Aranka Siegal – Sur la tête de la chèvre

Je ne sais pas combien de fois j’ai lu et relu Sur la tête de la chèvre après l’avoir reçu en cadeau dans les années 1990. Suffisamment de fois en tout cas pour en garder un souvenir très vif même avant de le relire, pour la première fois depuis près de vingt ans, pour cette série thématique sur l’Holocauste et la littérature avec Patrice de Et si on bouquinait?

Portant (au moins dans la version anglaise que j’ai lue pour ce billet) le sous-titre « Une enfance en Hongrie 1939-1944 », le livre est le récit de l’enfance de l’auteure, une enfance marquée par la guerre et plus encore par sa déportation, en 1944, peu avant son 14e anniversaire. Sur la tête de la chèvre prend fin le jour où, avec sa mère, ses sœurs et son frère, l’auteure – surnommée Piri – monte dans un wagon à bétail avec pour seule indication de sa destination un nom entendu au passage :

« Mrs. Dawidowitz, I overheard two trainmen talking, and one mentioned the word ‘Auschwitz.’ You speak German better than I do. Do you know what it means? »

« Madame Dawidowitz, j’ai entendu par hasard deux cheminots se parler, et un a dit le mot ‘Auschwitz’. Vous parlez allemand mieux que moi. Est-ce que vous savez ce que ça veut dire ? »

Avant de rouvrir ce livre, je me souvenais qu’il se déroule quelque part à l’est de la Hongrie, près de l’Ukraine. Maintenant que j’habitude en Hongrie, j’ai d’autant plus eu envie de replacer sur la carte les lieux mentionnés que la famille de Piri était dispersée sur un territoire difficile à cerner aujourd’hui, tant il a été traversé de nombreuses – et mouvantes – frontières au fil du XXe siècle. Ainsi le récit s’ouvre-t-il avec l’évocation des longs mois que passe Piri chez sa grand-mère Babi : cette dernière vit à Komjaty, près de la rivière Rika. Dans ce village, certains parlent hongrois, d’autres parlent ukrainien, et c’est justement parce que, au début du livre, des combats ont lieu pour établir la nouvelle frontière, que Piri est retenue chez sa grand-mère pendant presque toute une année scolaire. Chez elle, « sa propre ville en Hongrie », c’est Beregszász, à environ deux heures de train et une longue marche à pied de Komjaty ; les Roumains ne sont pas loin, les Slovaques et les Polonais non plus.* Le beau-père est tchèque. Toute la famille est juive, Babi étant la plus attachée aux traditions et à la langue yiddish qu’elle tente d’inculquer à sa petite-fille.

In Beregszász I went to public school and did not choose my friends or separate them by religion. On our street lived Hungarian, Czechoslovak, Russian, and Jewish families. My mother was friendly with all of them.

A Beregszász, j’allais à l’école publique et je ne choisissais pas mes amis ni ne les séparais par la religion. Dans notre rue vivaient des familles hongroises, tchécoslovaques, russes et juives. Ma mère avait des relations amicales avec toutes ces familles.

De mes premières lectures, je me souviens très bien de quelques images et impressions de ce récit des cinq années d’incertitude, de méfiance, de restrictions et de peur qui font l’enfance et l’adolescence de Piri : la vie dans la ferme solitaire de Babi, l’œuf frais qui trahit la judéité de la sœur de Piri alors qu’elle est en fuite avec sa toute petite fille, les draps accrochés par la mère qui tente de préserver un peu d’intimité à sa famille entassée avec les autres juifs de la région dans l’ancienne briqueterie devenue ghetto, l’amitié amoureuse qui lie Piri à Henri au cours des semaines trop longues de promiscuité dans le ghetto…

A ces souvenirs lointains se sont ajoutées d’autres pensées. J’ai, d’abord, été frappée par la situation de solitude et de vulnérabilité de la mère de Piri (et, par extension, des autres femmes juives de la ville). Le beau-père de Piri et le mari de sa sœur aînée ont tous deux été enrôlés dans l’armée hongroise et envoyés quelque part sur le front soviétique, laissant les femmes seules : Babi et Rozsi, la grande sœur de Piri, dans la ferme familiale, et la mère et les autres enfants, en ville. La seule source de revenus pour la famille est le magasin de chaussures dont la gérance, en l’absence du beau-père, a été reprise par un voisin hongrois qui rechigne de plus en plus à leur verser leur dû. Au printemps 1944, alors que l’étau général de la guerre se referme sur ce coin d’Europe, la Hongrie, ainsi que Beregszász, est occupée par les soldats nazis assistés de gendarmes hongrois : aux difficultés d’approvisionnement et de mouvement s’ajoutent les restrictions de sortie, le port de l’étoile, l’interdiction d’aller à l’école, de posséder une radio.

Au-delà du regard de l’enfant qui, par la voix de l’adulte, évoque ses souvenirs et ses sensations de peur ou de terreur à certains moments, je me suis souvent demandé ce qu’aurait été le récit de la mère si elle avait, elle aussi, pu survivre aux camps. L’auteure fait le portrait d’une femme courageuse, volontaire, qui refuse d’endosser le rôle de sous-humain que veut lui faire porter le nouvel occupant. Mais c’est aussi une femme déjà rongée par la culpabilité de ne pas avoir fait partir sa famille en Amérique lorsqu’elle en avait encore la possibilité, et par la culpabilité de n’avoir pu sauver son unique petite-fille, déportée avant la mise en place du ghetto.

Un autre aspect qui m’a interpellé est l’écriture. Aranka Siegal livre ici un récit simple et sobre, mais bien construit. Certains passages sont descriptifs, même banals (qui a préparé le repas, qui s’est occupé des enfants à tel moment), et pourtant ils témoignent à la fois du fait que la vie devait continuer, et du fait que ce sont là les souvenirs de l’auteure, constitués d’images qu’elle porte en elle et qui doivent remplacer tout ce et ceux qu’elle a perdus en 1944. Cette simplicité est parfois extrêmement parlante : ainsi du jour où c’est au tour de la famille Dawidowitz de devoir quitter leur maison et rejoindre les autres familles dans le ghetto. Assise sur un chariot emportant la famille et leurs quelques affaires, Piri remarque le visage vieilli, fatigué, et le regard creusé de sa mère : « aucune parole ne me venait à l’esprit, alors je me suis détournée d’elle et j’ai regardé le chemin devant nous », écrit-elle.

Cette scène d’efficacité administrative (les soldats allemands sont accompagnés d’un policier hongrois, qui raye au fur et à mesure les noms de sa copie du registre de recensement), c’est pourtant bien d’une rafle qu’il s’agit. C’est un pas irrémédiable vers la déportation et, pour la majorité de la famille de Piri, vers la mort.

Curieusement, je ne me souviens pas des parties du livre suivant, La grâce au désert, concernant le voyage et la vie dans les camps, ni de celles évoquant la marche infernale d’Auschwitz à Bergen-Belsen. Je me souviens cependant du geste de la sœur plus âgée qui permet à ces deux seules survivantes de la famille de rester ensemble à la libération du camp, de sa description des gestes d’amitié des habitants de la ville suédoise où elles sont envoyées en convalescence, ou encore du retour de Piri à l’école, toujours en Suède. N’ayant pas mon exemplaire du deuxième livre avec moi, je vais me contenter pour le moment de ces quelques souvenirs, mais c’est avec la Suède que je vais faire le lien avec le livre suivant dans cette série sur la littérature et l’Holocauste.

Aranka Siegal, Upon the head of the goat (J.M. Dent, 1982). En français : Sur la tête de la chèvre (Gallimard). Traduit de l’anglais par Tessa Brisac.

*L’objectif d’Aranka Siegal n’est pas de faire un cours d’histoire sur une période qu’elle a vécue enfant et sur un pays qu’elle a dû quitter très jeune. Ainsi, elle présente son souvenir de Beregszász comme une ville hongroise, avec des noms de rues hongrois. Cependant cette ville, hongroise jusqu’en 1919, était passée sous contrôle tchécoslovaque jusqu’à ce que les troupes hongroises la reprennent en 1938. Après la Seconde Guerre mondiale, elle est devenue ukrainienne et porte le nom de Berehove (Берегове) ; de nombreux Hongrois y habitent encore.

Un mot sur les couvertures : Mon édition de Sur la tête de la chèvre date de 1987, dans la collection Page Blanche de Gallimard. La couverture est sobre, plutôt sérieuse. Les éditions récentes (Page Blanche, puis Folio Junior), font beaucoup plus « jeunesse ». Peut-être parce que le livre est recommandé par l’Education nationale pour les classes de 3? Gallimard le recommande pour les 9 à 13 ans, mais ce récit de vie peut tout aussi bien parler à d’autres tranches d’âge.


26 commentaires on “Aranka Siegal – Sur la tête de la chèvre”

  1. Goran dit :

    Voilà un bel article emprunt de nostalgie…

  2. nathalie dit :

    Je ne connaissais pas du tout (pourtant avec un titre pareil…). Mais quand j’étais au collège ou au lycée je n’ai pas souvenir d’enseignant nous incitant à lire ce genre de textes ou s’investissant particulièrement sur le sujet.
    Je le note en tout cas, ça a l’air très intéressant.

    • J’espère que c’est la première d’une série de titres (ici et sur les autres blogs participants) qui t’intéresseront. Si c’est un homme était au programme l’année où je préparais le bac, mais l’approche était assez intellectuelle et pas très contextualisée. En général, je n’ai pas trouvé que le cursus scolaire français nous poussait particulièrement à découvrir des livres pour le plaisir de lire et de découvrir (surtout pas en langues étrangères).

  3. Ingannmic dit :

    Encore une proposition très intéressante et originale…

  4. Patrice dit :

    C’est donc moi qui vais écrire « je note » ! Je n’ai encore jamais entendu parler de ce livre, j’aime beaucoup la tonalité qui s’en dégage en lisant ton billet, cette sobriété pour évoquer ce que fut leur vie dans cette région jusqu’à la déportation. Je suis impressionnée par la célérité avec l’appel les Juifs furent déportés en Hongrie après l’invasion allemande de mars 1944. Ma seconde lecture sera une lecture hongroise avec des points communs, bien évidemment. Encore merci pour cette initiative.

    • C’est incroyable, n’est-ce pas, de penser qu’en mars 1944 on est si près du débarquement, de ce que maintenant on voit (en France) comme le début de la fin de la guerre, et qu’en parallèle tant de choses s’accélèrent dans ce pays jusque là très relativement épargné. Juste quelques mois, voire quelques semaines et aujourd’hui il n’y a pratiquement plus de vie juive surtout en dehors de Budapest. Je suis curieuse de lire ta seconde chronique.

  5. Madame lit dit :

    Je débute ma lecture demain. On ne peut sortir qu’extrêmement touché par les histoires se déroulant durant cette période… Merci pour cette initiative!

  6. Marilyne dit :

    Merci pour cette découverte. Je n’avais jamais croisé ce livre, je le regrette, j’ai pourtant fréquenté de près l’Education Nationale… Comme je l’ai écrit à Patrice, je vous salue pour ce rendez-vous qui mêle devoir de mémoire et littérature, en espérant que nous recommencerons l’année prochaine. Voici ma participation : le récit sur Terezin de Hélène Gaudy intitulé  » Une île, une forteresse « .
    http://www.lireetmerveilles.fr/pages/lectures/une-ile-une-forteresse-helene-gaudy.html

    • Je ne sais pas quand il a été mis au programme, ou recommandé par l’Éducation Nationale. Pour moi, c’était une lecture extra-scolaire et je ne me souviens plus de ce que j’ai lu à l’école. Merci pour ta participation, je vais la lire sur ton blog.
      J’espère que Patrice a répondu positivement à ta suggestion de recommencer l’année prochaine. Pour ma part, c’est oui.

  7. keisha41 dit :

    Connais pas du tout ce livre! Fouiner à la bibli…
    Pour en revenir à la réponse précédente (les dates) ça fait toujours mal d’apprendre qu’il s’en est fallu de si peu pour que certains évitent la déportation. Ou les nazis mettaient les bouchées doubles, sentant la défaite?

    • J’espère que la biblio pourra satisfaire votre curiosité. C’est curieux qu’il soit assez peu connu alors qu’il a été publié à plusieurs reprises en France.
      Pour la question des dates, je me demandais aussi si c’était l’approche de la défaite, ou une logistique qui avait eu le temps de s’affiner? Comme c’est macabre de se poser ce genre de question…

  8. […] Aranka Siegal – Sur la tête de la chèvre → […]

  9. […] Sur la tête de la chèvre, le premier livre présenté avant-hier, représente la première génération de l’Holocauste, celle des survivants. Lui a succédé la génération de leurs enfants, dont fait partie Péter Gárdos, auteur de La fièvre de l’aube, présenté hier. […]

  10. Agnès dit :

    Je l’ai lu il y a longtemps dans l’édition de 1987. Je me souviens bien de la couverture. J’avais tout oublié du contenu par contre mais j’en garde un souvenir positif. Je me souviens aussi que La grâce au désert m’avait moins plu.

    • Moi aussi, j’ai un souvenir très vif de la couverture et du format du livre, et je me demande si ce n’est pas justement parce qu’il faisait un peu plus « sérieux » que ce que je lisais d’habitude. Il faudrait que je relise La grâce au désert pour me refaire une opinion après plus de quinze ans!

  11. […] écrivant en anglais et dont j’avais présenté le récit autobiographique et fictionnalisé Sur la tête de la chèvre, contrairement aussi Aharon Appelfeld qui choisit l’hébreu après son installation à Tel Aviv, […]

  12. […] Marek Edelman dans Mémoires du ghetto de Varsovie), parfois fictionnalisés (comme les récits d’Aranka Siegal et d’Ida Fink), ou parfois de forme plus littéraire (comme le roman d’Alexandre Tišma). Tous […]

  13. […] Sur la tête de la chèvre, d’Aranka Siegal (Passage à l’Est !) […]

  14. […] J’ai vécu si peu, d’Eva Heyman, et Sur la tête de la chèvre, d’Aranka Siegal, Patrice (Et si on bouquinait) et moi avons évoqué deux destins parallèles, […]


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