Mihail Sebastian – La ville aux acacias

En écrivant La ville aux acacias, Mihail Sebastian voulait-il faire d’Adriana une héroïne unique, ou Adriana est-elle au contraire le condensé de centaines ou de milliers de toutes jeunes filles de la bourgeoisie provinciale de la Roumanie de l’entre-deux-guerres ? Et sous les traits de quelle héroïne littéraire faudrait-il se représenter Adriana, une fois passé le mariage qui clôt presque le roman ? Ce sont les questions que je me suis posées en relisant, pour ma série sur les auteurs classiques, ce roman paru en 1935 et publié il y a quelques semaines par Mercure de France, dans la traduction de Florica Courriol.

Ce beau texte, empli de poésie, oscille entre la langueur d’une vie a priori vouée à être sage, les émois sans conséquences d’une adolescente qui s’éveille à l’amour, et ceux plus risqués d’une sensualité qui se découvre et s’affirme avec toutes les conséquences qu’elle comporte.

A la lumière de ce que lui avaient appris les livres, Adriana déchiffra dans le cynisme de ce lycéen désabusé un amour non partagé.

Adriana est la fille unique, sage et choyée d’un couple aisé de cette « ville aux acacias ». Elle va à l’école chez les sœurs, apprend le piano, l’art et les bonnes manières, et sait que dans quelques années elle se mariera, comme les autres filles de son milieu avant elle. C’est déjà une petite mondaine, bien au fait de l’importance des promenades du samedi soir au centre de la ville pour lancer une rumeur et faire une réputation. Peut-être inspirée de sa mère avant elle, elle sait aussi que son rôle, en tant que femme, est d’attendre : attendre un homme, installée à la fenêtre, ou attendre tout simplement que le temps passe et que quelqu’un demande sa main.

Elle attendait, sans savoir quoi.

L’Adriana des premières pages semble destinée à devenir l’une des milliers de femmes anonymes, mariées tôt et vouées à une vie sans remous (du moins en apparence), à l’image de celle de ses parents. Mais Adriana est unique, que ce soit parce qu’elle est réellement unique, ou parce qu’elle est la création d’un écrivain qui, bien qu’homme, bien qu’écrivant dans les années 1930, ne se contente pas de l’image simple et polie, vue de l’extérieur, des femmes que l’on retrouve si souvent dans la littérature d’avant-guerre. En cela, il reprend un thème – les femmes – qui l’intéresse et qui avait fourni le matériau au bien-nommé Femmes (1932), mais en renversant la perspective : ce n’est plus un écrivain qui imagine un homme qui aime des femmes. C’est un écrivain qui crée, avec beaucoup de succès, le personnage d’une jeune fille qui devient femme.

Il fait d’Adriana grandissante quelque chose de plus que « la surface d’un visage » appelé à exprimer « toute [l]a gamme de grâces, de sourires et de pâleurs » qui est le vocabulaire d’une jeune fille comme il faut. L’imagination qui, par « pure curiosité », cherche à se représenter le corps du cousin qui se déshabille dans la pièce d’à côté, laisse place au fil des pages à l’expression de la sensualité d’un « corps, multiple, inconnu, doué d’appels puissants. »

Elle se découvrait enfin.

Le cousin Paul, l’énigmatique compositeur Cello Violin (le seul personnage pour lequel je me suis demandé s’il est modelé sur quelqu’un que Mihail Sebastian connaissait), et l’étudiant Gélou, ont chacun un rôle à jouer dans l’éclosion intérieure d’Adriana. Cependant, l’évolution d’Adriana n’est pas celle, linéaire, d’une jeune fille sage qui devient une femme capable de faire fi des conventions. Elle-même n’est pas sûre de ce qu’elle préfère, de la « passion domptée » de « deux petits vieux », ou de l’étreinte « où ne subsisterait que le bonheur de la chair ».

Elle avait en effet répondu à ses parents qu’elle ne refusait pas de se marier. Madame Dunéa examinait avec vigilance les titres des candidats. Elle hésitait surtout entre deux et comme Adriana ne voulait lui être d’aucun secours, sous prétexte que cela lui était indifférent, elle reportait sans cesse sa décision.

Quel sera l’avenir d’Adriana ? En contrepoint de l’histoire de ces quelques années de la vie d’Adriana, Mihail Sebastian parsème son roman d’autres visions du mariage, toutes plutôt dégrisantes, que ce soit celui pragmatique que fait Elisabéta (l’icône « lointaine et fière » de l’enfance d’Adriana, mariée avec un magnat de la serviette de toilette), ou celui empli de « choses tristes et même sordides » du cousin Paul avec la fluette Lucrétia.

Un autre aurait pu faire d’Adriana une héroïne tragique, ou rebelle. Peut-être le choix final qu’elle fait, et que nous n’apprenons qu’indirectement, est-il un choix dicté par la nécessité. Mais cela fera partie des éléments laissés sans réponse de ce roman où les impressions et les rencontres fortuites jouent un rôle si important. La ville aux acacias n’est pas, en général, un roman aux sentiments et aux actions tout nets : tout – en tout cas pour ce qui concerne Adriana – y est baigné dans une certaine douceur, qui découle beaucoup du choix de l’auteur d’écrire cette histoire par le biais d’un narrateur omniscient. Le plus souvent, il s’attache au personnage d’Adriana, dans une narration au passé qui estompe les contours et ne s’interrompt que rarement pour suivre le personnage de Gélou ou – encore plus rarement – pour faire intervenir l’Adriana d’après La ville aux acacias, « à une époque où les choses étaient depuis longtemps réglées ».

De même le cadre joue-t-il beaucoup dans l’impression de calme qui ressort du roman. Le plus souvent dans la petite ville de « D. », parfois dans l’animation de Bucarest, c’est un roman urbain qui laisse beaucoup la place aux saisons, à l’été des promenades dans « la nuit plus profonde, plus paisible » parmi les arbres de l’île, et surtout à l’hiver : l’hiver, où la nuit plus présente et la neige fraîchement tombée rendent le silence du dehors « anormalement profond », et transforment l’intérieur des pièces chauffées par la chaleur du poêle en refuge où règnent la torpeur et la quiétude.

Ces nuits d’hiver sont, souvent, partagées avec l’étudiant Gélou, et c’est à lui que revient le fin mot de l’histoire. Le roman cesse alors d’être celui d’Adriana et redevient, brièvement, celui d’un jeune homme qui apprend, lui aussi, que la « flambée d’or et de braises » de l’amour longtemps désiré peut ne laisser derrière lui que la « cendre [des] souvenirs ».

Je pourrais terminer ma chronique ici. Pourtant, j’ai envie de continuer un peu en faisant un rapprochement entre La ville aux acacias et un roman qui parlera davantage aux lecteurs français férus de classiques : Le blé en herbe, de Colette, publié juste une douzaine d’années auparavant. Malgré les différences de style, et personnages, de temporalité et de cadre, Le blé en herbe parle d’un sujet très similaire : l’éveil à la sensualité de deux adolescents, sous l’œil indulgent et aveugle de leurs parents. Mais c’est surtout parce qu’ils remettent en cause le côté « classique » des écrivains d’avant-guerre, que j’ai envie de faire ce rapprochement. A sa parution, Le blé en herbe avait été jugé audacieux, scandaleux, dans ce qu’il suggérait de physique dans la relation entre les deux adolescents, au cours d’un été sur la côte bretonne. Dès le premier chapitre (« Premier sang »), La ville aux acacias joue aussi avec la frontière ténue entre ce qui est dit et ce qui est suggéré, entre l’évocation des corps et celle, plus détournée, du jeu « hésitant, périlleux », qui se met en place entre deux autres adolescents, au cours d’un hiver dans la métropole roumaine.

Quelle fut la réception du livre dans la Roumanie des années 1930 ? Faisait-il partie des livres jugés convenables pour les adolescentes de la bonne société provinciale de la Roumanie des années 1930 ? Je n’ai pas la réponse à ces questions, cependant Mihail Sebastian était en son temps l’un des écrivains les plus reconnus de Roumanie (comme le rappelle Cristina Hermeziu dans son article sur La ville aux acacias, Mihail Sebastian est aussi l’un des protagonistes d’Eugenia, roman historique de Lionel Duroy paru en 2018). Quelques années plus tard, en 1940, il reviendra vers le sujet des « intermittences du cœur » avec son roman L’accident, publié en 1940 et également disponible chez Mercure de France, dans la traduction d’Alain Paruit.

Mihail Sebastian, La ville aux acacias (Oraşul cu salcâmi, 1935). Traduit du roumain par Florica Courriol. Mercure de France, 2020.

 


14 commentaires on “Mihail Sebastian – La ville aux acacias”

  1. […] Sebastian, La ville aux acacias. Traduit du roumain par Florica Courriol. Mercure de France, […]

  2. nathalie dit :

    Je retiens de ton billet l’impression que tout n’est pas dit, des choses sont incertaines ou suspendues et cela me plaît, me parle, me semble plus vrai ou plus intéressant. Je note donc le nom de ce monsieur qui m’était totalement inconnu !

    • Tu verras dans ce billet, et dans mon autre billet sur « Femmes » qu’il est assez bien traduit en français, donc tu as beaucoup de choix si tu veux le faire passer dans le groupe des écrivains qui te sont connus! Pour ma part, je sais que son « Journal », et son « Depuis deux mille ans » sont en haut de ma pile, suivis de très près par « L’Accident » et « Promenades parisiennes ». Et tant qu’à faire, j’ajoute les traductions de ses pieces rassemblées dans « Theâtre », et tu as en fait toute la liste de ses textes traduits en français.

  3. MarinaSofia dit :

    J’aime Sebastian beaucoup, mais il faut dire qu’il y avait plein de livres dans la litterature roumaine a l’epoque qui etaient assez sensible a la situation des femmes, par des auteurs femmes et hommes. Peut-etre pas ‘convenables pour les adolescentes de la bonne société provinciale’ mais certainement bien-aime a Bucarest. Je parle de Ionel Teodoreanu, George Calinescu, Mircea Eliade, Cella Serghi, Hortensia Papadat-Bengescu.

    • Et Camil Petrescu? Je pense surtout à Madame T (Le lit de Procuste). Malheureusement, hormis Hortensia Papadat-Bengescu (un seul roman) et Mircea Eliade, les autres auteurs que tu cites ne sont pas traduits en français ou alors l’ont été il y a si longtemps qu’ils sont complètement hors-circulation (George Calinescu: L’énigme d’Otilia, et une nouvelle de Ionel Teodoreanu, publiée en 1946 dans un volume avec d’autres par Ion Luca Caragiale, Gala Galaction, Liviu Rebreanu, Hortensia Papadat-Bengescu, et Ion Peltz)!

      • MarinaSofia dit :

        Oui, Camil Petrescu aussi, mais je trouve qu’il a moins de sensibilite envers la psychologie feminine. Bien sur, Le lit de Procuste est meilleur pour ca que La derniere nuit d’amour… Teodoreanu est l’auteur le plus representative pour les jeunes de l’epoque, memes les adolescents, et sa creation Olguta dans le roman La Medeleni est étincelante! Oui, je regrette qu’ils ne sont pas traduits… mais c’est encore pire en anglais! Je vais m’en occuper 😉

      • Tu donnes envie! D’accord, j’attends ta traduction! C’est vrai que la littérature roumaine me semble moins bien traduite en anglais que d’autres littératures de la région (pays baltes par exemple).

  4. […] septembre : une prix Nobel polonaise, des évasions de guerre polonaises, un recueil yiddish, une ville aux acacias et un vagabond du Danube, tous deux […]

  5. […] Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre (1930), de Camil Petrescu ; Femmes (1932) et La ville aux acacias (1935), de Mihail Sebastian ; Le jardin de verre (2018), de Tatiana Ţîbuleac ; et Le livre des […]

  6. […] dernière chronique d’un roman roumain avait pour cadre une « ville aux acacias », peut-être modelée sur Brăila, ville des bords du Danube, dans l’entre-deux-guerres. La […]

  7. j’ai beaucoup entendu dernièrement parler de Mihail Sebastian, je mets lese deux sur ma liste!

  8. […] Enfin, deux romans traduits du roumain par Florica Courriol : le premier date de 1935, le second de ces premières années du XXIe siècle. Je vous laisse juger d’après les couvertures lequel est lequel. De Mihail Sebastian, j’ai déjà beaucoup apprécié et chroniqué Femmes, ensemble de récits rassemblés autour d’un personnage central et de sa relation avec des femmes qui, chacune à leur tour et de manières différentes, ont marqué sa vie. Dans La ville aux acacias (Mercure de France), Mihail Sebastian s’attache à décrire l’histoire d’une autre, toute jeune, femme, Adriana, et la découverte par cette « ravissante adolescente, élevée au cœur de la bourgeoisie roumaine des années 1920 » de ses premiers émois amoureux. Retrouvez ma chronique sur ce lien. […]


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