Marek Edelman – Hanna Krall : Mémoires du ghetto de Varsovie

A la lecture du Retour à Lemberg de Philippe Sands, j’ai été frappée par ce qu’il écrit sur le juriste Rafael Lemkin, et sur la question que celui-ci se pose à partir de 1940 : comment les Nazis avaient-ils pu imposer leur pouvoir sur l’ensemble du continent ? Son travail de collecte et d’analyse de leurs décrets, arrêtés et autres documents officiels fera ressortir, déjà avant la fin de la guerre, l’objectif nazi de destruction de nations dans les régions passées sous leur contrôle, légalisée à coups de documents juridiques et administratifs. Pris individuellement, ils pouvaient à la rigueur paraître dénués d’intentions meurtrières. Pris dans leur ensemble, ils montraient clairement l’objectif qui apparaitra encore plus clairement après la conférence de Wannsee, l’émergence de la « solution finale » et son application terrible.

Mais le travail de Lemkin démontrait aussi les étapes qui ont rendu faisable l’application de la décision d’extermination concernant les Juifs à un rythme et avec une vitesse qu’il est difficile d’appréhender pleinement. La dénationalisation des Juifs (pour les soustraire à la protection de la loi), l’obligation du port de l’étoile, l’enregistrement forcé des Juifs, le regroupement en ghettos, la menace de mort pour toute personne quittant le ghetto sans autorisation… tout cela était le prélude à l’extermination de masse, dans les camps ou dans les massacres en plein air.

Cela, et la suite de ces mesures, nous le retrouvons aussi décrit, dans toute l’horreur de son application sur des groupes et des personnes, dans les Mémoires du ghetto de Varsovie. Dans l’édition du Scribe (1983), ce petit livre contient, outre une préface de Pierre Vidal-Naquet, un plan du ghetto, une chronologie et une bibliographie, deux textes séparés mais complémentaires. Lire la suite »


Evgueni Evtouchenko – Babi Yar

Les témoignages et les images des camps de concentration et d’extermination ont marqué notre compréhension de l’Holocauste. C’est la libération de l’un de ces camps, Auschwitz, le 27 janvier 1945, qui a été choisie pour marquer la mémoire de l’Holocauste. A l’Est de l’Europe, sur les « terres de sang » contestées par l’Allemagne et l’URSS à partir de l’été 1941, ce sont surtout les exécutions de masse qui marquent l’entreprise nazie d’extermination des Juifs.

Le massacre de Babi Yar (Babyn Yar) est l’un d’entre eux – le plus meurtrier de cette « Shoah par balles » : en deux jours de la fin septembre 1941, au bord d’un ravin à proximité de Kiev, près de 34 000 Juifs furent mitraillés par le Sonderkommando 4a. Au cours des trois années suivantes, 70 000 autres hommes, femmes et enfants, Juifs, Ukrainiens, Roms, handicapés, prisonniers de guerre, y furent aussi fusillés.

Dès 1943, le poète ukrainien Mykola Bazhan, faisait explicitement référence à ces massacres (mais pas à leurs victimes juives) dans son poème « Babi Yar ». Près de vingt ans plus tard, en 1961, le poète russe Evgueni Evtouchenko consacrait à son tour à ce lieu et aux victimes – et particulièrement ses victimes juives – un poème, portant le même titre et destiné à devenir autrement plus célèbre.

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Philippe Sands – Retour à Lemberg

East-West Street. On the origins of genocide and crimes against humanity – en français Retour à Lemberg (Albin Michel, 2017) – est plusieurs choses à la fois : une reconstruction d’un pan de l’histoire du XXe siècle européen, un voyage à travers le continent et au-delà, une plongée dans les origines de concepts juridiques toujours d’actualité aujourd’hui, une série de mini-biographies commentées, un grand plaisir de lecture… C’est aussi – et peut-être avant tout – une recherche personnelle de reconstitution d’une histoire familiale. C’est par cet aspect que je vais commencer pour cette troisième offrande des « lectures communes autour de l’Holocauste » avec Patrice de Et si on bouquinait? Lire la suite »


Péter Gárdos – La fièvre de l’aube

Hier, je terminais ma chronique de Sur la tête de la chèvre en mentionnant que ce récit biographique d’Aranka Siegal, qui prend fin au moment où elle est déportée du ghetto de Beregszász avec sa famille, est suivi d’un deuxième volume : dans La grâce au désert, elle revient sur la souffrance des camps et sur son réapprentissage de la vie, en Suède.

C’est aussi en Suède que se déroule le livre d’aujourd’hui : Péter Gárdos (cinéaste avant d’être écrivain) y écrit l’histoire de ses parents, avant sa naissance. Lui, Miklós, a été déporté après s’être évadé de son bataillon de travail forcé ; elle, Lili, on ne sait pas dans quelles circonstances elle a été déportée – peut-être une rafle. Tous deux sont jeunes, tous deux sont juifs et hongrois, tous deux ont été pris en charge à la libération du camp de BergenBelsen, et envoyés en Suède dans différents hôpitaux. Mi-1945, ils pèsent moins de soixante kilos à eux deux. Début 1946, ils se marient.

Sur un ton volontairement léger, et accentuant l’aspect comique de certaines situations, le livre décrit la rencontre de Miklós et de Lili – une rencontre dont on pourrait dire qu’elle est digne d’un roman-feuilleton, si ce n’est que c’est justement un roman tout court que Péter Gárdos a écrit. Lire la suite »


Aranka Siegal – Sur la tête de la chèvre

Je ne sais pas combien de fois j’ai lu et relu Sur la tête de la chèvre après l’avoir reçu en cadeau dans les années 1990. Suffisamment de fois en tout cas pour en garder un souvenir très vif même avant de le relire, pour la première fois depuis près de vingt ans, pour cette série thématique sur l’Holocauste et la littérature avec Patrice de Et si on bouquinait? Lire la suite »


Quelques mots avec… Alain Cappon, traducteur de « Au puits. Scènes de la vie serbe »

Vous vous souvenez peut-être qu’avant Noël, j’avais chroniqué un recueil de nouvelles, Au puits. Scènes de la vie serbe, publié l’année dernière par Ginkgo Editeur ? C’était à la fois l’une des parutions les plus récentes (2020) à être entrées dans ma bibliothèque, et l’un des textes les plus anciens que j’ai chroniqués sur mon blog, puisque ces nouvelles datent de 1879-1882. J’étais ressortie de cette lecture charmée par le style des nouvelles qui m’avaient rappelé Tourgueniev, par le rôle de l’auteur-narrateur dans chacune des nouvelles, et par le regard qu’il jette sur la Serbie rurale d’il y a environ 150 ans.

Pour en savoir plus sur l’auteur, Laza Lazarević, et sur les nouvelles, je me suis tournée vers leur traducteur, Alain Cappon. Nous en avons profité pour parler également de son parcours de traducteur, et de son travail actuel. Je publie ci-dessous l’intégralité de notre entretien de décembre dernier (complété en janvier), ainsi qu’en fin de texte une liste de ses traductions. Lire la suite »


Quelques mots avec : Martin Daneš, auteur de « Les mots brisés »

Début décembre, je présentais ici ma chronique du roman Les mots brisés, roman tchèque et français sur les dernières (et dramatiques) années de la vie du journaliste et écrivain tchèque Karel Polaček (1892 – 1945), paru en 2020 aux Editions de la Différence. L’auteur de ce roman est Martin Daneš, journaliste, traducteur et écrivain d’origine tchèque, francophone et établi en France depuis de nombreuses années.

Un roman écrit en deux versions parallèles tchèque et française par le même auteur-traducteur, à propos d’un auteur de l’entre-deux-guerres très connu en Tchécoslovaquie puis en Tchéquie, et très peu connu en France ? C’était un mélange suffisamment intriguant, et un résultat suffisamment réussi, pour me donner envie de poser plein de questions à son auteur. C’est ce que j’ai fait courant décembre et je vous invite à écouter l’enregistrement de notre conversation ci-dessous.

Martin Daneš y présente donc Karel Polaček, l’un des auteurs tchèques les plus connus de l’entre-deux-guerres, et évoque quelques-uns de ses romans (notamment Nous étions cinq, son roman posthume disponible en français aux Editions de la Différence) ; il y parle aussi du moment où lui est venue l’idée « d’écrire un roman sur la vie d’un romancier » et de la lente reconstruction des dernières années de la vie de Polaček ; il évoque, enfin, le jeu entre l’imagination et la documentation dans son propre travail d’écriture, ainsi que son travail sur deux langues et sur deux éditions parallèles du livre en Tchéquie – son pays d’origine – et en France – où il vit depuis plusieurs années.

Merci à lui !

 

Passage à l’Est · Quelques mots avec : Martin Daneš, auteur de « Les mots brisés »

Ismaïl Kadaré – Le crépuscule des dieux de la steppe

En repensant à ce roman, lu suite à ma lecture commune de Le général de l’armée morte, il m’est difficile de mettre de côté la question des circonstances dans lesquelles le livre a été écrit. Ismaïl Kadaré, revenu en Albanie après des études à Moscou interrompues par la rupture entre l’URSS et l’Albanie (à l’hiver 1961-2), n’y évoque-t-il pas cette période d’incertitude (de « crépuscule des dieux de la steppe »), qui précède la rupture entre deux pays qui s’accusent mutuellement de « révisionnisme » et de « propagande antisoviétique » ? Difficile, alors, de ne pas voir (ou s’imaginer) des références plus ou moins libres, une prise en compte plus ou moins forte des risques de censure, dans son choix d’évoquer sous cette forme-là une période charnière dans l’histoire très récente de son pays. Difficile, aussi, de ne pas se demander qui sont les personnages qui entourent le narrateur du roman, des personnages qui portent (pour nous) des noms sans signification particulière et qui, pourtant, avaient à l’époque une dimension symbolique. D’autres noms sont évoqués, plus distants du narrateur mais avec une présence historique bien plus palpable : Pasternak, en particulier, Ivo Andric, Hoxha et Khrouchtchev, bien sûr, et même Janos Kádár, en qui certains reconnaitront le dirigeant de la Hongrie de 1956 à 1988.

Mais j’aurais pu commencer cette chronique d’une manière beaucoup plus légère, pour parler non de l’Histoire telle qu’elle est vécue par le narrateur, mais de l’histoire du narrateur lui-même. Tout d’abord, les premières pages m’ont rassurées : lorsque je retranscrivais, en octobre dernier, les paroles du fin connaisseur kadaréen David Bellos dans mon article ici, j’ai eu un sérieux doute : est-ce que je l’avais bien entendu parler des bords de la mer Baltique comme cadre d’un roman de cet auteur que j’associe davantage avec l’Adriatique ? C’est bien le cas : lorsque s’ouvre Le crépuscule des dieux de la steppe, le narrateur est en vacances dans une « maison de repos » pour écrivains (« une ancienne propriété d’un baron letton ») au bord de la Baltique.

J’avais espéré que la vie dans la maison de repos de Riga serait moins morose, mais j’y retrouvais un certain nombre des vacanciers de Yalta, la table de ping-pong au lieu du billard, une pluie entrecoupée qui vous confirmait le mot de Pouchkine sur les étés dans le Nord, caricatures des hivers du Midi, et la similitude des visages, des conversations et des initiales (…) me donnait un sentiment de recommencement. Cette vie avait quelque chose de stérile, d’anthologique, mais peut-être n’était-ce là qu’une impression, parce que, comme à Yalta, je sentais que je vivais ici aussi, dans ce monde assez étrange, des journées en quelque sorte hybrides, où la mort et la vie se mêlaient, se confondaient.

Au hasard d’une nuit de déambulations avec une jeune fille tout juste rencontrée, le narrateur raconte la légende de Constantin et Doruntine, illustration de l’importance, dans son pays natal, de la bessa, du respect de la parole donnée.

Je lui dis qu’Homère avait vu le jour dans les Balkans, que c’était donc la terre natale de la grande poésie, qu’on y trouvait de nombreuses légendes et ballades d’une beauté incomparable et que c’était précisément de l’une d’entre elles, de celle du mort qui sort de sa tombe pour tenir parole, que s’était inspiré Bürger dans Lenoren Lied, encore qu’il l’eût fait d’une manière lamentable.

La voila, cette ballade avec laquelle je terminai ma chronique du Général de l’armée morte ! Ce motif de la parole donnée, illustré par la ballade mettant en scène un mort ressuscité et une vivante, reviendra dans de toutes autres circonstances plus tard dans Le crépuscule des dieux de la steppe. Le narrateur, ses vacances ayant pris fin, y sera de retour à Moscou, où il est l’un des étudiants de l’Institut Gorki – l’Institut de littérature où Kadaré, aussi, avait étudié une vingtaine d’années avant la parution du livre. Le narrateur y retrouve des étudiants (ce sont quasiment tous des hommes) venus de toute l’URSS, ainsi que de pays amis – la Chine (« un étudiant chinois nommé Ping, que les autres étudiants avaient surnommé « Les Cent Fleurs épanouies », bien que son visage n’évoquât rien moins qu’une fleur »), l’Albanie, et aussi un Grec exilé par son pays (ce sont les années après la guerre civile qui se termine avec la défaite des partisans communistes grecs en 1949).

Les planches du parquet continuaient à craquer sous mes pas. L’abandon du couloir était insoutenable. Cette porte était celle de Ladontchikov. Puis loin venait celle de Tabourokov, originaire de l’Asie centrale. Puis, à la suite, celles du Letton Hiéronyme Stulpanz, de l’Arménien Artachez Pogozian, de deux Géorgiens, tous deux prénommés Chota, l’un stalinien, l’autre antistalinien, du Russe Iouri Gontcharov, de Kiouzengech, des régions septentrionales des Tchétchènes ou peut-être des Esquimaux (…) ; puis les portes du Caucasien, A. Chogentsoukov, du Lituanien Maskiavicius.

Dans ce dortoir aux sept étages, les étudiants vivent leur vie dans la grisaille de l’hiver moscovite : les cours, les rencontres et les cuites, les sorties au ski ou à la datcha…. La vie – parfois agitée – à l’intérieur du bâtiment, tient autant de place que les déambulations dans une ville qu’on s’imagine crépusculaire, mais à laquelle le narrateur est attaché.

Je ralentis le pas, hésitant, ne me décidant pas à tourner à droite pour aller vers Kouznetski Most, ou à prendre l’étroite et bruyante rue Pétrovka, ou encore à monter vers la Place Rouge. Tout promeneur solitaire aurait choisi la première direction, mais curieusement, sans savoir pourquoi, je continuai d’avancer vers la place que tour ceux qui n’ont pas vécu à Moscou croient être le centre de la capitale.

Peu à peu, les nuages s’amoncellent au-dessus de cette relative insouciance, et s’ensuit une série d’événements déconnectés mais qui, ensemble, donnent un tour lugubre à l’existence du narrateur à Moscou. C’est d’abord l’affaire Pasternak – Kadaré consacre plusieurs pages à l’acharnement contre l’auteur, suite à sa réception du Nobel : qu’il soit allongé sur son lit, sorti en ville, ou assis à ses cours, le narrateur est le témoin sans forces de l’acharnement, contre l’auteur, de la presse entière, qui se fait l’écho de déclarations anti-Pasternak venues de toute l’URSS.

On publiait des télégrammes, des lettres, des protestations, des déclarations de travailleurs, de kolkhoziens, d’unités militaires, de l’intelligentsia créatrice et en particulier des écrivains. En première page de la Litératournaia Gazéta on pouvait lire, entre autres, les déclarations de Noutfoulla Chakénov et de Ladontchikov. La plupart des inscrits à notre cour avaient eux aussi envoyé des déclarations et ils attendaient de les voir paraître à leur tour. Il y avait parmi eux Tabourokov, qui croyait encore que le prix Nobel était décerné par le gouvernement américain en collaboration avec les Juifs de New York.

Vient ensuite l’épidémie de variole, l’imposition d’une quarantaine et le lancement d’une campagne de vaccination (et oui !). Enfin, une menace plus vague, mais dont le mystère touche plus directement le narrateur : devenu à son insu le représentant d’un pays contre lequel s’est retournée l’URSS, le narrateur se retrouve à son tour l’objet d’une suspicion vague, brumeuse, qui n’a rien de concret et qui pourtant finit par teinter toutes les facettes de sa vie moscovite. Que faire, alors, de la belle Lida dont il s’est épris mais dont il sait qu’il ne pourra peut-être jamais la revoir ?

Institut Gorki, probablement plus agréable que le dortoir des étudiants

Plus que l’aspect purement romanesque du livre, c’est surtout l’évocation du « melting pot » soviétique de l’Institut Gorki, et des limites entre le dit et le non-dit dans une période de chaos post-stalinien, qui m’a intéressée. Dans les couloirs de l’Institut, les soirs de beuverie, on se chuchote à l’oreille les sujets qu’on aimerait vraiment développer en littérature, à coups d’histoires de corruption de secrétaires de parti, de déportations, de vodka distillée en douce, d’espionnage et de vodka distillée en douce. Le narrateur, dans son coin, se dit alors que la littérature officiellement sanctionnée n’a vraiment rien à dire sur ce qu’il se passe réellement en URSS.

Ces derniers temps, il s’était produit tant d’événements importants et de bouleversement tragiques, on avait vu des comités centraux entiers évincés, des groupes se livrer une lutte implacable pour le pouvoir, des complots, des manœuvres de coulisse ; et rien de tout cela, ou presque, n’était évoqué dans les pages des romans ou les actes des pièces de théâtre. On n’y trouvait que le bruissement des bouleaux – oh ! mon bouleau blanc ! et dans ces écrits c’était toujours dimanche.

Un autre aspect de ma lecture de ce roman comme document d’époque, plutôt que comme œuvre de pure fiction, est les références littéraires, dont j’ai relevé toutes celles qui étaient à ma portée. Kadaré y parle donc de l’affaire Pasternak (plus que du roman, dont le narrateur n’a parcouru que quelques pages dactylographiées, sans savoir qu’il avait entre les mains un texte potentiellement dangereux pour lui), il évoque aussi Homère et Ivo Andric (tous deux représentants de la même tradition des ballades balkaniques), et surtout on y retrouve des thèmes forts dans l’œuvre – y compris ultérieure – de Kadaré. La bessa ? C’est par exemple un thème moteur d’Avril brisé (traduit en français en 1982), dont j’ai parlé il y a quelques semaines.

Page 134, l’ « armée morte commandée par un général et un prêtre vivants » … c’est évidemment Le général de l’armée morte (traduit en français en 1970).

Page 96 et à nouveau page 195, cette niche où l’on met, à Istanbul, les têtes coupées de pachas tombés en disgrâce… c’est La niche de la honte (traduit en 1984).

Sans oublier la Doruntine de la ballade, à laquelle Kadaré consacre tout un roman, Qui a ramené Doruntine (traduit en 1986), que Fayard présente comme « un ‘thriller’ hors d’âge, plein de brumes, de chevauchées nocturnes et de pierres tombales déplacées, mais dans lequel court, en filigrane, une réflexion universelle sur la portée de l’Histoire. »

Tout cela fait de ce court roman un roman riche, mouvant. La traduction (le nom du traducteur n’apparait nulle part dans mon édition de 1981 et je ne peux que supposer, comme pour Le général de l’armée morte, qu’il s’agit de Jusuf Vrioni, dont le nom apparait dans les éditions ultérieures) donne un ton sobre, légèrement détaché au personnage du narrateur. Elle comporte aussi des coquilles qui m’ont surprise pour cette maison d’édition et cette période. Le crépuscule des dieux de la steppe a été republié en français à plusieurs reprises (tout dernièrement chez Laffont dans la collection Bouquins), et il semble que le texte des éditions ultérieures ait été augmenté.

Pour ma part, j’ai lu la version de 1981 parce que c’est la seule version en français (et le seul exemplaire) disponible dans tout le réseau des bibliothèques publiques en Hongrie. En recevant le livre, sorti des rayonnages inépuisables de la Bibliothèque des Langues Etrangères de Budapest, j’ai été amusée par les traces des quarante années d’existence du livre. Il porte, par exemple, le tampon de l’Állami Gorkij Könyvtár, Bibliothèque d’Etat Gorki, le nom porté par cette institution jusqu’en 1990 – décidément, Gorki est partout. Publié en France en 1981, le livre a dû être acquis par la bibliothèque tout de suite après, car la petite notice indique un emprunt des juin 1982, un autre deux ans plus tard. Et c’est tout ! Qui sait, c’est peut-être la première fois depuis des années qu’il est sorti des rayonnages pour être lu.

Avec Marilyne (Lire & Merveilles), nous prolongerons l’aventure Kadaré avec un rendez-vous autour de ce livre le 3 mars. Le format sera différent de nos chroniques habituelles, mais nous le faisons – bien sûr – dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran !

Ismail Kadaré, Le crépuscule des dieux de la steppe, Fayard, 1981. Traduit de l’albanais ; le traducteur n’est pas indiqué mais il s’agit très probablement de Jusuf Vrioni.


Ismaïl Kadaré – Le général de l’armée morte

C’est aujourd’hui le jour de notre lecture commune autour du Général de l’armée morte, d’Ismaïl Kadaré – une lecture commune avec Patrice, Marilyne, Nathalie et peut-être d’autres, née de l’article que j’avais écrit fin octobre dernier sur les bonnes raisons de lire cet illustre écrivain albanais. Je mettrai les liens vers les chroniques des participants à jour en bas de ma chronique, n’hésitez pas à aller lire leurs avis ! Lire la suite »


Marek Šindelka – La fatigue du matériau

Publié en Tchéquie en 2016, traduit et publié en français aux éditions des Syrtes ce mois-ci, voici un roman ultra-contemporain, qui parle d’un sujet à la fois éternel et lui aussi ultra-contemporain : la migration. Je vais mettre ce livre en parallèle avec un autre roman tchèque très contemporain, publié récemment en français (en 2020 chez Denoël, ma chronique ici) : dans L’amour au temps du changement climatique, Josef Pánek dépeignait le désarroi d’un Tchèque nomade et déraciné dans le monde connecté du XXIe siècle. Dans La fatigue du matériau, Marek Šindelka retourne le miroir pour s’intéresser à d’autres qui, dans le monde connecté du XXIe siècle, se retrouvent également nomades et déracinés, mais par instinct de survie plutôt que par résultat d’un choix de vie. Lire la suite »