Lectures-désorientation #6 : encore un peu de littérature française et anglo-saxonne, mais aussi du chinois et du japonais

Derrière Passage à l’Est !, il y a une lectrice qui lit plus que la moyenne de littérature centre- et est-européenne, mais qui ne lit pas que de la littérature centre- et est-européenne. Dans ce nouveau rendez-vous – peut-être mensuel, peut-être pas – je vous propose un aperçu des autres horizons qui font mon paysage de lectrice.

Dans ce dernier numéro de 2020, presque uniquement des lectures en anglais, mais elles sont presque toutes aussi traduites en français : The Bookshop de Penelope Fitzgerald, Snow Country de Yasunari Kawabata, The Corpse Walker. Real life stories : China from the bottom-up de Liao Yiwu, The Moor’s account de Leila Lalami, Marie-Claire de Marguerite Audoux, Howards End de E.M. Forster, et The story of the stone de Cao Xueqin.

***

Je ne me souviens plus pourquoi j’ai choisi de lire The Bookshop de Penelope Fitzgerald, bizarrement disponible en français sous deux titres : La libraire, et L’affaire Lolita. J’aime beaucoup Fitzgerald, dont les romans se penchent si souvent sur des petites histoires du XXe siècle provincial anglais, avec des personnages décrits avec beaucoup de finesse, un peu en retrait d’une société décrite, elle, avec une bonne dose d’ironie discrète. Ici, il s’agit d’une veuve sans enfants, Florence Green, qui décide d’investir tout son capital dans l’ouverture d’une librairie dans une petite ville côtière du plat pays du Suffolk. Dans ce roman publié en 1978, nous sommes dans les années 1950, et Florence s’est installée sans obtenir l’aval de Madame Gamart. Le bâtiment humide et abandonné dans lequel Florence a ouvert sa librairie devient soudain l’objet de convoitises : The bookshop est l’histoire d’une bourgade qui, sans véritable raison, se ligue contre une femme qui a juste voulu faire ce que personne n’avait pensé à faire avant elle.

J’ai lu deux fois Snow Country (Pays de neige), de Yasunari Kawabata, et il ne me reste du roman (écrit dans les années 1930, complété en 1948) qu’une impression diffuse et des images parcellaires. Un homme est en route, en train, vers une station thermale de montagne : par la fenêtre, il voit le paysage nocturne et hivernal, mais aussi le reflet d’une femme assise de l’autre côté du train. Homme aisé, insouciant, il va retrouver la geisha Komako, mais cette autre femme va également s’immiscer dans ses pensées durant ses séjours répétés dans la station thermale. C’est lent, c’est silencieux, c’est enveloppé de neige et de rituels, et c’est beau.

The Corpse Walker. Real life stories : China from the bottom-up, de Liao Yiwu : c’est bien de La Chine d’en bas (titre français du livre ; une version précédente s’intitule L’Empire des bas-fonds) qu’il s’agit dans ce recueil d’histoires personnelles sur la Chine de la deuxième moitié du XXe siècle vue par des personnes qui en vivent à la marge. L’auteur en fait partie : jeune intellectuel féru de culture chinoise et occidentale, emprisonné en 1989 pour avoir publié un poème sur les massacres de Tian’anmen, il est traité en dissident à sa sortie, et réduit à gagner sa vie comme musicien de rue. Dans ces entretiens réalisés dans les années 1990 et 2000 (depuis, la Chine a encore changé et Liao Yiwu vit maintenant en exil en Allemagne), Liao Yiwu fait parler de leur passé des personnes aux profils variés : des musiciens, des anciens fonctionnaires, des adeptes de Falun Gong, un lépreux, la famille d’étudiants morts en 1989, des moines bouddhistes, des criminels ou injustement traités comme tels, des trafiquants de personnes. Ils ont tous en commun d’avoir subi, ou de s’être sacrifié pour, ou d’incarner, l’histoire chinoise de l’après-guerre, et forment ensemble un portrait saisissant d’une société qui teste constamment ses limites.

C’est au détour d’un article (je ne me souviens plus lequel) que je suis tombée sur The Moor’s account, de Leila Lalami. Je ne crois pas que le livre soit traduit, et c’est dommage car il est bien écrit et intéressant, et m’a rappelé par certains côtés le Ségou de Maryse Condé : cela, simplement parce qu’il essaie de donner un aperçu non-européen de l’expansion européenne en Afrique (pour Ségou) et dans l’Amérique du Golfe du Mexique (pour The Moor’s account). L’auteure est partie d’un détail d’une chronique de l’expédition menée par le conquistador Pánfilo de Narváez au début du XVIe siècle, qui mentionne que l’un des seuls survivants de l’expédition est un « Maure » dénommé « Estebanico ». Dans ce roman, Leila Lalami donne d’abord au Maure un « vrai » nom, Mustafa al-Zamori, avant de lui faire raconter « sa » conquête de la Floride, auquel il prend part après avoir été acheté par un seigneur espagnol en partance pour le Nouveau Monde. Cette entreprise de re-création littéraire est très bien menée : Mustafa/Albanico doit prendre part à l’action, mais son rôle de narrateur-chroniqueur lui permet surtout d’observer les Castillans et leurs conceptions surprenantes du droit et de la religion, leur obsession infondée pour la découverte de l’or, leurs querelles inévitables, les communautés indiennes qu’ils côtoient.

Marie-Claire : j’avais noté ce roman de Marguerite Audoux lorsque Madamelit l’avait brièvement présenté durant son mois « Prix Femina » (prix qu’il a reçu en 1910). J’y ai donc fait encore plus attention lorsque je l’ai entendu mentionner dans une émission consacrée à Alain Fournier sur France Culture (les deux étaient amis). Et quel roman ! Tout simple et sans artifices mais d’une grande sensibilité, c’est comme un roman pastoral dont le narrateur serait la vraie bergère avec ses vraies joies, ses vraies inquiétudes et ses vrais chagrins. C’est aussi un aperçu immédiat de la vie des petites villes et des campagnes, par une toute jeune fille trimballée de l’orphelinat à la ferme, au gré des circonstances. Dommage que la suite, L’atelier de Marie-Claire soit si difficile à trouver ici.

Même période, mais à Londres et ses environs, avec Howards End de E.M. Forster (1910). Je connaissais bien l’adaptation télévisée, mais le roman est tellement plus riche, plus subtil, plus restreint ! D’un côté, les Wilcox, une famille enrichie par le commerce et les investissements ; de l’autre, les Schlegel, deux sœurs (et un frère) qui, grâce à l’aisance héritée de leurs parents, se consacrent à l’Art, à la Culture et aux Idées (notamment politiques et sociales). Des maisons, des liaisons, et un certain Leonard Bast, vont tour à tour rapprocher et éloigner ces deux familles. Derrière les tempéraments fougueux, bornés ou diplomates, se profile aussi une Angleterre qui change, où les villages se transforment déjà en banlieues et où les maisons londoniennes doivent laisser la place à des immeubles, une Angleterre aussi qui se méfie profondément des Européens du continent.

Enfin, le premier volume de The story of the stone, ce roman classique chinois (1760 environ) de Cao Xueqin (les deux derniers volumes sur les cinq sont écrits par Gao E, mais j’en suis encore loin). Le tout parle du lent déclin d’un clan familial très aisé, à Pékin. Mais chapitre par chapitre, c’est leur quotidien qui nous occupe (surtout celui des femmes du clan et de leur innombrable domesticité) : l’arrivée ou le décès de tel ou tel membre de la famille, l’omniprésence des rituels, la création d’un jardin ornemental, l’éducation (surtout pour connaitre les auteurs classiques), les petites disputes, les échanges de cadeaux… Malgré l’absence d’intrigue, c’est d’autant plus vivant et fascinant que l’auteur, s’il écrivait pour être publié, écrivait pour des gens qui connaissaient ce monde et ce mode de vie, et n’avaient donc pas besoin qu’on leur explique le contexte historique, la nature des relations entre hommes et femmes, entre maitres et domestiques, entre ce monde-ci et celui d’après etc. La seule médiation est donc celle du traducteur – David Hawkes, pour la version anglaise que je lis. La limpidité, la vivacité, l’humour du texte rendent la lecture vraiment très agréable. Le livre est connu sous plusieurs noms ; en français, c’est Le rêve dans le pavillon rouge, une traduction publiée chez Gallimard en 1981.


9 commentaires on “Lectures-désorientation #6 : encore un peu de littérature française et anglo-saxonne, mais aussi du chinois et du japonais”

  1. nathalie dit :

    Je note The Moore’s account, parce que les autres livres de l’autrice sont traduits en français et celui-ci devrait suivre, vu que le sujet est quand même un peu dans l’air du temps. Et puis il m’intéresse, donc c’est un bon argument !
    Et je note Le rêve du Pavillon rouge, que je ne connais pas du tout. Merci d’enrichir nos petites listes !

  2. […] Lectures-désorientation #6 : encore un peu de littérature française et anglo-saxonne, mais aussi … → […]

  3. Marilyne dit :

    Je découvre des titres ! Quant à Kawabata, le lire est toujours un grand moment, c’est d’une grande beauté, ( mais impossible à chroniquer pour moi ), des lectures en sensations.
    Pour The Bookshop, je me souviens du film.

  4. dasola dit :

    Bonjour Passage à l’Est!, concernant The Bookshop, je l’avais lu en VO et comme Maryline, j’ai vu le film avec Emily Mortimer et Bill Nighy, : un bon film qui n’a pas eu le succès qu’il aurait pu avoir. Un « feel good movie » comme on dit. Bonne après-midi.

    • Bonjour Dasola, merci de votre passage et désolée du retard à vous répondre: votre commentaire était tombé dans les spams! Je me méfie des « feel good movies » en général; d’ailleurs le livre n’a rien d’un « feel good », n’est-ce pas? Avez-vous lu d’autres romans de Fitzgerald? J’avais aussi beaucoup aimé Offshore et Human Voices.


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