Alexandre Tišma – Le livre de Blam

En lisant Le livre de Blam, j’ai retrouvé l’Alexandre Tišma que j’avais tant aimé en découvrant d’abord L’usage de l’homme (chroniqué en 2012) puis Le jeune fille brune (chroniqué en 2018). Cet écrivain né en 1924, décédé en 2003, y parle, avec une écriture attentive et légèrement exigeante, de la Voïvodine serbe-yougoslave de l’après-guerre, des gens qui y habitent, d’une société qui se transforme petit à petit mais où le poids individuel du passé collectif reste très présent.

Par sa location et son sujet, Le livre de Blam se rapproche cependant davantage de L’usage de l’homme (qui lui fait suite dans une trilogie lâche que conclut Le Kapo), que de la pure nostalgie personnelle de La jeune fille brune. Le cadre est celui de Novi Sad, cette grande ville multi-ethnique du nord de la Serbie où a grandi l’auteur, et où est né Blam, son héros triste et solitaire.

Le roman se déroule, je crois, une quinzaine d’années après la guerre, ce qui donne à Blam une trentaine d’années. Mais il semble vivre dans un présent si étroit, et où le passé qui se presse dans ses pensées prend une place si importante, que son âge est en fait indéfinissable.

Le premier chapitre introduit le ton silencieusement dramatique du livre. Il s’intéresse d’abord au Palais Mercure, un immeuble de rapport sur la Grand-Place, « le bâtiment le plus éminent à Novi Sad. » Blam y habite depuis la guerre, dans un logement mansardé dont il sort souvent pour aller sur le promenoir qui surplombe la rue. Dans ce premier chapitre, il sort justement, regarde les passants plus bas dans la rue, parmi lesquels il pense reconnaître un vieil ami. De l’extérieur, toujours un peu distant, l’auteur suit les pensées de son protagoniste. Puis « un coup de sonnette dans le lointain, une porte qui claque » et ces pensées dévient, se rassemblent autour du danger qu’il encourrait sur ce promenoir si, un jour, arrivait une fouille, une rafle, des gens armés, « un homme braquant un revolver ».

Ses mains s’engourdissent, ses doigts brûlent, la barre du parapet s’y est enfoncée jusqu’aux os. Il les ouvre, les retourne, regarde les rayures rouges qui s’élargissent lentement en marques de couleur vive.

Mais cette fois non plus, Blam ne saute pas du parapet. Au contraire, il descend les escaliers, sort dans la rue et Tišma nous convie à le suivre dans cette rue où tout lui rappelle son passé : le sien, et celui de Novi Sad auquel il est si étroitement associé. Blam est, en effet, un survivant, rongé par l’inutilité de sa vie, hanté par le souvenir des personnes qui faisaient son monde de tout jeune adulte et qui ont disparu.

Blam passe ses matinées assis à l’Intercontinental. Assis, comme une bûche, comme un rocher, comme un objet oublié, fossile d’une époque historique révolue. C’est ce qu’il est effectivement, jeté là par le vent d’un climat disparu, le climat de l’Occupation, âpre, mauvais, mais adouci pour lui, Juif converti marié à une chrétienne et de ce fait épargné par l’extermination.

Tišma entremêle dans l’histoire de Blam les éléments de l’Histoire qui se déroule autour de lui et à laquelle il a survécu par chance ou par hasard. Ce sont parfois des éléments intégrés dans le texte, parfois des blocs séparés et où une approche presque documentaire se faufile dans le roman. Ensemble, ils font un portrait d’une autre, singulière, expérience de la guerre et de l’occupation dans ce territoire à cheval entre Hongrie et Yougoslavie, en faisant de l’épisode le plus meurtrier et traumatisant de cette région avant les déportations de 1944 – les rafles de janvier 1942 – l’élément central du récit.

Novi Sad, ville yougoslave depuis 1918, est alors repassée depuis plusieurs mois sous le contrôle de la Gendarmerie Royale hongroise. Plutôt que l’extermination de la population juive, c’est la présence des partisans communistes – tels qu’Esther, la jeune sœur de Blam, ou l’ami d’école La Gourde – que le nouvel occupant hongrois s’est d’abord donné pour objectif de réduire à néant. Sous prétexte de représailles contre une fusillade que l’armée a elle-même mise en scène, le Commandement régional donne l’ordre d’une rafle qui – au bout de trois jours d’ivresse aveugle et d’application arbitraire – fera plus de 1000 morts (à Novi Sad) et de 3000 morts dans l’ensemble de la région : partisans, Juifs, enfants, mères de famille, passants, malchanceux.

Comme pour le premier chapitre, Tišma part d’un élément extérieur, neutre (le plan de Novi Sad, qu’il compare à une toile d’araignée) pour se rapprocher des trois jours meurtriers : il s’attarde d’abord sur quelques-uns des officiers qui la mènent, avant de passer subtilement du côté des victimes. C’est alors que Blam, sans avoir rien fait dans un sens ou dans l’autre, sera sauvé une première fois grâce à l’intervention de l’ancien locataire de ses parents, l’omniprésent et intéressé Predrag Popadić.

Plus tard, à cause de son mariage – rapidement malheureux – avec Janja et sa conversion à l’orthodoxie, Blam échappera aussi à la déportation. Mais l’ironie de sa situation, des liens personnels qui l’ont gardé en vie et ont condamné d’autres à la mort, ne lui échappe pas. Tout en retours en arrière, en passage inattendus du présent au passé, de l’anodin de la vie d’avant-guerre au tragique de la perte, en souvenirs et en dialogues imaginées, Le livre de Blam est pénétré d’une petite musique délicate et lancinante sur le désespoir personnel d’un passé récent qui a laissé trop d’absences et de solitude.

Quelques années auparavant, un écrivain hongrois, Tibor Cseres, écrivait aussi sur cet épisode honteux de l’occupation hongroise en Voïvodine : je parlerai un jour de son Jours glacés, dans lequel il rassemble, dans une cellule de prison en 1946, quatre officiers coupables d’atrocités durant la rafle de janvier 1942. « Ces hommes qui s’ignoraient sur le moment découvrent peu à peu qu’ils n’ont jamais cessé d’agir ensemble : certains d’entre eux ont même été directement victimes des autres. L’horreur de la situation se double ainsi d’une atroce ironie, tandis que ces personnages se débattent dans leur bonne conscience » (Gallimard, 1971).

De tous les livres présentés jusqu’ici au cours de ces Lectures communes autour de l’Holocauste, Le livre de Blam est celui qui s’éloigne le plus de l’autobiographie pour se rapprocher de la fiction littéraire. Il se déroule cependant dans un monde et à une époque que Tišma connaissait de très près : né (comme son presque contemporain l’écrivain Danilo Kiš) dans une famille mixte serbe et hongroise, juive et chrétienne, il grandit à Novi Sad qu’il quitte pendant la guerre, après avoir fait connaissance avec la proximité de la mort durant la rafle de janvier 1942. Il part ensuite à Budapest pour y étudier à l’université, puis est embrigadé dans la lutte contre l’avancée de l’Armée rouge. Il termine ses études à Belgrade avant de revenir en Voïvodine où il sera journaliste, éditeur et traducteur. Francophone (comme l’écrivaine belgradoise presque contemporaine Svetlana Velmar-Janković), membre de l’Académie des Sciences et des Arts, lauréat du prix NIN en 1976 pour L’usage de l’homme, il quitte la Serbie en 1993 et s’installe en France pendant plusieurs années, en protestation contre le régime de Milosevic. Il est aussi le traducteur en serbe d’une œuvre et d’un auteur incontournable sur l’Holocauste, l’Etre sans destin d’Imre Kertész. Il décède a Novi Sad en 2003, laissant une œuvre importante constituée de romans, de nouvelles, d’essais, de pièces de théâtre et de journaux. Il est régulièrement traduit en français à partir de 1981, principalement par Madeleine Stevanov : le recueil de nouvelles L’école d’impiété sera suivi de L’usage de l’homme, de Le livre de Blam, Croyances et méfiances, Le Kapo, Sans cris, Celles qu’on aime, La porte béante, Une nouvelle que je n‘ai pas écrite et, enfin, La jeune fille brune en 2008.

Alexandre Tišma, Le livre de Blam (Knjiga o Blamu/ Књига о Бламу, 1972). Traduit du serbo-croate par Madeleine Stevanov. 10/18


11 commentaires on “Alexandre Tišma – Le livre de Blam”

  1. nathalie dit :

    Ah j’allais justement dire que pour moi l’un des textes les plus fictionnels sur l’Holocauste (et chef d’oeuvre littéraire) est Être sans destin qui, même s’il est inspiré par la vie de l’auteur, est une recréation complète et incroyable. Je ne sais pas si c’est une coïncidence.
    En tout cas, je note ce titre. Je crois n’avoir quasiment rien lu de cette région de l’Europe et ce que tu dis de ce livre m’intéresse bien.

    • Figure toi qu’à force de fouiller dans les recoins sombres et oubliés de la littérature de cette région, je n’ai pas encore lu Être sans destin, ni d’ailleurs le Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Par contre, j’ai lu l' »essai biographique » que lui a consacré Clara Royer, qui est vraiment éclairant sur l’homme et sur l’écrivain bien que parfois un peu ardu (https://www.actes-sud.fr/node/57873).
      Je te recommande fortement Tisma; c’est bien dommage qu’il ait été un peu oublié car c’est pour moi un grand écrivain (un avis partagé par des personnes bien mieux placées que moi pour le dire). En général, je te recommande la littérature de cette région qui (comme toutes les régions d’Europe et du monde!) est riche et variée – plus variée que ce que les livres publiés après les guerres de Yougoslavie ne peuvent le faire penser.

  2. Encore des découvertes en perspective pour moi

  3. Patrice dit :

    Encore un livre qu’on a envie de découvrir, merci pour ce billet. Je vais le noter, même si le côté non chronologique du récit et (peut-être) une tonalité assez sombre pourraient me freiner un peu ; en tout cas, il éclaire une nouvelle fois les exactions qui ont pu petre perpétrées dans cette région.
    Et je ne te remercie pas de l’allusion à « Jours Glacés » : comme trop de bons livres, il n’a plus l’air disponible !!! Dommage, je me contenterai de ta chronique (ce n’est déjà pas si mal :-))

    • Désolée, pour Cseres. J’ai la chance d’avoir accès à la fois à la traduction anglaise plus récente, et à l’édition française (quatre exemplaires dans trois bibliothèques de Budapest: du luxe!). Comment préfères-tu la chronique: longue et détaillée, ou plutôt courte et sans spoilers?!
      Pour Le livre de Blam, je te rassure tout de suite: le texte est plus aéré que Le livre des chuchotements et donc beaucoup plus facile à suivre. Sur la base des trois livres de Tisma lus jusqu’ici, je dirais qu’il suggère l’émotion et l’horreur, plutôt qu’il ne l’écrit directement. Peut-être, dans Le livre de Blam, parce que Blam ne fait pas non plus dans l’émotion. Mais si tu veux découvrir Tisma avec un livre pas trop sombre, je te recommande La jeune fille brune.

  4. […] Alexandre Tišma – Le livre de Blam → […]

  5. Je le note. C est un auteur dont j’en avai jamais entendu parler

  6. […] remords de vivre : c’est celui de Blam, héros du Livre de Blam d’Alexandre Tisma (lu par moi). A Novi Sad ou il a toujours vécu, la chance et le hasard lui ont […]


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