Guéorgui Gospodinov – Tous nos corps

Lire coup sur coup La fuite extraordinaire de Johannes Ott et Tous nos corps, c’est un peu faire l’expérience des extrêmes (littérairement parlant). Le premier, un roman de Drago Jančar est, comme je l’écrivais hier, touffu et sombre, et peu disposé à proposer aux lecteurs des pauses entre sa première et sa 340e page. Le second est court, aéré, parfois silencieusement lumineux. Les textes de ce dernier prennent la forme d’une phrase, d’un paragraphe, de très courts textes : « leurs corps de fourmis ne sauraient se comparer à l’éléphant du roman », écrit Guéorgui Gospodinov dans sa postface intitulée « Sur la brièveté et ce livre – pour faire court ».

Il y a tout juste une centaine de microfictions dans ce recueil, et tout autant de points d’entrée : une lettre à Salinger, une femme âgée en Bretagne, une libellule verte, un homme H.H. et un poète Y.Y., un monastère franciscain, un Doberman, un chauffeur bulgare, un gingko biloba new-yorkais, pour n’en citer que quelques-uns.

Ce sont parfois une pensée à méditer, parfois une histoire qui fait sourire. Ce sont parfois un souvenir à partager, une phrase toute simple à laquelle l’auteur donne un autre sens (telle « la beauté sauvera le monde »), ou encore un renversement de perspective (tel celui qui mène au « Mouchoir de Foucault »).

Dans « Botanique », la veuve de la petite ville de garnison m’a fait sourire à chaque fois qu’ouvrant les pages au hasard, je l’ai retrouvée arrosant ses plantes. Mais chaque histoire a son caractère, amusant, méditatif, ironique, souvent solitaire. Elles sont reliées par des liens plus ou moins prononcés : l’après-midi, une pomme, des lieux (qui m’ont rappelé Dubravka Ugrešić méditant sur sa vie d’écrivain à l’étranger), et surtout l’idée de la multiplicité des corps et des vies dans tout être doté d’imagination. Cette idée est parfois explicite – « En épluchant une pomme », « Choix d’autobiographies », « Autre ailleurs » – et parfois moins – « Peau », par exemple – mais pose toujours la même question du qui-sommes-nous (surtout pour un écrivain).

J’avais un ami. On l’appelait le Toronto. Il a émigré à Toronto. Là-bas, paraît qu’on l’appelle le Sofiote.

En quatrième de couverture figure une citation du Calvert Journal, qui rapproche l’écriture de Gospodinov à celle de Calvino, de Borges ou de García Márquez. Dans sa postface, l’auteur aussi inscrit sa prédilection pour « la brièveté » dans la continuité d’une longue tradition qui part de l’Antiquité et continue jusqu’à (et au-delà de) Borges, englobant aussi des écrits bulgares tels que ceux de Daltchev, de Stratiev et de Metodiev (« pour ne citer que ceux qui ne sont plus parmi nous»).

J’en omets beaucoup. L’important, c’est que c’est une longue liste, qu’il y a une longue tradition, parfois confuse, passée sous silence, tombée hors du grand réseau du canon, mais qui est là.

J’ai aussi retrouvé avec plaisir, dans la liste de Gospodinov, le hongrois István Örkény et ses egyperces novellák, ses cocasses « nouvelles d’une minute » dont je me rends compte avec regret qu’elles sont tout aussi difficiles à se procurer en français que lorsque je les avais chroniquées en 2011.

En lisant mon exemplaire illustré avec humour et délicatesse de Tous nos corps, je découvre enfin Guéorgui Gospodinov, tout en ayant conscience de le découvrir « par la fin », ce recueil étant l’une de ses publications les plus récentes (2018 en bulgare), alors que Gospodinov est depuis presque trois décennies l’auteur de poèmes, de nouvelles, de romans, et de textes pour le théâtre, la bande dessinée et le cinéma. Il me semble en effet, et c’est une impression confortée par l’article du Calvert Journal (un entretien avec l’auteur alors que Tous nos corps venait de paraître en Bulgarie), que ce recueil contient toutes sortes de clins d’œil à des thèmes, des objets, des personnes, des états d’esprit, qui se retrouvent dans d’autres de ces livres parmi lesquels sont aussi publiés en français, dans la traduction de Marie Vrinat-Nikolov, L’Alphabet des femmes (Arléa 2003 et 2014), Physique de la mélancolie (Editions Intervalles, 2015) et Un roman naturel (Editions Intervalles, 2017).

Guéorgui Gospodinov, Tous nos corps (Всичките наши тела, 2018). Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov. Editions Intervalles, 2020.


6 commentaires on “Guéorgui Gospodinov – Tous nos corps”

  1. Vincent dit :

    Je viens de découvrir cet auteur dans « 14 écrivains bulgares » (L’esprit des Péninsules). De très bons textes courts.
    Je pensais à cet auteur dans votre article « Un programme de chroniques pour février ».

    • Un recueil de 2001 qui comprenait des extraits « inédits » à l’époque! Heureusement, grâce à Marie Vrinat nous sommes un peu mieux pourvus depuis, en tout cas en ce qui concerne Guéorgui Gospodinov. Félicitations d’avoir bien deviné.

  2. Vincent dit :

    Marie Vrinat fait vraiment un excellent travail. Merci aux traducteurs.

  3. […] Tous nos corps, de Géorgui Gospodinov, « recueil d’une centaine de microfictions environnementales » dans lequel « le corps du narrateur se fond avec le corps social, le corps animal, le corps floral, sur un ton a la fois tendre et drôle, humoristique et méditatif », dit l’éditeur Intervalles. Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov (paru le 20 novembre). Une chronique à retrouver sur ce lien. […]

  4. […] Guéorgui Gospodinov est probablement l’écrivain bulgare contemporain le plus reconnu en dehors des frontières de son pays. La langue française, notamment, est bien servie grâce aux traductions de Marie Vrinat-Nikolov, depuis Un roman naturel (en français chez Phébus en 2002 puis Intervalles en 2017), jusqu’à Tous nos corps (en français : Intervalles 2020), « histoires ultra-courtes » que j’avais chroniquées ici en début d’année. […]


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