Ismaïl Kadaré – Le général de l’armée morte

C’est aujourd’hui le jour de notre lecture commune autour du Général de l’armée morte, d’Ismaïl Kadaré – une lecture commune avec Patrice, Marilyne, Nathalie et peut-être d’autres, née de l’article que j’avais écrit fin octobre dernier sur les bonnes raisons de lire cet illustre écrivain albanais. Je mettrai les liens vers les chroniques des participants à jour en bas de ma chronique, n’hésitez pas à aller lire leurs avis !

***

Avant de me lancer dans ma chronique, quelques mots sur l’exemplaire que j’ai lu : en Hongrie – où j’habite – il y a, d’après le catalogue commun des bibliothèques publiques, trois exemplaires en français du Général de l’armée morte, le premier d’une très longue et très diverse série de ses romans et autres œuvres à être traduits de l’albanais au français. Un exemplaire des trois exemplaires est dans la grande bibliothèque budapestoise Szabó Ervin (pour les besoins de cette chronique, il est temporairement sur mon étagère) : c’est un exemplaire de la toute première édition en France, publiée en 1970, chez Albin Michel. Bien qu’il porte la mention « traduit de l’albanais » il ne mentionne pas le nom du traducteur, vraisemblablement parce que Jusuf Vrioni, qui deviendra le traducteur attitré de Kadaré jusqu’au début des années 2000, était alors récemment sorti d’une longue peine de prison politique en Albanie et que le dictateur d’alors, Enver Hoxha, avait accepté que Kadaré soit reconnu à l’étranger, mais pas son traducteur (dont le nom a été ajouté sur les éditions ultérieures, comme celle du Livre de Poche qui est la plus courante aujourd’hui).

Le deuxième exemplaire est de la même édition de 1970 : c’est dans la ville de Győr, à l’ouest de Buudapest, qu’on peut le trouver. Le troisième exemplaire a lui aussi sa petite histoire, car il date de 1968 et a été publié non en France, mais à Tirana, en français, par l’entreprise d’édition d’Etat albanaise Naim Frashëri. Si je voulais le consulter pour vérifier si c’est le même texte que celui de Vrioni, c’est vers la bibliothèque de l’Académie des Sciences que je me tournerais pour le trouver.

Mais pourquoi, me suis-je demandé en empruntant ce livre, une bibliothèque hongroise a-t-elle jugé utile, au début des années 1970, d’acheter l’édition alors récente, traduite et publiée en français, d’un livre dont l’original avait été publié tout aussi récemment, en Albanie et en albanais ? Il y a toutes sortes de réponses possibles mais deux choses sont sûres : la traduction hongroise a suivi de peu la française (en 1972, par Istvan Szüts), et c’est l’édition de 1970 d’Albin Michel que j’ai lue. Kadaré était apparemment coutumier des remaniements de texte et il est possible que les éditions ultérieures soient légèrement différentes.

Mais venons-en à ce roman unique et boueux, sarcastique et hanté qu’est Le général de l’armée morte.

***

L’histoire du Général de l’armée morte se déroule à peu près au même moment que l’écriture du roman (1962-66, d’après mon édition), mais Kadaré y demande aussi à ses lecteurs et lectrices de faire un saut mental d’une vingtaine d’années en arrière. Pour ses contemporains albanais, cela a dû être chose aisée (moins pour nous), car l’événement qui justifie toute l’intrigue du Général est l’occupation par les troupes italiennes, puis l’invasion par les troupes allemandes, de l’Albanie durant la Seconde Guerre mondiale.

Qui dit guerre, qui dit invasions et armées, dit aussi morts, et c’est pour récupérer les corps de ces soldats morts que le Général a été dépêché en Albanie, une vingtaine d’années après la fin de la guerre. Accompagné d’un prêtre peu loquace, il va sillonner le pays, de plaines en montagnes, listes et croquis à la main, pour exhumer, mesurer, lister et étiqueter ces corps et les renvoyer dans leur pays natal où leurs familles attendent leur retour.

Il eut soudain le sentiment de sa puissance. Les corps de dizaines de milliers de soldats enfouis sous terre attendaient depuis tant d’années sa venue, et voilà qu’il était enfin arrivé, tel un nouveau Messie, abondamment pourvu de cartes, de listes et d’indications infaillibles pour les tirer de la boue et les rendre à leurs familles. C’étaient d’autres généraux qui avaient conduit ces interminables colonnes de soldats à la défaite et à la destruction. Lui, il venait arracher à l’oubli et à la mort le peu qui en subsistait.

Hélas pour notre général de fiction, c’est entre les mains de Kadaré qu’il est tombé. Celui-ci va se faire un malin plaisir de transformer notre héros, au cours de deux années de tournée interminable et de terre retournée à coups de pelle et de pioche, d’un « nouveau Messie » en un homme rattrapé par le poids de la guerre, des morts (les siens, et ceux des Albanais) et par la remise en cause de la notion d’héroïsme avec laquelle il était arrivé en Albanie.

-La besogne qui nous attend n’est guère facile, dit-il.

-Oui, répondit l’autre. C’est une espèce de duplicata de la guerre que nous faisons.

-Peut-être même pire que l’original.

D’emblée, la météo va ralentir les travaux du général, du prêtre, de leur expert et accompagnateur albanais, et de leur équipe de chauffeurs et d’ouvriers. Par malchance, leur mission commence avec l’arrivée des jours pluvieux d’automne : le mauvais temps sera leur lot quotidien, surtout lorsqu’ils se retrouvent dans des endroits reculés, forcés de passer la nuit sous la tente parce que la ville la plus proche est trop éloignée et l’état des routes trop mauvais. Ces aléas météorologiques, le général s’y était préparé, et d’ailleurs « il avait toujours pensé que sa mission ne pouvait être menée à bien que par mauvais temps ». Mais Kadaré s’acharne sur ses protagonistes en faisant tomber sur eux le froid, la pluie, le vent, la neige et la boue sans discontinuer. Même le temps alloué au printemps et à l’été dans le roman est réduit à sa portion congrue : deux paragraphes et puis…

Le mois d’octobre les surprit de nouveau sur les routes d’Albanie. Le temps se gâta subitement et, une fois de plus, l’horizon s’emplit de coups de tonnerre.

Tout cela m’a rappelé l’intervention de traducteur (français à anglais) et expert kadaréen David Bellos qui, en récapitulant en sept points, l’œuvre de Kadaré à l’occasion de la remise à l’écrivain du prix Neustadt en octobre dernier, plaçait juste au milieu de sa liste le temps épouvantable qu’il fait si souvent dans les romans de Kadaré (« it makes Scotland seem like the Riviera », disait-il).

Le seul rayon de soleil, finalement, provient des quelques pages d’un journal de guerre d’un déserteur italien, gardé par la famille albanaise chez qui il avait passé les mois de février à septembre 1943.

C’est une soirée d’hiver, je suis assis à la turque devant le feu, et je n’arrive pas à m’expliquer comment un soldat comme moi, de la Division de Fer, a pu en être réduit à faire le valet de ferme chez un meunier albanais et à se mettre sur la tête une de ces toques blanches que portent les paysans d’ici.

(…)

Le général jeta le cahier sur la banquette avec dégoût.

-Y a-t-il quelque chose d’intéressant ? demanda le prêtre ?

-Les notes d’un sentimental doublé d’un pleurnichard.

Kadaré entrecoupe en effet ici et là son récit des tribulations du général et du prêtre, d’extraits de textes de soldats, comme ce journal du déserteur, ou des fragments de récits racontés au général, avant son départ pour le pays, par des vétérans de l’Albanie. En plus de l’effet combiné de la fatigue, des difficultés permanentes, des actes parfois hostiles des villageois, de l’histoire du colonel Z. qui l’obsède et le tourmente, et du cognac dont il s’imbibe pour chasser l’ennui, ces récits de voix sorties du passé vont contribuer à brouiller la ligne fragile qui sépare, dans l’esprit du général, le présent et le passé récent. De même la ligne entre le rôle qui lui a été attribué avec cette mission, celui qu’il a joué pendant la guerre (il était alors en Afrique), et celui qu’il s’imagine qu’il aurait pu jouer s’il avait été à la tête de ces soldats pendant la guerre, va-t-elle s’affaiblir à mesure qu’il s’approche d’un état de folie légère: Il s’imagine alors général d’une armée victorieuse dans tous les assauts qu’il gribouille au dos de son paquet de cigarettes, pour se rendre compte, ensuite, de la futilité de toute son entreprise.

Et voilà, murmura-t-il, satisfait. Qui oserait affronter la Grande Armée de nylon ?

Le passage que clôt cette phrase est l’un des nombreux où perce le regard toujours un peu sardonique de Kadaré sur son héros. De même, l’apparition, sur les routes que sillonnent le général et son équipe, d’un autre général (allemand, accompagné d’un maire, mais moins bien organisé que son homologue italien) également à la recherche de ses morts, va rajouter un élément de comique inattendu à ce récit et renforcer le caractère futile de ces généraux face à la vérité de la guerre et de la mort.

Tout le roman se passe comme hors du temps, car Kadaré garde un certain flou sur la guerre et sur le général italien (seuls quelques personnages, principalement albanais, ont un nom), afin de préserver l’atmosphère brumeuse qui pénètre le roman. Ce n’est qu’occasionnellement qu’arrive une indication du monde réel : ici, les uniformes de l’O.T.A.N., là un congrès pan-socialiste auquel assistent des délégations chinoises et africaines. De même, Le Général de l’armée morte n’offre pas de géographie de l’Albanie et pourtant, dans la masse de montagnes et de plaines de bords de mer que parcourent le général et ses acolytes, on reconnait aussi deux villes chères à Kadaré et sur lesquelles il s’attarde : Tirana, que le général admire un jour du sommet de « la colline de Saint-Procope », et surtout « l’ancienne cité aux maisons de pierre », Gjirokastër, qui donne son cadre à toute une histoire dans l’histoire.

Roman sur la guerre, sur l’héroïsme et sur la vanité de l’homme, Le Général de l’armée morte possède une dimension quasi mythique, malgré toute la pluie qui, d’un bout à l’autre du roman, transperce les os du général et ceux de son armée de soldats morts. Pour une fois, et en conclusion, je vais citer une phrase de la quatrième de couverture (de mon édition de 1970), à la fois parce qu’elle est juste, et parce qu’elle est formulée d’une manière naïvement franche qu’on a moins l’habitude de lire aujourd’hui : « c’est un très bon roman, facile à lire, et qui témoigne, avec un tact remarquable, d’une expérience humaine rare. »

***

C’est, je crois, le 7e roman que je lis d’Ismaïl Kadaré (j’en ai chroniqué six, listés ici avec les liens vers chaque chronique) : un chiffre très modeste par rapport à son œuvre prolifique et régulièrement traduite et publiée durant au moins une soixantaine d’années. On trouve dans cette œuvre des thèmes très différents, mais aussi d’autres récurrents d’un livre et d’une période à l’autre : c’est l’un des plaisirs de la lecture des romans de Kadaré. Ainsi, en lisant Le général de l’armée morte, j’ai pensé au Dîner de trop, roman bien plus tardif (2009) dans lequel Kadaré revient aussi sur l’année 1943, et met aussi en scène un général (allemand), dans une intrigue où la petite histoire prend les devants sur la grande (ma chronique ici). Et puis il y a, au fil des pages du Général, toutes sortes de références amusantes à des thèmes que l’on retrouve dans l’œuvre ultérieure de Kadaré. Je n’en cite qu’une, car elle va me servir à annoncer ma chronique suivante, avec cette phrase que dit « une vedette de cinéma » au général italien avant son départ pour l’Albanie :

Un voile de mystère vous entoure, et quand je songe qu’après ces journées splendides, vous allez partir recueillir des morts là-bas, en Albanie, j’en frémis d’horreur. Vous me rappelez le héros d’une ballade de ce poète allemand dont le nom m’échappe et que nous avons étudié au lycée. Oui, précisément, ce héros qui se lève de sa tombe pour chevaucher au clair de lune.

Cette même ballade sera, sous une forme un peu différente, un motif récurrent de Le crépuscule des dieux de la steppe, roman publié en France en 1981, et dont je me ferai un plaisir de vous parler dès samedi. On y retrouvera aussi, très brièvement et sous un jour moins flatteur, ce « poète allemand » tout juste cité.

J’étais accompagnée pour cette lecture commune par Patrice qui conseille également de lire ce roman, par Marilyne, qui a été impressionnée par la force des sentiments implicites ressentis à la lecture, par Nathalie, qui souligne aussi le sentiment d’étrangeté qui ressort du livre, et peut-être d’autres. Merci de vous être joints à moi ! Miriam, qui l’a lu il y a quelques années, trace aussi les liens avec quelques autres romans de Kadaré.

Ismaïl Kadaré, Le général de l’armée morte. Albin Michel, 1970. Traduit de l’albanais ; le traducteur n’est pas indiqué (c’est Jusuf Vrioni).


23 commentaires on “Ismaïl Kadaré – Le général de l’armée morte”

  1. […] billet s’insère dans le cadre d’une lecture commune avec Passage à l’Est!, Lire et Merveilles et Nathalie. Vous pouvez également lire une autre chronique sur Carnets de […]

  2. […] trois autres romans que je mets tout en haut de ma pile « kadaréenne » : il s’agit de Le général de l’armée morte (parce que c’est le premier roman de Kadaré et parce qu’il y parle, déjà, de l’histoire […]

  3. Goran dit :

    J’en ai lu beaucoup moins que toi, mais j’aime tout autant…

  4. Nathalie dit :

    Quel billet complet ! On voit que tu commences à bien connaître le bonhomme.
    J’aime beaucoup l’adjectif « sardonique » que tu emploies car il m’a semble convenir parfaitement au roman (je me rends compte que mon billet oublie de mentionner l’humour, ou du moins le ricanement omniprésent).
    Merci pour l’organisation de la LC. J’ai cru noté qu’il était question d’Avril brisé pour je ne sais pas quand.

    • Aucun d’entre nous n’a parlé du général qui se mettrait la main au feu… Mais j’ai aimé ton commentaire sur le fantastique et l’absurde – tu pourrais réécrire le livre en y insérant des blockhaus qui ricanent?
      Pour Avril brisé, je l’ai chroniqué en novembre (spoiler: il y fait froid, il y fait moche), et je prévois aussi Le crépuscule des dieux de la guerre samedi. Si un autre titre te tente…

  5. Patrice dit :

    Tout d’abord un grand merci d’avoir mis Ismail Kadaré à l’honneur dans un précédent billet et d’avoir initié cette lecture commune qui, je le constate, a ravi tous les participants. C’est assurément une de mes meilleurs lectures de ces derniers mois ; je reste toujours marqué par l’ambiance du livre et par cette très belle écriture. Première expérience avec Kadaré mais pas la dernière !

  6. Marilyne dit :

    Beau billet, détaillé ( qui m’explique l’absence de nom de traducteur sur mon ancienne édition en livre de poche ). Nous avions parlé du Crépuscule des dieux de la steppe en lecture commune pour mars, pendant le mois à l’Est. J’ai l’impression d’avoir mal compris.

    • Pour ma part, je suis curieuse de savoir à quel moment le nom du traducteur a été ajouté, s’il a eu son mot à dire en 1970 ou plus tard, si c’était pratique courante pour l’éditeur d’omettre le nom du traducteur parce que quelqu’un quelque part en voulait au traducteur… Aujourd’hui, cela ferait un esclandre!
      Tu n’as pas mal compris, c’est moi qui me suis trompée et ai oublié notre accord, j’en suis désolée. J’ai deux idées en lien avec la lecture commune, que je te soumets par mail.

  7. Emma dit :

    Un jour, il faudra que je lise Kadaré…

  8. […] Ismaïl Kadaré – Le général de l’armée morte → […]

  9. Ingannmic dit :

    Merci à tous pour la mise à l’honneur de cet auteur que je ne connais pas du tout, soi ce n’est de nom, et à toi, pour la belle liste d’œuvres que tu proposes pour le découvrir, et dans laquelle je vais copieusement me servir !

  10. […] et Marcel) et moi nous étions associés pour un voyage dans une Albanie hivernale en compagnie du Général de l’armée morte. Dans l’élan de cette lecture, Marilyne et moi avons continué notre découverte de […]


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