Guéorgui Gospodinov – Tous nos corps

Lire coup sur coup La fuite extraordinaire de Johannes Ott et Tous nos corps, c’est un peu faire l’expérience des extrêmes (littérairement parlant). Le premier, un roman de Drago Jančar est, comme je l’écrivais hier, touffu et sombre, et peu disposé à proposer aux lecteurs des pauses entre sa première et sa 340e page. Le second est court, aéré, parfois silencieusement lumineux. Les textes de ce dernier prennent la forme d’une phrase, d’un paragraphe, de très courts textes : « leurs corps de fourmis ne sauraient se comparer à l’éléphant du roman », écrit Guéorgui Gospodinov dans sa postface intitulée « Sur la brièveté et ce livre – pour faire court ».

Il y a tout juste une centaine de microfictions dans ce recueil, et tout autant de points d’entrée : une lettre à Salinger, une femme âgée en Bretagne, une libellule verte, un homme H.H. et un poète Y.Y., un monastère franciscain, un Doberman, un chauffeur bulgare, un gingko biloba new-yorkais, pour n’en citer que quelques-uns. Lire la suite »


Drago Jančar – La fuite extraordinaire de Johannes Ott

Je tourne autour de cette chronique depuis plusieurs jours, me demandant ce que je vais extraire de ce texte dense, serré, touffu, sombre et énigmatique qu’est La fuite extraordinaire de Johannes Ott.

En parlant d’un autre roman de Drago Jančar, Katarina, le paon et le jésuite, l’année dernière (retrouvez ma chronique ici), j’avais déjà évoqué Jérôme Bosch et ses visions fantastiques. La référence est tout aussi valable pour La fuite extraordinaire de Johannes Ott, mais en prenant ses représentations les plus apocalyptiques de l’enfer et en y ajoutant une version masculine de la figure de la Dulle Griet (Margot la folle) de Pieter Brueghel.

Non que Johan Ot, le héros du livre, soit « fou » au sens moderne du terme (ce qui relève de la folie et ce qui relève de la sagesse ne répond de toute manière pas aux mêmes critères dans le XVIIe siècle du roman) : c’est plutôt sa solitude au milieu de la foule qui me fait faire ce rapprochement.

Est-ce que n’est pas hérétique ou sataniste tout être qui met en doute la bêtise généralisée ?

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Tudor Ganea – La femme qui a mangé les lèvres de mon père

Ma dernière chronique d’un roman roumain avait pour cadre une « ville aux acacias », peut-être modelée sur Brăila, ville des bords du Danube, dans l’entre-deux-guerres. La femme qui a mangé les lèvres de mon père se déroule environ 200kms plus loin, à Constanţa au bord de la mer Noire. On n’est pas très loin de Brăila, ni de l’embouchure du Danube, mais on n’en est pas tout près non plus.

Le lieu importe-t-il ? D’une certaine manière, oui, car la fragile séparation entre la mer et la terre, entre la rivière et la terre, sont parfois l’arrière-plan et parfois un moteur du livre, et aussi parce qu’on soupçonne qu’à cet élément naturel s’ajoute une couche à demi enfouie d’histoire locale. D’une autre manière, non, tant ce roman surprenant comporte d’ouvertures vers un monde parallèle et teinté de fantastique, à commencer par le personnage de Litsoï. Lire la suite »


Un programme de chroniques pour février

On approche déjà de la fin du mois. Après le marathon de nos lectures communes autour de l’Holocauste fin janvier – début février (un récapitulatif ici), et mon récapitulatif des nouvelles publications de ce mois (ici), je prévois trois chroniques de livres publiés l’année dernière et traduits du roumain, du slovène, et du bulgare (oui, du bulgare, enfin !).

Je mets pour chacun un détail de la couverture : saurez-vous les reconnaitre ?


Lectures communes autour de l’Holocauste – un récapitulatif, une annonce

Vous avez été nombreux – et surtout nombreuses ! – à participer à notre projet de lectures communes autour de l’Holocauste, du 27 janvier (journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste) au 3 février.

27 billets, pour 25 livres différents : au vu du nombre de « je note » ou « je découvre » laissés en commentaires, on peut dire que les découvertes ont été au rendez-vous. Les émotions ressenties à la lecture de ces livres – témoignages, récits, essais, poèmes – aussi, allant de l’horreur à l’admiration en passant par l’incrédulité.

Merci à vous pour toutes vos participations. Vous nous avez demandé si nous allions recommencer l’année prochaine ? La réponse est OUI, car nous avons vu beaucoup d’enthousiasme et de gratitude pour notre initiative, et nous souhaitons continuer à contribuer ainsi à la mémoire de l’Holocauste, de ceux et celles qui n’ont pas survécu, et de ceux et celles qui ont porté ou portent encore aujourd’hui le poids de ce passé.

Nous vous donnons donc rendez-vous l’année prochaine pour une nouvelle semaine de lectures communes.

Nous espérons que les suggestions que nous vous avions proposées en annonçant ces lectures communes chez Passage à l’Est ! et chez Et si on bouquinait ?, et que le récapitulatif ci-dessous pourront servir de base et être enrichis au fil du temps. Lire la suite »


Les nouveaux livres de février…

Un peu difficile cette fois-ci de dénicher parmi les traductions les titres venus (plus ou moins) tout droit d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans, mais en voici quelques-uns grapillés par-ci par-là. On y écrit en allemand, en francais, en polonais, en finlandais et en serbe, sur l’exil, sur l’identité et sur le souvenir, sur le passé et un peu aussi sur l’avenir. Lire la suite »


Miklós Radnóti – Septième églogue

Tous les textes lus pour les lectures communes autour de l’Holocauste cette semaine ont été écrits après la guerre, par des personnes qui ont l’ont vécue ou dont les parents (dans le cas de Péter Gárdos avec La fièvre de l’aube) ou les grands-parents (pour Philippe Sands avec Retour à Lemberg) l’ont vécue, et qui ont été touchées d’une manière ou d’une autre par l’Holocauste. Ce sont des témoignages parfois directs (comme le rapport de Marek Edelman dans Mémoires du ghetto de Varsovie), parfois fictionnalisés (comme les récits d’Aranka Siegal et d’Ida Fink), ou parfois de forme plus littéraire (comme le roman d’Alexandre Tišma). Tous ont en commun d’avoir été écrits par des personnes qui se sont tournées vers la littérature après la guerre et l’Holocauste, et probablement à cause de la guerre et de l’Holocauste.

Pour terminer, je voulais laisser la parole à l’un des nombreux poètes et écrivains que la guerre et l’Holocauste ont condamnés à ne rester dans les mémoires que comme des écrivains d’avant-guerre. En France, on pense par exemple à Irène Némirovsky, ou à Robert Desnos dont Marilyne citait un poème extrait du recueil Ce coeur qui haïssait la guerre (dans sa chronique consacrée à Une île, une forteresse, d’Hélène Gaudy). A l’ « Est », je ne peux en citer que quelques-uns parmi tant d’autres – Bruno Schulz, auteur notamment du recueil de nouvelles Les boutiques de cannelle et tué dans le ghetto de Drohobycz en novembre 1942; Milena Jesenská, morte à Ravensbrück en mai 1944 et qui n’était pas que la destinataire des Lettres à Milena de Kafka ; Antal Szerb, ce grand romancier et historien de la littérature, conscrit au Service du Travail des Juifs et battu à mort par des gardes des Croix Fléchées hongroises en janvier 1945… et Miklós Radnóti, l’un des plus célèbres poètes hongrois, lui aussi conscrit au Service du Travail des Juifs et fusillé par des SS en novembre 1944. Les derniers poèmes de Miklós Radnóti seront retrouvés dans une poche de son imperméable, lors de son exhumation en 1946.

Voici donc, pour terminer, « Septième églogue », daté de juillet 1944, dans la traduction de Jean-Luc Moreau (dans le recueil Marche forcée. Œuvres 1930-1944, Phébus).

Vois-tu, le soir tombe, et les baraquements, le barbare enclos
de chêne ourlé de barbelés, à force de flotter se résorbent dans le soir.
Notre captivité – lentement le regard se détache de son cadre –
et la tension des barbelés, la raison seule, la raison seule encore en garde connaissance.
Vois-tu, mon amour, même le rêve ici ce n’est qu’ainsi qu’il se libère;
nos corps brisés c’est le sommeil, merveilleux sauveur, qui les délivre,
et c’est l’heure où le camp prend le chemin du retour.

En haillons, le crâne rasé, les prisonniers, ronflant, s’envolent
des cimes aveugles de Serbie vers un pays natal à leurs regards caché.
Ce pays qui se cache ! Oh, la maison existe-t-elle encore ?
Les bombes ne l’ont pas touchée ? Elle est là comme avant notre départ ?
Et celui-ci qui gît à gauche, à droite celui-là qui geint, rentreront-ils chez eux jamais ?
Dis-moi, y a-t-il encore un chez nous là-bas, où l’on comprenne cette églogue ?

Sans les accents, griffonnant simplement vers après vers à l’aveuglette,
j’écris ce poème dans le noir, à l’image de ma vie,
tâtonnant, arpentant le papier comme une chenille processionnaire.
Lampes de poche, livres, carnets, les gardiens du Lager ont tout pris,
et pas de courrier non plus – sur nos baraquements ne descend que le brouillard.

Parmi la vermine et les bruits alarmistes, ici vivent Français, Polonais,
Italiens volubiles, Serbes dissidents, Juifs rêveurs dans la montagne,
corps fiévreux, démembré, et qui vit cependant d’une vie unanime
dans l’attente de bonnes nouvelles, de douces paroles de femme, d’un sort humain et libre,
et l’on attend la fin, la culbute dans les ténèbres, le miracle.

Je gis sur le grabat, animal captif au milieu de la vermine,
les vagues d’assaut des puces nous harcèlent mais l’armée des mouches déjà s’est apaisée.
C’est le soir ; de nouveau, tu vois, la captivité s’est raccourcie d’un jour,
d’un jour aussi la vie. Le camp est endormi. La lune
éclaire le paysage : de nouveau les barbelés se tendent dans sa lumière,
et l’on voit par la fenêtre l’ombre armée des sentinelles
qui marchent, projetées sur le mur, au milieu des voix de la nuit.

Le camp est endormi – le vois-tu, mon amour ? – l’air est froissé de rêves ;
un qui ronfle là-bas sursaute et puis se tourne sur la planche étroite et déjà
se rendort, et son visage rayonne. Assis là je suis seul éveillé ;
je sens la cigarette à demi fumée dans ma bouche au lieu du goût de tes baisers,
et point ne vient le sommeil qui soulage,
car je ne sais plus ni mourir, ni vivre sans toi désormais.

Lager Heidenau,
dans la montagne au dessus
de Zagubica,
juillet 1944


Alexandre Tišma – Le livre de Blam

En lisant Le livre de Blam, j’ai retrouvé l’Alexandre Tišma que j’avais tant aimé en découvrant d’abord L’usage de l’homme (chroniqué en 2012) puis Le jeune fille brune (chroniqué en 2018). Cet écrivain né en 1924, décédé en 2003, y parle, avec une écriture attentive et légèrement exigeante, de la Voïvodine serbe-yougoslave de l’après-guerre, des gens qui y habitent, d’une société qui se transforme petit à petit mais où le poids individuel du passé collectif reste très présent.

Par sa location et son sujet, Le livre de Blam se rapproche cependant davantage de L’usage de l’homme (qui lui fait suite dans une trilogie lâche que conclut Le Kapo), que de la pure nostalgie personnelle de La jeune fille brune. Le cadre est celui de Novi Sad, cette grande ville multi-ethnique du nord de la Serbie où a grandi l’auteur, et où est né Blam, son héros triste et solitaire. Lire la suite »


Ida Fink – Le voyage

Elle avait parlé d’une voix faible, son père ne l’avait pas entendue. Il demanda si c’était une urgence. Elle répéta alors, plus fort cette fois : « C’est nous, c’est nous. »

Elle l’entendit pousser un cri. Elle entendait ses pas, il courait jusqu’à la porte. En courant, il criait leurs prénoms.

C’est peut-être l’un des passages les plus émouvants de ce beau roman dur, saisissant et d’inspiration fortement autobiographique, lu dans le cadre des Lectures communes autour de l’Holocauste.

Katarzyna et Elżbieta, Joanna et Jadwiga, Maria et Barbara : les prénoms ne manquent pas et pourtant nous ne connaitrons pas ceux que crie le père dans ce passage qui clôt presque le roman. Cette multiplicité des noms cachant l’absence des vrais noms est à l’image de l’ensemble du récit, où la nécessité de brouiller les pistes afin de survivre est la principale préoccupation des protagonistes.

Katarzyna, donc, deviendra Joanna, puis plus tard Maria, chaque fois avec un nom de famille différent et inventé. Derrière ces identités de façade vit une jeune fille que les rafles des Einsatzgruppen forcent à assumer ses origines juives en la mettant sur leur liste des personnes à exécuter, avant de la forcer à rejeter cette même association afin de se donner une chance de survivre. Lire la suite »