Tudor Ganea – La femme qui a mangé les lèvres de mon père

Ma dernière chronique d’un roman roumain avait pour cadre une « ville aux acacias », peut-être modelée sur Brăila, ville des bords du Danube, dans l’entre-deux-guerres. La femme qui a mangé les lèvres de mon père se déroule environ 200kms plus loin, à Constanţa au bord de la mer Noire. On n’est pas très loin de Brăila, ni de l’embouchure du Danube, mais on n’en est pas tout près non plus.

Le lieu importe-t-il ? D’une certaine manière, oui, car la fragile séparation entre la mer et la terre, entre la rivière et la terre, sont parfois l’arrière-plan et parfois un moteur du livre, et aussi parce qu’on soupçonne qu’à cet élément naturel s’ajoute une couche à demi enfouie d’histoire locale. D’une autre manière, non, tant ce roman surprenant comporte d’ouvertures vers un monde parallèle et teinté de fantastique, à commencer par le personnage de Litsoï.

Ce « jeune home aux yeux verts » n’est le héros que des cinq premières pages, mais son ombre hante le reste du roman. Il est beau, dans le mystère de cette nuit où il plonge et replonge dans le silence de la mer, le corps « tordu par l’effort de pénétrer le fond marin », même lorsqu’à dessein il laisse les pierres et les coquillages lui déchiqueter le corps et même aussi lorsque, plus tard, seul en haut de la tourelle d’une casemate, il s’adonne à une sorte de viol rituel des femmes des immeubles avoisinants.

Après lui, d’autres personnages – hommes et enfants – aux yeux verts viendront prendre une place curieuse dans ce quartier de vieux immeubles construits autour de la casemate qui domine la mer. Autour d’eux, et sur les dix, vingt ou plus années que dure le roman, tout semble rester pareil en surface : dans le bar de Borhot, on boit, et sur la digue, on pêche – Olubé, personnage-jonction entre les différentes temporalités du roman, n’est jamais trop loin ni du bar, ni de la digue.

Certains personnages entrent dans le roman, apportent à son déroulement sans – semble-t-il – le faire dévier de son cours, puis en ressortent : Radu, par exemple, l’occupant temporaire d’un immeuble  « MZ », ou Coco le souteneur sans lèvres.

La petite « liste des personnages (et lieux) principaux » placée tout au début du roman pourrait faire penser à une pièce de théâtre, mais La femme qui a mangé les lèvres de mon père n’en est pas une. Malgré – ou peut-être grâce à – sa brièveté, c’est un livre inclassable, qui commence comme une histoire de drogué mort mystérieusement dans un quartier un peu miteux, se transforme brièvement en roman détective, avant de terminer en conte halluciné et futuriste, peuplé d’enfants sans voix, de chouettes tant vivantes que symboliques, et de feuilles de nénuphar larges et solides comme des barques. Ganea y invente un avenir pas très lointain, où la nature reprendrait ses droits dans une sorte de réalité parallèle, peut-être juste limitée à ce coin de terre surplombant la mer.

Les pêcheurs semblèrent reprendre vie d’un coup, en faisant onduler leurs corps, leurs mains, leurs jambes. Le banc des poissons s’était immobilisé comme ensorcelé autour des tentacules et flairait les fils qui s’agitaient.

C’est aussi un livre alternant entre passages d’une grande poésie, très visuelle, et d’autres bien plus crus sur le sexe, dont les hommes parlent d’autant plus qu’ils ont cessé de le pratiquer. L’épidémie d’impuissance qui sévit dans le quartier est-elle le symbole d’une sorte de maladie liée à l’environnement naturel, ou d’une vengeance venue du passé récent ? Je ne saurai pas dire, mais la relation qu’ont les protagonistes masculins avec les personnages féminins (une relation différente dans le présent de chacun des chapitres et dans la sous-histoire ramenant vers une période antérieure, mais généralement une relation peu flatteuse pour des personnages féminins quasiment dénués d’individualité) est un élément récurrent du livre et, à l’image de ses protagonistes, pas toujours très subtil.

La même liste de lieux et de personnages décrit la « casemate » comme « le lieu de tous les mystères ». Elle donne aussi son titre original au livre et – même si je vois l’argument éditorial pour le titre français plus accrocheur, et même si le titre roumain apparait en toute première page sous le titre français – je regrette qu’il soit un peu éclipsé au profit d’un passage certes plus bref et marquant, mais qui peut paraitre plus anecdotique.

La casemate n’est pas juste « le lieu de tous les mystères », c’est aussi un lien direct avec le passé de la région, qui bien qu’évoqué de manière un peu latérale, semble peser sur le présent et l’avenir du quartier, peut-être d’une manière qui fait plus sens pour les gens du coin que pour nous (ce n’est pas un roman historique mais je me demande jusqu’à quel point c’est aussi un appel à la mémoire, sur une histoire récente un peu ensevelie mais qui revient comme un mauvais rêve). Point d’entrée secret vers la mer, la casemate fait aussi le lien avec le Danube plus lointain et ses villages lipovènes cachés dans les roseaux.

Tout cela tient en 150 pages, et c’est bien le talent de prestidigitateur de Tudor Ganea de créer, en si peu de pages et sur une trame si légère et entrecoupée de grandes enjambées dans le temps, une histoire si riche (de personnages, d’animation, de scènes et d’allégories) et de susciter tant de possibilités d’interprétation pour ses lecteurs.

L’Or des livres a consacré un billet très intéressant, illustré et bien plus complet à ce roman (elle s’intéresse notamment au style et à la construction). Mr K donne un compte-rendu tout aussi enthousiaste, et Zoom France Roumanie un aperçu plus bref, en forme de « marque-page », de ce roman étonnant, à l’imagination débridée, et aussi coloré que sa couverture française.

La femme qui a mangé les lèvres de mon père est le premier roman – et pour le moment le seul traduit en français – de Tudor Ganea, écrivain, architecte et natif de Constanţa.

Tudor Ganea, La femme qui a mangé les lèvres de mon père (Cazemata, 2016). Traduit du roumain par Florica Courriol. Le Nouvel Attila, 2020.

C’est la première de mes trois chroniques pour ce mois de février. Bravo à Patrice qui a correctement deviné ce premier titre ! A suivre, un livre traduit du slovène, puis un livre traduit du bulgare, ou vice-versa (rendez-vous ici pour un indice sur ces deux livres).


4 commentaires on “Tudor Ganea – La femme qui a mangé les lèvres de mon père”

  1. je le note dans mon pense-bête


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