Evgueni Evtouchenko – Babi Yar

Les témoignages et les images des camps de concentration et d’extermination ont marqué notre compréhension de l’Holocauste. C’est la libération de l’un de ces camps, Auschwitz, le 27 janvier 1945, qui a été choisie pour marquer la mémoire de l’Holocauste. A l’Est de l’Europe, sur les « terres de sang » contestées par l’Allemagne et l’URSS à partir de l’été 1941, ce sont surtout les exécutions de masse qui marquent l’entreprise nazie d’extermination des Juifs.

Le massacre de Babi Yar (Babyn Yar) est l’un d’entre eux – le plus meurtrier de cette « Shoah par balles » : en deux jours de la fin septembre 1941, au bord d’un ravin à proximité de Kiev, près de 34 000 Juifs furent mitraillés par le Sonderkommando 4a. Au cours des trois années suivantes, 70 000 autres hommes, femmes et enfants, Juifs, Ukrainiens, Roms, handicapés, prisonniers de guerre, y furent aussi fusillés.

Dès 1943, le poète ukrainien Mykola Bazhan, faisait explicitement référence à ces massacres (mais pas à leurs victimes juives) dans son poème « Babi Yar ». Près de vingt ans plus tard, en 1961, le poète russe Evgueni Evtouchenko consacrait à son tour à ce lieu et aux victimes – et particulièrement ses victimes juives – un poème, portant le même titre et destiné à devenir autrement plus célèbre.

A découvrir aussi, le témoignage d’Anatoli Kouznetsov, 1966 (Tallandier, 2019)

Né en 1932, devenu adulte dans les années de la mort de Staline et du « dégel » de Khrouchtchev, Evtouchenko dénonçait autant l’antisémitisme de la période nazie que le refus du stalinisme de reconnaître l’étendue et la spécificité de la souffrance juive (un mémorial ne fut érigé qu’en 1976 et commémorait toutes les victimes soviétiques de la guerre sans distinction ; un nouveau mémorial – controversé – est en projet).

Voici ci-dessous le poème tel qu’il a été traduit par Jean Radvanyi (source : Le Monde diplomatique).

Il existe aussi des enregistrements de Evtouchenko lisant ce poème, mais j’ai préféré ajouter au texte la mise en musique qu’en fit Dimitri Chostakovitch avec le premier mouvement de sa Symphonie no.13, Babi Yar, créée – malgré la censure – en 1962 à Moscou sous la direction de Kirill Kondrachine.

Ce dernier dirige également l’enregistrement, avec l’Orchestre Symphonique de Moscou, de cette belle et sombre symphonie, à la fin de cet article.

Evgueni Evtouchenko – Babi Yar

Sur Babi Yar, pas de monument.
Un ravin abrupt, telle une dalle grossière.
L’effroi me prend.
J’ai aujourd’hui le même âge
que le peuple juif.

Il me semble là — que je suis juif.
Me voici, errant dans l’ancienne Egypte,
Là agonisant, sur cette croix,
Dont, jusqu’à ce jour, je porte les stigmates.
Il me semble
que Dreyfus, c’est moi.
Les boutiquiers me dénoncent et me jugent.
Je suis emprisonné.
Pris dans la rafle. Poursuivi comme une bête,
couvert de crachats, calomnié.
Et les petites dames, en dentelles de Bruxelles,
glapissent et me plantent leurs ombrelles dans le visage.

Il me semble — que je suis le gamin de Bialystok.
Et le sang du pogrom ruisselle.
Les piliers de bistrot se déchaînent,
puant la vodka et l’oignon.
Et moi, jeté au sol à coups de bottes, sans force,
je supplie en vain mes bourreaux.
Et ils s’esclaffent :
« Cogne les youpins, sauve la Russie ! »
Un épicier viole ma mère.
Oh, mon peuple russe ! — Je le sais — Toi — Par essence,
tu es international.

Mais souvent, des hommes aux mains sales
ont fait de ton nom pur le bouclier du crime.
Je connais la bonté de ta terre.
Et quelle bassesse !
Sans le moindre frémissement,
les antisémites se sont pompeusement baptisés
« Union du peuple russe » !

Il me semble — que je suis Anne Frank.
Transparente
comme une brindille d’avril.
Et j’aime.
Et pas besoin de grands mots.
Il faut juste
que nous nous regardions en face.
On voit, on sent
si peu de choses !
Le ciel, les feuilles
nous sont interdits.
Mais nous pouvons beaucoup :
Tendrement
nous embrasser dans ce réduit obscur.

On vient ?
N’aie crainte — c’est juste le bourdonnement du printemps
qui s’approche.
Viens vers moi.
Offre-moi vite tes lèvres.
On brise la porte ?
Mais non, c’est la glace qui cède…

Sur Babi Yar bruissent les herbes sauvages.
Les arbres regardent, terribles juges.
Tout ici hurle en silence,
Et moi, tête nue,
je sens lentement
mes cheveux grisonner.
Et je suis moi-même
un immense hurlement silencieux
au-dessus de ces mille milliers de morts.
Je suis
chaque vieillard fusillé ici.
Je suis
chaque enfant fusillé ici.
Rien en moi n’oubliera jamais cela !
Et que L’Internationale résonne
quand on aura mis en terre
le dernier antisémite de ce monde.
Je n’ai pas une goutte de sang juif.
Mais, détesté d’une haine endurcie,
je suis juif pour tout antisémite.
C’est pourquoi
je suis un Russe véritable !

Un article publié dans le cadre des lectures communes autour de l’Holocauste, en partenariat avec Patrice de Et si on bouquinait ?


17 commentaires on “Evgueni Evtouchenko – Babi Yar”

  1. un des épisodes les plus solides, le poème arrache les tripes
    je n’ai pas lu ce livre mais il y a un autre livre sur le sujet dont hélas je ne me souviens pas le titre et l’auteur mais que des auteurs russes avaient tentés de faire publier mais que le régime soviétique s’était empressé de nié et de caché dans la mesure ou après la guerre le régime s’en ait pris aux juifs et donc plus question de pleurer sur leur sort !!!
    je note évidement ce livre dont les faits sont largement développés par Timothy Snyder dans Terres de sang

  2. Patrice dit :

    A chaque fois que j’entends le nom de Babi Yar, je n’arrive toujours pas à comprendre comment un massacre d’une telle ampleur ait pu être commis. C’est une très bonne idée de lui consacrer ce billet et tu as raison de mettre en parallèle Auschwitz et Babi Yar. Je me suis rendu compte, lorsque les livres du père Desbois sont sortis, que cette shoah par balles était beaucoup moins connu en France (du moins du grand public) que les camps d’extermination, alors que tout s’inscrit dans la même logique.

    • Oui, c’est effroyable, inimaginable. Un détail que je rajoute ici (si l’on peut parler de détail): j’ai écrit « près de 34 000 Juifs », mais il y a un chiffre plus exact – 33 771 – tiré du rapport fait par ce kommando après le massacre. Un rapport chiffré à la personne près – ça se passe presque de commentaire. J’imagine que le poids du discours soviétique officiel sur la guerre a beaucoup joué sur la connaissance moindre de cette « Shoah par balles ». L’organisation du père Desbois est d’ailleurs venue à plusieurs reprises à Budapest (et autre part) ces dernières années pour présenter leur méthodologie de recherche et aider à développer les méthodes d’enseignement, ce qui montre aussi l’écart des connaissances en comparaison avec le système des camps.

  3. Annie dit :

    Effroyable massacre que l’on a du mal à imaginer…

    En décembre, il y a effectivement eu un documentaire remarquable sur France 5, je ne sais pas s’il est toujours disponible en replay : Vie et destin du Livre noir. La destruction des juifs d’URSS…

    Annie

    • En effet, mais tant de choses liées à l’Holocauste dépassent l’entendement…
      Pour moi, le documentaire apparait comme indisponible sur France TV, mais c’est probablement parce que je n’habite pas en France. D’autres plus chanceux y auront peut-être acces!

  4. […] nazies en septembre 1941 (que le poète soviétique Evgueni Evtouchenko commémorera dans son poème du même nom, que j’ai présenté), ou le pogrom de Iaşi en Roumanie, perpétré par les forces locales […]

  5. keisha41 dit :

    Je suis passée à Kiev il y a quelques années, j’ignorais tout, et je viens de lire un récit (que je vais caser dans lectures de l’est ^_^) où un chapitre parle de Babi Yar. Il me faudra bien un an pour aborder encore le sujet en livre…

    • Même chose pour moi (concernant Kiev), mais c’est que c’est un pan d’histoire qui ne fait pas partie du « récit touristique » de la ville comme il en fait partie pour Varsovie ou Krakow, je crois. Je suis vraiment curieuse de voir quel sera ce livre!


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