Lectures-désorientation #5 : un peu de littérature française et anglo-saxonne

Derrière Passage à l’Est !, il y a une lectrice qui lit plus que la moyenne de littérature centre- et est-européenne, mais qui ne lit pas que de la littérature centre- et est-européenne. Dans ce nouveau rendez-vous – peut-être mensuel, peut-être pas – je vous propose un aperçu des autres horizons qui font mon paysage de lectrice. 

Pour ce cinquième épisode, quelques lectures empruntées ici ou là sur les blogs ou dans la presse : La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel, Olive Kitteridge d’Elizabeth Strout, La rançon, de David Malouf et Le silence des vaincues de Pat Barker, et Cannery Row de John Steinbeck. Tout ça date de juillet-août (déjà !), je continuerai peut-être demain avec des lectures plus récentes.

* * *

Mes connaissances en littérature française contemporaine sont très limitées ! J’ai essayé de combler un peu ce gouffre en lisant La petite fille de Monsieur Linh, roman de Philippe Claudel qui avait tant enthousiasmé Emma de bookaroundthecorner. J’ai retrouvé dans ce roman tout ce qu’elle avait mentionné : le personnage principal, ce Monsieur Linh, réfugié en France d’un conflit qui a déchiré son pays et sa famille ; l’amitié improbable mais profonde entre deux hommes d’âge mûr ; la jolie toute petite fille de Monsieur Linh, seule rescapée avec son grand-père ; l’âge, la solitude, le traumatisme, l’acceptation ou le rejet de la différence. La toute fin donne un sens complètement différent, et que je n’avais pas vu venir, à cette notion de différence. Elle donne aussi un tout encore plus humain à ce roman qui aurait pu être un peu gentillet si ce n’était la grande empathie de Philippe Claudel envers ses personnages.

Une autre lecture m’a amenée de l’autre côté de l’Atlantique : Olive Kitteridge, d’Elizabeth Strout (le titre est le même en français) était recommandé par Alifeinbooks et Bookword à l’occasion de la parution récente en anglais d’un deuxième volume. Elizabeth Strout excelle dans la création de ses personnages, dont le caractère est plus important que les actions. En premier lieu, il y a Olive Kitteridge, que l’on encontre de manière presque anecdotique lorsqu’elle est la mère d’un jeune adolescent, et dont la personnalité, brusque, incohérente, bien intentionnée, et malgré elle attachante, va se révéler au fil des chapitres. Ceux-ci peuvent presque se lire comme une succession de nouvelles, dans lesquelles Olive joue un rôle plus ou moins important. C’est difficile de vraiment dire de quoi les 250 pages parlent, sinon d’une femme vieillissante qui se sent incomprise par sa famille, sans se rendre compte que son caractère tranché et imprévisible intimide même ceux envers qui elle a de bonnes intentions. Olive Kitteridge, c’est aussi toute une galerie de portraits auxquels on s’attache le temps de quelques pages, en regrettant qu’Elizabeth Strout n’ait pas fait de chacun d’eux un roman à part entière.

Ensuite, un roman australien qui parle de la guerre de Troie : c’est chez Marilyne de Lire & Merveilles que j’ai découvert David Malouf avec son roman Fly away Peter (L’infinie patience des oiseaux), mais j’ai préféré d’abord lire Ransom (La rançon) pour faire suite à d’autres romans contemporains qui puisent leur inspiration dans les mythes grecs. Ici, il s’agit de la mort de Patrocle, de la folie vengeresse de son frère adoptif Achille envers le corps d’Hector, le meurtrier de Patrocle ; du choix risqué de Priam, père d’Hector, pour obtenir d’Achille qu’il lui rende le corps de son fils. L’écriture est poétique, parfois un peu trop travaillée ; le recours à l’ellipse et à la demi-phrase nous placent en dehors et au-dedans des pensées des personnages. Outre l’attention portée à ce détail de l’épopée homérique, c’est peut-être cette approche stylistique qui justifie le roman, mais j’ai été moins convaincue que par le roman de Pat Barker The silence of the girls (Le silence des vaincues), qui part du même épisode pour parler de ses mêmes conséquences, mais du point de vue du personnage de Briseis, reine déchue devenue butin humain. Achille et son allié Agamemnon se la disputent, donnant alors à la guerre de Troie la tournure que décrit David Malouf. Mon passage préféré dans Ransom concerne un personnage encore plus mineur, le charretier Somax, chargé – avec son âne – de convoyer Priam chez Achille. Leur courte pause près d’un ruisseau, auprès duquel Priam découvre enfin la vie en dehors des rituels royaux, est un vrai moment de fraicheur.

Cannery Row n’est peut-être pas le titre qui vient d’abord à l’esprit pour qui lit Steinbeck pour la première fois. J’ai lu ce court roman après avoir lu un entretien avec une jeune anthropologue anglaise, qui venait de faire paraitre un livre sur les villages de pêcheurs de Cornouailles et citait Cannery Row (en français, le moins bien trouvé Rue de la Sardine) comme source d’inspiration. Steinbeck commence son texte avec une question : comment quelque chose d’aussi délicat que la vie d’une communauté peut-il être couché sur papier sans perdre toutes les nuances qui la rendent si vivante ? Il y répond avec cette évocation solaire, généreuse et simple uniquement en apparence, de Mack et de sa bande, de l’épicier Lee Chong, de Doc l’expert en biologie marine, et des autres personnages – sommités locales ou marginaux sans le sou – qui font cette communauté acculée au bord de mer. S’il ne se passe pas grand-chose (une chasse aux grenouilles, une fête qui finit mal et une autre qui finit bien…), c’est parce que c’est bien la texture qui intéresse Steinbeck, avec ces menus détails, ces traits de caractère, ces instants uniques rendus possibles seulement par la force des liens et des habitudes formées au fil des années entre les habitants de Cannery Row.


15 commentaires on “Lectures-désorientation #5 : un peu de littérature française et anglo-saxonne”

  1. Ingannmic dit :

    Olive Kitteridge est sur mes étagères, suite à un avis très élogieux de Marie-Claude (Hop sous la couette !), me semble-t-il.. De Philippe Claudel, j’ai beaucoup aimé Les âmes grises et Le rapport de Brodeck (tous deux très sombres), moins les titres qu’il a écrits par la suite..

    • Oui, j’ai vu que tu l’avais dans ta PAL. J’espère que tu l’apprécieras quand tu te lanceras. J’ai beaucoup aimé, les personnages, l’atmosphère, la manière toujours différente de Strout de faire entrer Olive dans chacun des chapitres.
      Pour Claudel, je note ces deux titres, qui ont l’air vraiment intéressants. Où avais-je la tête quand ils ont paru?

  2. Emma dit :

    Je suis contente que tu aies aimé La petite fille de Monsieur Linh et merci pour le lien.

    J’ai entendu parler de Olive Kitteridge, toujours en bien, il faudrait que je le lise. (mais quand??)

    J’ai lu Je me souviens de Babylone de David Malouf et je le recommande, même si je l’ai trouvé difficile à lire en anglais.

    J’avais beaucoup aimé Cannery Row et je trouve que Steinbeck est à redécouvrir. (Son Sur la route est très bien aussi)

    • Tu dis « redécouvrir », pour Steinbeck, est-ce parce que tu penses qu’il a été un peu oublié en France? Pour ma part, je crois que je l’ai toujours eu dans un coin de ma tête (à cause de la fameuse photo de Dorothea Lange, je crois), mais je remets toujours la lecture à plus tard. C’est le syndrôme du « mais quand?? »!
      J’ai encore Fly away Peter sur ma liste, j’y rajoute Je me souviens de Babylone. Ce que je lis sur le style m’intrigue. Merci!

  3. nathalie dit :

    Comme Ingamnic en ce qui concerne Claudel, je suis dans l’équipe Les Âmes grises, qui est vraiment un très beau roman !
    J’aimerais bien lire La Rançon de Maalouf, je l’ai repéré dès sa sortie mais je n’ai pas encore mis la main dessus.
    Steinbeck est immortel mais j’avoue l’avoir très peu lu… J’avais vu un bon documentaire sur lui sur Arte et je suis plus motivée que jamais pour m’y remettre !

  4. […] d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. Je l’ai fait en six épisodes (#1, #2, #3, #4, #5, #6). C’est déjà une sélection de ceux que j’ai le plus apprécié, dont je ne vais pas […]

  5. Marilyne dit :

    A mon tour d’insister pour le roman  » Les âmes grises « . Je me souviens de ta recommandation à propos du Silence des vaincues, j’y viendrai. Cette scène au bord de la rivière nous reste, il y a tant d’humanité.

    • Tu seras rassurée de savoir que je l’ai mis sur ma liste d’emplettes pour mon prochain passage à la bibliothèque! Avec aussi l’autre Malouf, que je n’oublie pas. Oui, la rivière avec les doigts de pieds dans l’eau…


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