Péter Gárdos – La fièvre de l’aube

Hier, je terminais ma chronique de Sur la tête de la chèvre en mentionnant que ce récit biographique d’Aranka Siegal, qui prend fin au moment où elle est déportée du ghetto de Beregszász avec sa famille, est suivi d’un deuxième volume : dans La grâce au désert, elle revient sur la souffrance des camps et sur son réapprentissage de la vie, en Suède.

C’est aussi en Suède que se déroule le livre d’aujourd’hui : Péter Gárdos (cinéaste avant d’être écrivain) y écrit l’histoire de ses parents, avant sa naissance. Lui, Miklós, a été déporté après s’être évadé de son bataillon de travail forcé ; elle, Lili, on ne sait pas dans quelles circonstances elle a été déportée – peut-être une rafle. Tous deux sont jeunes, tous deux sont juifs et hongrois, tous deux ont été pris en charge à la libération du camp de BergenBelsen, et envoyés en Suède dans différents hôpitaux. Mi-1945, ils pèsent moins de soixante kilos à eux deux. Début 1946, ils se marient.

Sur un ton volontairement léger, et accentuant l’aspect comique de certaines situations, le livre décrit la rencontre de Miklós et de Lili – une rencontre dont on pourrait dire qu’elle est digne d’un roman-feuilleton, si ce n’est que c’est justement un roman tout court que Péter Gárdos a écrit.

Pour lancer cette histoire : les 117 lettres que Miklós envoie à 117 femmes hongroises, toutes originaires de Debrecen, sa ville natale de l’est de la Hongrie, et toutes en train d’être ramenées à la vie en Suède ; pour rythmer l’histoire, des fragments des échanges épistolaires qui vont s’ensuivre ; et pour la cadrer, l’évocation des passages réguliers de Miklós aux rayons X pour suivre les progrès de cette tuberculose avancée qui lui cause « la fièvre de l’aube » et, aux dires du médecin, ne lui donne que six mois à vivre.

Miklós, le père de l’auteur, est décédé en 1998, et ce n’est qu’après sa mort que sa mère lui a parlé des lettres, gardées pendant toutes ces décennies. On peut en déduire sans plus en dire sur l’intrigue que La fièvre de l’aube est un livre optimiste, car il parle de vie et d’amour dans un contexte qui, a priori, ne s’y prête pas vraiment.

Les camps sont évoqués juste suffisamment pour expliquer la réticence de Miklós et de Lili à parler l’un à l’autre de leurs souvenirs très vifs et douloureux. Autour de Miklós, il y a aussi d’autres souffrances et d’autres épisodes douloureux, comme cet ingénieur et survivant si heureux d’apprendre que sa femme a également survécu… jusqu’à ce qu’il apprenne la vérité. La lecture des journaux,  l’écoute des annonces à la radio dans l’espoir d’entendre un nom connu, les contacts qui commencent à se renouer par lettre entre les convalescents en Suède et leurs connaissances d’avant la déportation sur le continent, tout cela contribue à étoffer le contexte de la rencontre de Miklós et de Lili, mais le roman accentue surtout l’histoire assez unique et ingénieuse de Miklós et de Lili, et les rebonds et péripéties qui vont avec. Par le style et l’intention (plutôt que par le contexte), je serais presque tentée de décrire ce livre comme un roman « feel good ».

Moi qui aime les livres touffus avec préface et notes de bas de page, j’aurais bien aimé en savoir plus sur certaines coulisses du livre : sur l’étendue du silence au sujet des camps au sein de la famille de l’auteur ; sur la prise de conscience de l’auteur en tant que fils et héritier de cette histoire ; et aussi sur la vie des parents après leur retour en Hongrie après la guerre (l’auteur l’évoque dans ses très grandes lignes). Mais cela aurait fait un tout autre livre – peut être trop personnel – et aurait peut-être empêché le roman de devenir ce qu’il est devenu : un « siker » (en hongrois : un succès), un best-seller traduit dans de nombreuses langues et adapté au cinéma sur une histoire profondément humaine.

Je rajoute un lien vers un entretien en français avec Péter Gárdos : https://litteraturehongroise.fr/interview-avec-peter-gardos/

Péter Gárdos, La fièvre de l’aube (Hajnali láz, 2010). Traduit du hongrois par Jean-Luc Moreau. Robert Laffont, 2016. (Mon exemplaire : Fever at dawn, Doubleday, 2016, traduit par Elizabeth Szász).

Avec ce livre, je continue la série de lectures communes autour de la littérature et de l’Holocauste avec Patrice de Et si on bouquinait?


8 commentaires on “Péter Gárdos – La fièvre de l’aube”

  1. Goran dit :

    Je suis allé voir la bande-annonce du film et elle m’a donné sacrément envie. Malheureusement, je ne crois pas à une sortie française…

  2. […] Péter Gárdos – La fièvre de l’aube → […]

  3. Patrice dit :

    Le commentaire « feel good » que tu glisses me fait un peu peur, mais je suis heureux de voir que cela donne une opportunité supplémentaire à un titre hongrois de rencontre un large écho. J’ai du mal à comprendre l’histoire des 117 lettres. C’est Miklos qui écrit ça avant de rencontrer son épouse ? Et dans quel but ?

    • En arrivant en Suède, Miklós est déterminé à se marier, et il veut absolument que ce soit une femme de sa ville natale. Il obtient une liste de 117 noms de femmes de cette région en convalescence en Suède (personne n’a encore inventé le RGPD) et décide de leur écrire à chacune d’entre elles. Je ne me souviens plus ce qu’il écrit dans la première lettre, mais certaines répondent, et de fil en aiguille… c’est l’histoire du livre. Pour moi, c’est plutôt un livre « à emprunter dans votre bibliothèque ». Je suis contente de l’avoir lu, mais l’histoire plaira beaucoup plus à d’autres.

  4. […] par des personnes qui ont l’ont vécue ou dont les parents (dans le cas de Péter Gárdos avec La fièvre de l’aube) ou les grands-parents (pour Philippe Sands avec Retour à Lemberg) l’ont vécue, et qui ont […]

  5. […] La fièvre de l’aube, de Péter Gárdos (Passage à l’Est !) […]

  6. […] malgré tout, une certaine dose d’optimisme. La fièvre de l’aube, de Péter Gárdos (lu par moi), est le surprenant roman de ses parents et surtout de son père, […]


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