ai le plus apprécié, dont je ne vais pas faire de sous-sélection, même si tout compte fait certains me resteront vraiment à l’esprit…

Pour l’année prochaine ? Un peu de la même chose, avec toujours l’envie de faire plus et mieux.

Deux rendez-vous s’annoncent pour les prochaines semaines : le 13 janvier, une lecture commune autour d’Ismail Kadaré (Le général de l’armée morte, mais la porte est ouverte à n’importe quel autre titre de cet auteur prolifique) ; et du 27 janvier au 3 février, une semaine dédiée à la littérature et l’Holocauste, en compagnie de Patrice (Et si on bouquinait?).

J’ai aussi un projet qui m’emmènerait encore plus loin si je le lance, mais qui est encore en gestation…

En tout cas, aucun risque de tomber en panne de lecture en attendant.


Tout ça pour dire, aussi : merci!

Merci à vous tous pour vos passages, votre compagnie, vos commentaires, vos remarques, et que 2021 soit pour tous une bonne nouvelle année de lectures !


P.s. presque 10 ans de blog, et ce n’est que la deuxième fois que je fais un mot de fin d’année !


Lectures-désorientation #6 : encore un peu de littérature française et anglo-saxonne, mais aussi du chinois et du japonais

Derrière Passage à l’Est !, il y a une lectrice qui lit plus que la moyenne de littérature centre- et est-européenne, mais qui ne lit pas que de la littérature centre- et est-européenne. Dans ce nouveau rendez-vous – peut-être mensuel, peut-être pas – je vous propose un aperçu des autres horizons qui font mon paysage de lectrice.

Dans ce dernier numéro de 2020, presque uniquement des lectures en anglais, mais elles sont presque toutes aussi traduites en français : The Bookshop de Penelope Fitzgerald, Snow Country de Yasunari Kawabata, The Corpse Walker. Real life stories : China from the bottom-up de Liao Yiwu, The Moor’s account de Leila Lalami, Marie-Claire de Marguerite Audoux, Howards End de E.M. Forster, et The story of the stone de Cao Xueqin. Lire la suite »


Lectures-désorientation #5 : un peu de littérature française et anglo-saxonne

Derrière Passage à l’Est !, il y a une lectrice qui lit plus que la moyenne de littérature centre- et est-européenne, mais qui ne lit pas que de la littérature centre- et est-européenne. Dans ce nouveau rendez-vous – peut-être mensuel, peut-être pas – je vous propose un aperçu des autres horizons qui font mon paysage de lectrice. 

Pour ce cinquième épisode, quelques lectures empruntées ici ou là sur les blogs ou dans la presse : La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel, Olive Kitteridge d’Elizabeth Strout, La rançon, de David Malouf et Le silence des vaincues de Pat Barker, et Cannery Row de John Steinbeck. Tout ça date de juillet-août (déjà !), je continuerai peut-être demain avec des lectures plus récentes. Lire la suite »


Nouvelles parutions : un dernier tour d’horizon pour 2020

Avec :

1

Un article. C’est dans le dernier numéro des Cahiers Lituaniens : un aperçu par Marielle Vitureau de l’histoire de la traduction en français de La saga de Youza, de Youozas Baltouchis d’un des romans lituaniens les mieux connus et aimés à l’étranger (à juste titre. J’ai gardé un excellent souvenir de ce roman chroniqué ici). Pour retrouver le sommaire des Cahiers Lituaniens, c’est sur ce lien, et l’article de Marielle Vitureau, directement sur ce lien.

2

Deux numéros. Ce sont ceux de la revue Po&sie, qui portent le titre « Europe, centrale ». Sous la houlette de Guillaume Métayer, sont rassemblés des textes inédits, principalement contemporains (mais avec quelques exceptions : Kafka fait une apparition). Un extrait de l’introduction : « Nous constatons que la poésie centre-européenne est d’une vitalité exceptionnelle, et pourtant nous n’en avons presque pas trace. » Feuilletant le numéro 170, j’y trouve plusieurs poèmes d’Olja Savičević Ivančević (dont j’avais présenté le roman Adios cow-boy ici), une présentation par Cécile Kovacshazy du poète rom Ilija Jovanovič et des sujets qui parcourent son œuvre (l’exil, la stigmatisation, la pauvreté, l’Holocauste), cinq poètes polonais contemporains, d’autres tout droit arrivés des îles adriatiques… Pour retrouver le numéro 170, c’est par ici, et pour le numéro 171, par-là, et si c’est une table-ronde de présentation de ces numéros qui vous intéresse, il y en a une ici.

3

Trois livres (dont deux parus en novembre). Il s’agit de :

Les secrets, d’Andrus Kivirähk (l’auteur de L’Homme qui savait la langue des serpents), « une histoire joyeuse, tendre et drôle, pour la famille » dans laquelle l’auteur, « avec son humour et son imagination caractéristiques, (…) nous ramène au pays de notre enfance et à ses rêves éveillés », dit l’éditeur Le Tripode. Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau (paru le 5 novembre).

Tous nos corps, de Géorgui Gospodinov, « recueil d’une centaine de microfictions environnementales » dans lequel « le corps du narrateur se fond avec le corps social, le corps animal, le corps floral, sur un ton a la fois tendre et drôle, humoristique et méditatif », dit l’éditeur Intervalles. Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov (paru le 20 novembre). Une chronique à retrouver sur ce lien.

La convocation, de Herta Müller : « Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants », dit l’éditeur Gallimard. Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira (paru le 3 décembre).

8

C’est mon dernier article sur les nouvelles publications de cette année. Vous avez peut-être raté un épisode ? Je vous récapitule ici mes huit précédents articles sur les nouvelles publications 2020 (avec liens vers les livres déjà chroniqués).

En janvier : un polar polonais, un roman historique lituanien et une fresque historique roumaine.

Également en janvier : deux petits textes tchèques.

En février : un écrivain bosniaque francophone, un écrivain polonais exilé, un roman-témoignage tchèque, un (autre) polar polonais, un Vagabondage hongrois, un dissident polonais, des Journaux de Kafka, et un voyage anglo-bulgare à la Lisière.

Tout début mars : une enfance moldave, des vies polonaises, une fuite slovène en Europe centrale, une coiffeuse slovène, un rockabilly croate, un écrivain tchèque vu par un autre écrivain tchèque, une BD médiévale fantastique, une autobiographie ukrainienne en images, et un morceau de ciel franco-lituanien.

En juin, des affaires personnelles polonaises, une collection albanaise, un voyage ukrainien entre trois capitales, un autre (tchèque) au temps du changement climatique, une mission auprès d’un prince de Roumanie, et une autobiographie romanesque de la Lituanie de la première moitié du XIXe siècle.

Fin août : un roman roumain à travers un siècle et deux continents, un roman d’apprentissage croate, une révolution aux accents lettons, quatre destins franco-yougoslaves, des récits tchèques, un bal de porcs slovaques.

Fin septembre : une prix Nobel polonaise, des évasions de guerre polonaises, un recueil yiddish, une ville aux acacias et un vagabond du Danube, tous deux roumains

Et enfin, en novembre : deux offrandes croates, un monologue slovaque, un voyage franco-roumain dans les Balkans, un thriller ésotérique en Transylvanie, un étrange cas de BD tchèque, une exclave russe en images, et des promenades dans la campagne serbe d’antan.

50 (+/-)

Au total une bonne cinquantaine de titres recensés cette année, principalement de fiction, et parmi lesquels 11 traduits du polonais, 7 du tchèque, 6 du roumain, 4 du croate, deux chacun du slovaque, du slovène et du lituanien, et un chacun du lituanien, du bosniaque, du hongrois, du yiddish, de l’albanais, du russe (Ukraine), du serbe et du letton, ainsi qu’un autre traduit de l’anglais, un de l’allemand et sept écrits en français.

J’ai hâte de voir ce que nous réserve l’année prochaine!


27 janvier – 3 février: lectures communes autour de l’Holocauste

Ce n’est que depuis 2005, soixante ans après la libération du camp d’Auschwitz, que le 27 janvier est la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. En commémorant la libération d’un camp, cette journée mémorielle met l’accent sur l’aspect le plus horrifiant de toute la politique nazie de destruction programmée des Juifs d’Europe : le réseau de camps de concentration et d’extermination qui a recouvert l’Europe durant la Seconde Guerre mondiale.

Du Grand Voyage de Jorge Semprún au Si c’est un homme de Primo Levi, les camps sont aussi au cœur de la « littérature de l’Holocauste ». Cependant l’Holocauste, et sa traduction en littérature, évoque une tragédie qui dépasse les frontières des camps : la vie interrompue ou terminée net de communautés juives européennes d’avant-guerre, les ghettos, la vie dans la clandestinité, les exécutions sommaires de masse (« Shoah par balles »), puis la vie d’après-guerre avec le souvenir des six millions de Juifs disparus, celui des survivants, la reconnaissance tardive du génocide dans la sphère publique et la prise de conscience (ou non) de la culpabilité d’individus et de groupes entiers.

Ce sont tous ces aspects de l’Holocauste, et leur présence dans la littérature, que je souhaite explorer le 27 janvier 2021 et dans la semaine qui suivra (27 janvier – 3 février), en mémoire des six millions de Juifs mis à mort par l’Allemagne nazie et ses collaborateurs.

Pour ce faire, je me suis associée avec Patrice, du blog Et si on bouquinait? et je vous propose de partager avec nous une lecture ayant trait à l’Holocauste : témoignage, roman, poème, pièce de théâtre… qu’ils soit liés à l’expérience juive de la Seconde Guerre mondiale ou à celle de ses autres victimes tziganes, handicapés, opposants politiques, homosexuels ou prisonniers de guerre.

Pour participer, il suffit de partager votre lecture sur votre blog, ou sur les réseaux sociaux, du 27 janvier au 3 février, et de nous le signaler par mail ou dans les commentaires sous cet article, pour qu’on puisse l’intégrer dans la liste de vos lectures que nous publierons après le 3 février.

Nous vous proposons quelques pistes de lecture ci-dessous – pour ma part, je présenterai comme toujours des livres d’auteurs d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans.

  • Etty Hillesum, Une vie bouleversée (traduit du néerlandais par Philippe Noble ; Points, 2020). Journal intime rédigée par une jeune femme juive internée dans un camp de transit aux Pays-Bas puis à Auschwitz où elle périra fin 1943.
  • Robert Merle, La mort est mon métier (Folio, 1978). Ce livre correspond aux pseudo-mémoires de Rudolf Höss, commandant du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale.
  • Marceline Loridan-Ivens, Et tu n’es pas revenu (Le livre de poche, 2016). Arrêtée et déportée à Birkenau en 1944, l’auteure parvient à survivre tandis que son père mourra à Auschwitz. Soixante-dix ans plus, elle lui adresse une lettre dans laquelle elle lui raconte sa captivité, son retour, sa vie après les camps.
  • Jurek Becker, Jakob le menteur (traduit de l’allemand par Claude Sebisch ; Grasset, 1997). Dans un ghetto juif en Pologne, un cafetier, Jakob Heim, fait preuve d’inventivité et raconte des nouvelles rassurantes sur l’avancée des Alliés, afin de rassurer ses compagnons d’infortune.
  • Père Patrick Desbois, La Shoah par balles (Plon, 2019). Prêtre catholique s’étant rendu célèbre par ses recherches sur la shoah, et notamment les Einsatzgruppen sur le front Est, il relate ici ce qu’on a appelé la Shoah par balles, en s’attardant sur le « rôle joué par les populations locales, par les voisins et les militants qui permirent le fonctionnement de la machine à tuer des nazis ».
  • Annette Wieviorka, Auschwitz expliqué à ma fille (Seuil ; 1999). Sur cette immense question de la Shoah, sur l’énigme du mal absolu, une historienne reconnue répond aux questions, très directes, de sa propre fille.
  • Andrzej Umanski, La Shoah à l’Est : regards d’Allemands (Fayard Histoire ; 2017). L’auteur, historien originaire d’une famille juive ukrainienne, a réuni les lettres, journaux intimes, dépositions des acteurs mais également des spectateurs des exécutions qui se sont déroulées sur le Front Est.
  • Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem – un essai sur la banalité du mal (traduit de l’allemand par Anne Guérin ; Folio Histoire, 2006). Compte-rendu du procès d’Adolf Eichmann, montrant son rôle dans l’extermination des juifs, auquel s’ajoutent des réflexions politiques et philosophiques.
  • Beate & Serge Klarsfeld, Mémoires (Livre de poche, 2016). Retour sur une vie consacrée au combat pour la mémoire des victimes de la Shoah et à la chasse incessante d’anciens nazis.
  • Imre Kertész, Être sans destin (traduit du hongrois par Charles et Natalia Zaremba ; Actes Sud, 1998) : avec ce livre composé à Budapest dans la solitude des années d’après-guerre, l’auteur – prix Nobel de littérature en 2002 – cherche la voix nécessaire pour reconstituer son expérience des camps.
  • Arnošt Lustig, Elle avait les yeux verts (traduit du tchèque par Erika Abrams ; Galaade, 2010) : né à Prague en 1926 et rescapé des camps, l’auteur écrit ici l’histoire de l’adolescente Hanka, et des choix qu’elle doit faire pour survivre à l’enfer d’Auschwitz.
  • Clara Kramer avec Stephen Glantz, La guerre selon Clara (traduit de l’anglais par Isabelle Taudière ; Calmann-Lévy, 2009) : Zolkiew, petite ville polonaise, est envahie par les nazis à l’été 1941. Durant deux ans, Clara (douze ans), se cache avec dix-sept autres personnes sous une maison afin de survivre.
  • Hanna Krasnapiorska, Lettres de ma mémoire (traduit du biélorussien par Alena Lapatniova ; Ver à Soie, 2020) : née en 1925, l’auteure témoigne dans ce livre publié pour la première fois en 1984, des conditions de vie dans le ghetto juif de Minsk, dont elle est l’une des rares survivantes.
  • Piotr Rawicz, Le sang du ciel (en français ; Gallimard, 2014) : l’auteur, né en Galicie, survivant d’Auschwitz et installé en France après la guerre, prend dès 1961 le parti de la fiction pour évoquer la fuite d’un homme face à la persécution nazie.
  • Aharon Appelfeld, Les Partisans (traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti ; Editions de l’Olivier, 2015) : né en Bucovine (alors en Roumanie), l’auteur a tout juste dix ans lorsqu’il s’évade d’un camp. Ce roman, qui se déroule dans une forêt d’Ukraine, raconte les derniers mois de guerre d’un groupe de partisans juifs luttant pour survivre et pour sauver des Juifs.
  • Zofia Nałkowska, Médaillons (traduit du polonais par Agnieszka Grudzinska ; Editions Pétra, 2018) : entre fiction et document, ces textes publiés dès 1946 sont ceux d’une écrivaine renommée en Pologne, à partir de sa participation à la Commission d’enquête sur les crimes allemands en Pologne.
  • David Albahari, Goetz et Meyer (traduit du serbe par Gojko Lukić et Gabriel Iaculli ; Gallimard, 2002) : dans ce beau roman postmoderne, un narrateur sans nom cherche à retracer l’histoire de sa famille disparue dans le camp de Sajmište, près de Belgrade.

Martin Daneš – Les mots brisés

– Tiens, tu dois quand même admettre que tous les gens qui avaient une certaine stature sont depuis longtemps partis.

– Ce n’est pas vrai, protesta Karel. Il y en a pas mal qui sont restés.

– Par exemple ?

– Par exemple Čapek.

– Čapek gît dans un tombeau.

– Je parlais de Josef, et non pas de Karel, souligna-t-il.

– D’accord. Seulement, tu oublies que les Čapek sont Tchèques.

– Et nous ne le sommes pas, nous ?

– Bien sûr que si, mais nous sommes aussi…

– Crouton flûte ! Est-ce qu’un juif n’est pas un être humain ?

L’un des plaisirs de ce blog est de pouvoir, de mieux en mieux, replacer des auteurs dans leur contexte. Les mots brisés a, pour moi, deux contextes. Le premier est le nom de Poláček, qui a attiré mon attention lorsque j’ai vu l’annonce de la parution de ce livre. Qui est Poláček ? C’était un écrivain tchèque de l’entre-deux-guerres, l’un du groupe d’amis qui se rassemblait autour des frères Čapek, l’un des écrivains dont les dernières années de vie se sont déroulées sous l’ombre de la menace nazie, puis de la guerre. Si Karel Čapek est assez bien traduit en français (ce n’est pas encore très bien reflété sur mon blog), Poláček l’est moins, bien que deux de ses romans soient traduits : Les hommes hors-jeu, roman du foot et des faubourgs praguois de l’entre-deux-guerres, et Nous étions cinq, roman sur l’enfance dans une ville de Bohême au début du XXe siècle, et dont on retrouve la genèse dans Les mots brisés.

Cela m’amène au deuxième contexte du livre, avec le nom de Martin Daneš, le traducteur de Poláček, que je connais aussi comme auteur de fiction (j’avais aimé son premier livre en français, Le char et le trolley, avec son regard décalé sur l’entrée des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie en 1968). Or voilà qu’est paru cette année le deuxième roman auquel il travaillait depuis quelques années et dans lequel il reconstruit les dernières années de la vie de Poláček, documentée lorsque cela est possible, suppléée par l’imagination de l’auteur pour faire revivre son personnage.

C’est un bel hommage d’un auteur à un autre, et un pari double puisque le roman a été publié simultanément en tchèque et en français, dans un pays où le nom de Poláček est connu et dans un autre où il l’est beaucoup moins.

J’écris le mot « hommage » : c’est un mot très sobre pour un roman qui ne l’est pas. L’humour et le ton facétieux – celui de Poláček, et celui de Daneš – font souvent sourire. Pourtant, toutes les péripéties du roman ne prêtent pas à rire. On peut les ranger en deux catégories. La première touche aux relations de l’écrivain et de son ex-femme, qu’il a fui après vingt ans de vie côte à côte. Il a trouvé refuge chez sa maîtresse, Dora, mais la quête acharnée de son ex-femme pour les retrouver les pousse à quitter Prague pendant un temps, avec leur teckel Caféine. Cette fuite est facilitée par la deuxième catégorie de péripéties. Karel est juif, nous sommes à Prague peu après l’entrée des troupes nazies dans Prague et la mise en place du protectorat de Bohême-Moravie. Karel, écrivain et journaliste, a perdu son travail, rien ne le retient donc plus à Prague, en tout cas au début du roman.

L’illustrateur Vlastimil Rada fait une apparition dans le roman

Martin Daneš fait de Karel et Dora des personnages un peu burlesques, que l’on s’imaginerait volontiers sous les traits d’une illustration comique des années 1930. De Karel en particulier, il fait une sorte d’original qui préfère se construire une réalité parallèle afin d’échapper à une vie de plus en plus étriquée. Les décrets se suivent et restreignent l’accès des Juifs aux parcs, aux magasins, aux machines à écrire, aux animaux de compagnie, et ainsi de suite. Cependant, la vie doit continuer, et elle continue, avec le soutien de quelques connaissances et voisins de Karel et l’activisme de Dora pour préserver au moins une partie des intérêts de Karel.

Il acceptait les coups du destin avec la résignation d’un scarabée qu’un petit voyou aurait retourné sur le dos.

Karel ne se rebelle pas, il n’est pas un héros, sinon dans le sens qu’il est le personnage central d’un roman qui, comme l’homme sur lequel il est modelé, sera l’une des victimes de la politique nazie d’extermination des Juifs (c’est à Terezín, puis à Auschwitz, et enfin quelque part dans la neige de Haute Silésie, que se termine le roman). Le choix de Daneš de décrire son personnage, ses pensées, ses rêves et ses actions à la troisième personne fait parfois penser qu’il peut y avoir un Karel encore plus profond qui, lui, se rend compte de la situation mais hésite à se l’admettre.

Karel lui jeta un coup d’œil interdit. Le fait qu’il eut entendu Caféine parler était la preuve manifeste de son épuisement psychique. Et, tout en se doutant qu’il ne s’agissait là que d’une hallucination, il lui répondit, pour le cas où :

– Est-ce que j’ai bien entendu ? Toi aussi, tu es contre moi, maintenant ? En tant qu’auteur réaliste, je ne dépeins jamais la vie en rose – je laisse ce plaisir à d’autres – mais j’ignore si je suis pourvu d’humour. Tout ce que je sais c’est que je ne suis pas un showman. Si je devais me produire sur scène, je finirais probablement par faire pleurer mon public. Parce que je suis un homme triste. Je l’ai toujours été.

C’est une farce qui vire au tragique tout un restant un peu farce, car Daneš ne met pas toujours les mots sur les choses et préfère laisser à ses lecteurs le soin d’extrapoler. S’il y a un personnage plus menaçant sous ses airs de bouffon, c’est bien Josef, le nazi convaincu, homme médiocre et méprisé mais dont le pouvoir de nuisance est, dans les nouvelles circonstances, bien réel.

Le tout est réussi, car Daneš équilibre bien le comique, le sérieux et le triste, en même temps qu’il fait revivre, le temps d’un roman, un homme à l’esprit amusé.

Karel, « Caféine », et Dora, 1943. Source: https://www.kampocesku.cz/article/15723/karel-polacek

Tout au long de ma chronique, j’ai appelé le personnage principal « Karel », car c’est son nom et c’est aussi celui de Poláček. Cependant, ce n’est pas le nom de famille du personnage dans le roman, car Daneš a préféré l’appeler Hirsch. A la lecture, je me suis souvent demandé pourquoi, et Daneš donne une réponse dans sa postface qui éclaire de manière très intéressante non seulement l’approche de Poláček à son rôle d’écrivain, mais aussi l’approche de Daneš lui-même à Poláček et à l’écriture. Ainsi le roman est-il parsemé de références à la vie de Poláček, qu’il n’est pas nécessaire de connaître pour apprécier le livre, mais qui (de même que les nombreux autres faits et personnages tirés de la réalité) apportent une couche d’intérêt, et d’émotion, supplémentaire au récit.

Vyprodáno (Rupture de stocks), autre livre de Poláček figurant dans Les mots brisés. Cette couverture représente le soldat Jaroslav Štědrý

Karel fut donc heureux lorsqu’un autre personnage vint l’interpeller en lui proposant son aide. Sans l’ombre d’une hésitation, il accepta la main tendue. Le héros de sa pentalogie romanesque le caporal Jaroslav Štědrý, combattant endurci de la Grande Guerre, ferait sûrement mieux que lui preuve de résistance. Une fois qu’il se mettrait à sa place, il deviendrait indomptable, d’autant qu’il n’était que papier et encre…

Bien que laissant volontairement plus flou le contexte historique dans lequel se déroule le roman, Les mots brisés s’ajoute à d’autres œuvres de fiction ou de presque-fiction autour de Prague durant la Seconde Guerre mondiale, telles que Mendelssohn est sur le toit de Jiří Weil, rédigé dès 1946 (en français chez Le Nouvel Attila, 2020), Le nuage et la valse de Ferdinand Peroutka, rédigé en 1947 sous la forme d’une pièce de théâtre, puis d’un roman (en français à La Contre-Allée, 2019), ou encore – côté français – l’HHhH de Laurent Binet. Mais c’est surtout, à nouveau, une belle manière de faire revivre, ou connaître, un écrivain « classique » et c’est à ce titre que je termine, avec cette chronique, ma série sur quelques auteurs classiques d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans, à redécouvrir en français ou en traduction française.

Martin Daneš, Les mots brisés. Editions de la Différence, 2020.


Mihail Sebastian – La ville aux acacias

En écrivant La ville aux acacias, Mihail Sebastian voulait-il faire d’Adriana une héroïne unique, ou Adriana est-elle au contraire le condensé de centaines ou de milliers de toutes jeunes filles de la bourgeoisie provinciale de la Roumanie de l’entre-deux-guerres ? Et sous les traits de quelle héroïne littéraire faudrait-il se représenter Adriana, une fois passé le mariage qui clôt presque le roman ? Ce sont les questions que je me suis posées en relisant, pour ma série sur les auteurs classiques, ce roman paru en 1935 et publié il y a quelques semaines par Mercure de France, dans la traduction de Florica Courriol.

Ce beau texte, empli de poésie, oscille entre la langueur d’une vie a priori vouée à être sage, les émois sans conséquences d’une adolescente qui s’éveille à l’amour, et ceux plus risqués d’une sensualité qui se découvre et s’affirme avec toutes les conséquences qu’elle comporte. Lire la suite »


Laza Lazarević – Au puits. Scènes de la vie serbe

Les éditions Ginkgo ont récemment publié un recueil de nouvelles, Au puits, de l’auteur serbe le plus ancien que j’ai pu lire jusqu’ici. C’est avec ce livre et cet auteur – une belle découverte – que je commence ma série sur les auteurs classiques d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans à redécouvrir.

Laza Lazarević, né en 1851 à l’ouest de la Serbie et décédé prématurément à Belgrade en 1891, est l’auteur de neuf nouvelles dont cinq sont rassemblées dans le présent volume.

Ces cinq « scènes de la vie serbe » (pour citer le sous-titre du recueil) sont autant d’instantanés de la Serbie de son temps et surtout de la Serbie rurale dans les années précédant l’écriture de ces nouvelles (1879-1882). Ce sont aussi cinq textes d’une grande qualité d’écriture avec une grande souplesse dans le style, la construction et surtout la voix du narrateur. Lire la suite »