Marek Edelman – Hanna Krall : Mémoires du ghetto de Varsovie

A la lecture du Retour à Lemberg de Philippe Sands, j’ai été frappée par ce qu’il écrit sur le juriste Rafael Lemkin, et sur la question que celui-ci se pose à partir de 1940 : comment les Nazis avaient-ils pu imposer leur pouvoir sur l’ensemble du continent ? Son travail de collecte et d’analyse de leurs décrets, arrêtés et autres documents officiels fera ressortir, déjà avant la fin de la guerre, l’objectif nazi de destruction de nations dans les régions passées sous leur contrôle, légalisée à coups de documents juridiques et administratifs. Pris individuellement, ils pouvaient à la rigueur paraître dénués d’intentions meurtrières. Pris dans leur ensemble, ils montraient clairement l’objectif qui apparaitra encore plus clairement après la conférence de Wannsee, l’émergence de la « solution finale » et son application terrible.

Mais le travail de Lemkin démontrait aussi les étapes qui ont rendu faisable l’application de la décision d’extermination concernant les Juifs à un rythme et avec une vitesse qu’il est difficile d’appréhender pleinement. La dénationalisation des Juifs (pour les soustraire à la protection de la loi), l’obligation du port de l’étoile, l’enregistrement forcé des Juifs, le regroupement en ghettos, la menace de mort pour toute personne quittant le ghetto sans autorisation… tout cela était le prélude à l’extermination de masse, dans les camps ou dans les massacres en plein air.

Cela, et la suite de ces mesures, nous le retrouvons aussi décrit, dans toute l’horreur de son application sur des groupes et des personnes, dans les Mémoires du ghetto de Varsovie. Dans l’édition du Scribe (1983), ce petit livre contient, outre une préface de Pierre Vidal-Naquet, un plan du ghetto, une chronologie et une bibliographie, deux textes séparés mais complémentaires.

Le premier est le rapport, publié dès 1945, de Marek Edelman sur l’existence des 300 000 Juifs de Varsovie (auxquels s’ajoutent ensuite ceux amenés de la région avoisinante), de l’entrée de l’occupant allemand en septembre 1939 jusqu’au 10 mai 1943. Ce jour-là marque la fin de la suppression, dans le sang et les cendres, de l’insurrection du ghetto de Varsovie.

En 1945, Marek Edelman avait 24 ans, était l’un des survivants du ghetto, et le seul à avoir survécu parmi les membres de l’état-major de l’insurrection. Son récit, intitulé « Le ghetto lutte » et doté d’une préface de Zofia Nałkowska, est donc le rapport qu’il fait à son parti, le Bund, un parti socialiste juif militant pour le maintien de la culture juive en Europe (différant en cela de la ligne sioniste).

Il y décrit, d’abord, le désarroi de la population juive : de nombreux dirigeants ont quitté la capitale, et ceux qui restent sont rapidement (dès novembre 1939) étourdis par le flot de lois et interdictions déversés sur eux sans autre logique apparente que de semer la peur panique. Aux restrictions d’accès à l’emploi s’ajoute la mise en place du ghetto et le déménagement forcé : « à partir du 15 novembre [1940], aucun Juif ne peut plus sortir du quartier juif. » L’isolement, la perte des repères, la maladie, la paupérisation absolue, l’entassement, la famine… très rapidement, la situation devient tragique.

La misère est si grande que les gens meurent de faim en pleine rue.

L’inquiétude, la peur, la terreur, la panique, le « désespoir insondable », la « tension extrême » sont les mots récurrents pour parler de l’atmosphère qu’instaurent également les exécutions incessantes et les arrestations arbitraires. Longtemps, pourtant, la population du ghetto se refuse à croire aux rumeurs parvenues de l’extérieur sur les exécutions massives qui débutent « avec le début de la guerre russo-allemande pendant l’été 1941 … sur les territoires de Biélorussie et d’Ukraine ».

Il est difficile pour un homme normal, au psychisme normal, de comprendre qu’on puisse assassiner des gens parce qu’ils ont d’autres couleurs d’yeux et de cheveux et parce qu’ils ont une autre origine.

Au sein du ghetto, les déportations commencent : les descriptions des drames qui se déroulent en permanence sur l’Umschlagplatz, la place d’où partaient les trains pour Treblinka, sont glaçantes.

En parallèle, et tentant de se soustraire à la vigilance de l’occupant nazi, une organisation politique se met en place : un travail compliqué par le poids des divergences préexistantes (sioniste ou non sioniste, socialiste polonais, juif ouvrier, étudiant, organisations de jeunesse, syndicats, côté aryen et coté non-aryen…). Faut-il mettre sur pied une organisation de combat commune ? Comme se procurer des armes ? Edelman documente les débats, les avancées, la clandestinité, les dangers, et surtout les noms, égrenés, des chefs aux colporteuses des journaux clandestins. La majorité de ces noms ne survivra pas la guerre : le rapport de 1945 n’est pas qu’un rapport sur les activités des membres et associés du Bund, il est aussi – déjà – une manière de forcer la mémoire.

Un jour, Marynka [Segalewicz], qui porte sur elle quarante exemplaires du Biuletyn, est arrêtée dans la rue par un policier « bleu marine » [polonais]. L’affaire a lieu devant le mur, rue Franciszkanka.

Ce n’est que début octobre 1942 que la décision est prise de créer une organisation commune de combat dans le but d’organiser une résistance armée : « vers le 20 octobre, est créée une commission de coordination à laquelle participent des représentants de tous les partis juifs existants. » Leur première action, en janvier 1943, est un tournant psychologique dans la vie du ghetto, et son succès permet de déchirer la paralysie obtenue par l’application, par les nazis de la loi de la responsabilité collective. C’est alors que débute la dernière phase, lorsque les Allemands décident de liquider le ghetto « coûte que coûte ». L’opération débute le 19 avril 1943, avant l’aube, et s’achève le 10 mai : deux ans plus tard, Edelman revient sur son déroulement, heure par heure, par coin de rue et par immeuble, dans un ghetto où s’entassent encore des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Peu survivront aux balles, aux grenades, aux bombardements et – ultime supplice – aux immenses incendies déclenchés par les Nazis.

Des centaines de gens mettent fin à leur vie en se jetant du troisième ou quatrième étage. Des mères épargnent ainsi à leurs enfants le supplice des flammes. La population polonaise assiste à cela depuis la rue Swietojerska et la place Krasinski.

En une cinquantaine de pages sobres, Edelman écrit l’écroulement de toute une communauté et leur dernier sursaut de résistance, mené par un petit groupe d’hommes et de femmes dont il veut préserver la mémoire. De bout en bout, l’individu s’efface, ce ne sont pas des « mémoires » d’Edelman en tant que personne. L’aspect politique de ce rapport au Bund reste présent jusqu’à la fin, lorsqu’Edelman note qu’il n’y a « jamais eu une aussi bonne et aussi étroite coopération entre des gens appartenant à différents partis et regroupements politiques. »

Le ton est très différent dans le deuxième texte : ici, c’est Edelman l’homme qui parle, pour lui-même et de lui-même. Intitulé « Prendre le bon Dieu de vitesse », c’est le compte-rendu de l’entretien mené en 1975 par Hanna Krall avec Edelman, devenu médecin cardiologue à l’hôpital de Łódź.

Née en 1935 ou 1937, Hanna Krall est aussi juive et a déjà de nombreuses années d’expérience du journalisme. Elle deviendra l’une des représentantes de l’école polonaise du reportage, et est aussi l’auteure de nombreux textes à la frontière de la fiction, de la non-fiction et de l’autobiographie, sur l’expérience juive pendant la Seconde Guerre mondiale (voir par exemple, en français, Les vies de Maria, Noir sur Blanc 2020 ; et l’édition revue et augmentée de Prendre le bon Dieu de vitesse, par la traductrice Margot Carlier, chez Gallimard, 2005).

Ce n’est pas leur expérience – commune et différente – de la Seconde Guerre mondiale, qui donne lieu à cet entretien trente ans après la fin de la guerre et après trente ans de silence de la part d’Edelman. Un article du site Culture.pl explique que la rencontre de la journaliste et du survivant devenu cardiologue est due au hasard : dépêchée à Łódź pour écrire sur une opération cardiaque qui vient de se dérouler à l’hôpital de la ville, elle est orientée vers un chirurgien qui, lui, l’oriente vers le cardiologue Edelman. Ce contexte n’est pas anodin, car il explique les références récurrentes au fonctionnement du corps et aux avancées médicales dans ce texte.

Parfois entretien, parfois réflexion, parfois commentaire de Hanna Krall, il entremêle échanges francs entre les deux interlocuteurs et retours sur les réactions que suscitaient la parution en extraits  – mensuels pour passer plus facilement la censure – de cet entretien dans le magazine littéraire « Odra » en 1976 (l’entretien fut repris en livre en 1977 – merci à Margot Carlier pour ces précisions).

Edelman, qui a côtoyé la mort sous tant de formes (subie, choisie, voulue, anticipée, imposée) dans le ghetto, revient dans cet entretien, en tant que praticien d’une spécialisation médicale qui touche au plus près du mécanisme de la vie, sur la valeur de la vie et les multiples façons d’affronter la mort. A ceux qui veulent voir en lui un héros pour son rôle dans l’insurrection, il répond « c’est stupide (…), la mort dans les chambres à gaz n’est pas moins valable que la mort au combat ; au contraire (…), elle est plus terrible, il est tellement plus facile de mourir le doigt sur la détente. »

Rappelant que les nazis et leurs acolytes dans la police polonaise n’étaient pas les seuls à apporter la mort dans le ghetto, il rappelle aussi la dignité de la toute jeune infirmière ou de la doctoresse qui, en étouffant un nouveau-né ou en donnant du cyanure aux enfants de l’hôpital, utilisaient aussi le petit espace de choix qu’il restait en leur pouvoir face à une mort certaine.

Tu vois bien, tu n’y comprends rien. Elle leur a épargné la chambre à gaz. C’était épatant, tout le monde l’admirait.

Avec cet entretien, il fut accusé d’avoir « dépouillé l’événement de sa grandeur » en parlant des dirigeants de l’insurrection tel qu’il les a connus : plus humains, plus ancrés dans leur réalité et donc moins héroïques que ce que la postérité voudrait entendre. Edelman pouvait-il, devait-il parler en héros? Hanna Krall, par ses questions et ses commentaires, fait ressortir aussi l’aspect plus terre-à-terre de la vie du ghetto. « Peut-on dire qu’il y avait des prostituées dans le ghetto ? », demande-t-elle à Edelman, avant de parler autre part des études menées par les chercheurs du ghetto sur les mécanismes de la faim, dont ils voyaient les étapes sous leurs yeux et sur eux-même.

J’ai montré à des gens tout ce que j’ai écrit jusqu’ici. Ils ne comprennent pas. Pourquoi n’ai-je pas raconté comment Edelman a survécu ? On ne sait même pas comment il s’en est sorti et on le retrouve attendant devant la porte du Professeur. Il faut pourtant bien qu’il soit là, sinon le Professeur serait déjà chez lui depuis longtemps, en plein journal télévisé, détendu et parfaitement calme.

Après le rapport plus factuel, plus historique de Marek Edelman, Hanna Krall fait ressortir avec « Prendre le bon Dieu de vitesse » la complexité de l’aspect humain d’un « survivant » qui n’est pas du tout sûr de vouloir être transformé en « héros » et qui pourtant sera motivé ensuite par le besoin de sauver la vie en poussant les limites de la médecine telle qu’elle était pratiquée dans les années d’après-guerre.

Marek Edelman – Hanna Krall, Mémoires du ghetto de Varsovie. Un dirigeant de l’insurrection raconte. Traduit du polonais par Pierre Li et Maryna Ochab. Editions du Scribe, 1983


11 commentaires on “Marek Edelman – Hanna Krall : Mémoires du ghetto de Varsovie”

  1. Goran dit :

    Effectivement, la Résistance dans les ghettos comme celui de Varsovie a existé, on a tendance à l’oublier. Personnellement, je préfère ce genre de récit, je trouve qu’aujourd’hui (justement) on fait trop de place aux héros qui bien souvent n’en sont pas…

  2. je le note aussi évidement, je l’ai eu dans les mains il y a très longtemps mais il n’était pas à moi et je ne savais pas qu’il avait été réédité

    • Je suppose que l’édition Liana Levi est la même que celle du Scribe, mais j’ai l’impression que le rapport d’Edelman ne figure pas dans l’édition Gallimard. Margot Carlier m’a dit que Hanna Krall avait revu son texte et ajouté des détails, avant l’édition chez Gallimard. Un jour, je comparerai les deux. J’ai certainement envie de continuer à lire Hanna Krall.

  3. Ingannmic dit :

    Cette activité te rend très prolifique, tu m’épates, et quels billets de qualité à chaque fois ! Bon, il faudra renouveler l’année prochaine pour nous donner l’occasion de lire toutes ces irrésistibles propositions !

  4. Vincent dit :

    « Prendre le bon Dieu de vitesse » de Hanna Krall est livre incroyable. Le témoignage de Marek Edelman doit vraiment être partagé. Il est resté fidèle a ses idées en participant aux différents mouvements de gauche de l’opposition en Pologne.
    C’est aussi un ouvrage sur la transmission et la mémoire.

    Sinon, merci pour vos billets et vos découvertes. Une mine d’or.

    • Bonjour, merci de votre passage. C’est en effet un livre très fort, en tant que témoignage (et questionnement sur le rôle public du survivant) et en tant que texte littéraire. Vous me rappelez qu’il y a deux choses que je n’ai pas mentionnées: que Marek Edelman a pris une part active aux congrès de Solidarność à partir de 1981; et aussi qu’il faudrait compléter cette lecture des « Mémoires » avec celle des Archives clandestines du ghetto de Varsovie (en français chez Fayard) rassemblées par Emanuel Ringelblum, qu’Edelman ne cite pas car il n’en connaissait peut-être pas l’existence.

  5. […] l’Holocauste. Ce sont des témoignages parfois directs (comme le rapport de Marek Edelman dans Mémoires du ghetto de Varsovie), parfois fictionnalisés (comme les récits d’Aranka Siegal et d’Ida Fink), ou parfois de […]

  6. […] Edelman en fait le récit dès 1945 puis à nouveau trente ans plus tard avec Hanna Krall, dans les Mémoires du ghetto de Varsovie, que j’ai chroniquées. Clovis a partagé Colloque insurrectionnel, son poème écrit en […]

  7. […] Mémoires du ghetto de Varsovie, de Hanna Krall et Marek Edelman (Passage à l’Est!) […]


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s