Laza Lazarević – Au puits. Scènes de la vie serbe

Les éditions Ginkgo ont récemment publié un recueil de nouvelles, Au puits, de l’auteur serbe le plus ancien que j’ai pu lire jusqu’ici. C’est avec ce livre et cet auteur – une belle découverte – que je commence ma série sur les auteurs classiques d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans à redécouvrir.

Laza Lazarević, né en 1851 à l’ouest de la Serbie et décédé prématurément à Belgrade en 1891, est l’auteur de neuf nouvelles dont cinq sont rassemblées dans le présent volume.

Ces cinq « scènes de la vie serbe » (pour citer le sous-titre du recueil) sont autant d’instantanés de la Serbie de son temps et surtout de la Serbie rurale dans les années précédant l’écriture de ces nouvelles (1879-1882). Ce sont aussi cinq textes d’une grande qualité d’écriture avec une grande souplesse dans le style, la construction et surtout la voix du narrateur.

Les personnages sont au centre de ces nouvelles, mais ils ne sont pas là que pour eux-mêmes : ils servent à dépeindre une communauté (famille, village…) beaucoup plus large. La première, « Au puits », dépeint les conflits qui éclatent après l’arrivée d’une jeune épouse capricieuse dans la famille de son mari : ce récit plutôt moralisateur sur le fond est aussi l’une des rares occasions de voir, en français et dans une transcription littéraire, le fonctionnement d’une zadrouga, ces communautés de familles vivant dans une même maisonnée et unies par un ascendant commun.

La famille est également importante dans « La première fois à matines avec mon père », mais elle est ici plus nucléaire : à travers les souvenirs d’un narrateur qui avait « alors à peine neuf ans », il évoque le désespoir d’une famille acculée à la ruine par l’obsession du père pour le jeu. Le réalisme des descriptions de ses parents et de la tension qui s’installe au sein de la famille permettent au jugement moral que porte le narrateur dans cette nouvelle d’être plus subtil que dans « Au puits ».

J’étais assis sur le seuil, devant la maison. Je tenais à la main quelque livre d’école, mais je ne lisais pas. Je voyais à la fenêtre le visage blême de ma mère, appuyé sur sa petite main sèche. Les oreilles me bourdonnaient. Je ne pouvais penser à rien.

Tout à coup la serrure grinça, ma mère disparut de la fenêtre. Je frémis.

La porte de la grande pièce s’était ouverte. Il se tenait sur le seuil, lui, mon père !

Avec « L’icône de l’école », la plus longue des nouvelles et celle que j’ai le plus appréciée, c’est encore un autre point d’entrée vers cette société et son époque que nous présente Laza Lazarević. A travers l’histoire du pope du village et de sa fille, il déploie tout un commentaire social. Le pope, un homme bienveillant et respecté des villageois, joue dans la vie du village un rôle encore plus important que celui du kmet, le chef du village : c’est vers lui qu’on se tourne pour prendre les décisions les plus importantes, c’est lui qui gère l’argent obtenu au marché, et c’est bien sûr lui qui officie à l’église avec ses sermons prononcés avec « une parole puissante, saine, édifiante qui donnait la chair de poule ».

Le pope était on ne saurait plus précieux ! Nous avions aussi une école mais d’importance relative, comme le scribe dans la salle d’audiences. Elle était au service de l’église, du village et donc du pope. Je vous en parlerai ultérieurement.

Personne, au village, à l’évêché ou – semble-t-il – chez le narrateur-auteur, n’a de raison de remettre en cause ce mode d’organisation qui, à nous, parait si archaïque et si dépendant des qualités ou du bon vouloir du pope. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’avoir de la sympathie pour le nouveau maître d’école que fait arriver l’auteur, un jeune homme au caractère peu amène, dont les idées radicales n’ont réussi « qu’à ruiner [s]a carrière », et que l’auteur fait sortir de scène de manière peu glorieuse.

« Ici, toutes mes tentatives se sont soldées par de lamentables échecs. Les gens sont stupides, étroits d’esprit ! Ils ont une espèce de pope qui, avec deux ou trois capitalistes, opprime la moitié du village, et cela, avec la bénédiction de sa hiérarchie. »

Pourtant, cet « espèce de pope » a eu, sur le tard, une fille, et c’est par elle qu’arrive une autre forme de modernité. Orpheline de mère, elle est élevée chez les uns et les autres jusqu’à ses huit ans. Se pose alors la question de son avenir : pour son père le pope, mû par la tradition, « il serait bon qu’on lui enseigne le travail et la tenue d’une maison ». L’intercession de l’ancien maître d’école, un « homme tranquille et de valeur », dont les « connaissances étaient à peine plus étendues que ce qu’il enseignait aux enfants », épargne à Mara cet avenir tout tracé.

 – Allez donc à la ville, monsieur et maître Stanoïé, vous verrez. Là-bas tous les enfants, garçons et filles, vont à l’école, et il est temps que cela soit aussi dans les campagnes. C’est péché que de permettre qu’un enfant soit retardé. En ce qui me concerne, je pense et je dis que Mara doit être instruite, rien d’autre !

L’histoire de Mara, éduquée au village, puis à Biograd (Belgrade) et à l’étranger, illustre à la fois les possibilités qui commencent à se dégager pour l’instruction des femmes, et les contraintes que fait poser sur elles une société qui ne sait pas encore quelle place donner aux femmes instruites.

 « L’icône de l’école » n’est pas la seule nouvelle à offrir un commentaire critique sur la Serbie de l’époque. Lorsque ces cinq nouvelles sont écrites entre 1879 et 1882, la Serbie n’est reconnue comme indépendante que depuis très récemment, et les efforts pour s’affranchir de la puissance ottomane sont encore vifs dans toutes les mémoires. L’influence du « Turc » (dans l’habillement; par exemple), les contributions du peuple à l’armée qui lutte dans la guerre serbo-turque (dans laquelle Lazarević officie comme médecin militaire), et la peur des attaques turques à la frontière, apparaissent d’une manière ou d’une autre dans presque toutes les nouvelles.

Que Dieu vous garde d’une querelle avec un des leurs, car ils comptent six soldats ayant fait leur service et un septième en ce moment sous les drapeaux, à Belgrade.

C’est particulièrement vrai pour la dernière nouvelle, « Le peuple t’en récompensera », où la rencontre fortuite de deux hommes attendant l’arrivée du même bateau permet d’introduire un questionnement sur les conséquences de la guerre pour la société serbe et surtout pour les hommes qui y prennent part. Là encore se profile un discours moral, mais c’est avant tout pour moi une belle description d’un drame personnel et familial aux ramifications plus larges pour la société.

Enfin, j’ai mentionné tout au début la « souplesse » de la narration : c’est un aspect que j’ai particulièrement apprécié, car ce narrateur – qu’on suppose être le même, c’est-à-dire l’auteur – joue toujours un rôle un peu différent dans l’histoire. Evoquant parfois un souvenir d’enfance, parfois une scène dont il a été le témoin (notamment dans la brève et vive nouvelle « A la bonne heure, les haïdouks ! », c’est un personnage curieux, à la fois dans et en dehors de la société qu’il décrit. Il ne dit pratiquement rien sur lui-même, mais on le sent attaché à ses racines, intéressé par les gens qu’il côtoie et aimant autant entendre leur histoire que la raconter à son tour. Par le réalisme du ton, et cette proximité du narrateur aux histoires qu’il raconte, ce recueil m’a rappelé ma lecture des Mémoires d’un chasseur, de Tourgueniev, un recueil de nouvelles qui précède de quelques années celles rassemblées dans Au puits.

Parsemée de mots (zadrouga, haïdouks, kmet…) témoins de la distance géographique et temporelle qui nous sépare de ces « scènes de la vie serbe », la traduction d’Alain Cappon garde aussi un bel équilibre entre la narration très fluide et sobre, et l’expression parfois légèrement désuète. Deux des nouvelles sont des traductions inédites, les trois autres étant des révisions de traductions parues dans des revues françaises ou francophones il y a déjà plus de cent ans (mais après la mort de Lazarević). Evidemment, c’est un détail qui m’intéresse par ce qu’il dit sur la stature de Lazarević dans la littérature serbe malgré la brièveté de sa carrière littéraire.

Pour en savoir plus sur Laza Lazarević, sur le monde littérature de la Serbie de la fin du XIXe siecle, et aussi sur le parcours de son traducteur, retrouvez mon entretien avec Alain Cappon sur ce lien.

Laza Lazarević, Au puits. Scènes de la vie serbe. Traductions du serbe nouvelles et révisées par Alain Cappon. Ginkgo éditeur, 2020.


10 commentaires on “Laza Lazarević – Au puits. Scènes de la vie serbe”

  1. […] Laza Lazarević – Au puits. Scènes de la vie serbe Dans la bibliothèque des écrivains : Dubravka Ugrešić […]

  2. nathalie dit :

    Il y a beaucoup de choses chez Ginkgo. Quand j’allais au Salon du livre, j’allais presque toujours sur leur stand pour prendre des choses un peu exotiques et inattendues. Bon je note cet auteur, qui m’est bien sûr totalement inconnu.

  3. keisha41 dit :

    Ginkgo est un éditeur fidèle des rendez vous de l’histoire de Blois, cette année encore il y était encore. Son représentant habituel, quoique masqué, demeurait tout aussi enthousiaste et dangereux pour la pile à lire. J’y ai acheté quelques raretés!
    Cet Au puits m’a été offert, et je confirme que c’est un très beau recueil, une façon fort agréable de découvrir cette littérature.

    • Merci de cette confirmation concernant Au puits! Je ne connais Ginkgo que par leur catalogue (surtout leur collection Petite bibliothèque slave), mais c’est déjà suffisant pour mettre en danger la pile à lire, en effet. Quelle chance de pouvoir aller aux rendez-vous de l’histoire de Blois, le programme y est toujours intéressant.

  4. […] Et enfin, en novembre : deux offrandes croates, un monologue slovaque, un voyage franco-roumain dans les Balkans, un thriller ésotérique en Transylvanie, un étrange cas de BD tchèque, une exclave russe en images, et des promenades dans la campagne serbe d’antan. […]

  5. […] Timor mortis (1989), de Slobodan Selenić ; Goetz et Meyer (1998), de David Albahari ; et Au puits (1879-1882), de Laza […]

  6. […] vous souvenez peut-être qu’avant Noël, j’avais chroniqué un recueil de nouvelles, Au puits. Scènes de la vie serbe, publié l’année dernière par Ginkgo Editeur ? C’était à la fois l’une des parutions les […]

  7. […] pas à aller lire la chronique de Keisha sur ce livre ainsi que celle de Passage à l’Est! (ainsi que l’entretien mené avec le traducteur Alain […]

  8. […] Je ne vais pas tenter de faire de lien avec le dernier titre, si ce n’est que celui-ci m’intéresse aussi beaucoup, car il est rare de pouvoir lire en traduction des textes classiques du XIXe siècle. Sous le titre Au puits. Ginkgo-Editeur publie en effet cinq nouvelles de l’écrivain serbe Laza Lazarević (1851 – 1891), « un des auteurs les plus chers aux cœurs des Serbes, qui fit découvrir à l’Occident ce pays mystérieux, depuis peu délivré du joug ottoman ». Nouvelle traduction par Alain Cappon (une première traduction, par Milan Vlad. Georgevitch, date de 1893) et parution en ce début de mois. Une chronique à retrouver sur ce lien. […]


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