Un partage d’impressions de lecture autour de Le crépuscule des dieux de la steppe, d’Ismail Kadaré

Les lecteurs et lectrices assidu.e.s de Passage à l’Est ! se souviendront que, mi-janvier, Patrice (Et si on bouquinait), Marilyne (Lire & Merveilles), Nathalie (Chez Mark et Marcel) et moi nous étions associés pour un voyage dans une Albanie hivernale en compagnie du Général de l’armée morte. Dans l’élan de cette lecture, Marilyne et moi avons continué notre découverte de l’incontournable écrivain albanais Ismail Kadaré, lisant chacune de notre côté son roman Le Crépuscule des dieux de la steppe. Nous avons mis en commun nos impressions, que nous vous livrons ci-dessous comme première contribution au Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Retrouvez aussi notre conversation et la chronique du Crépuscule des dieux de la steppe par Lire & Merveilles sur son blog, ici.

Lire & Merveilles – J’ai lu ta chronique après ma lecture, et, effectivement, même si l’aspect document historique m’intéresse beaucoup, il y a un sujet du livre qui m’a interpellé, celui de la position du narrateur : la lecture du Général étant récente, en lisant le Crépuscule, l’inversion de la situation m’a frappée : dans le Général, nous suivons un étranger en Albanie, dans le Crépuscule, nous suivons l’Albanais-étranger « d’un très ancien pays balkanique » en URSS. Nous avons ce paradoxe à la fois de l’inversion et du parallèle puisque dans les deux lectures, nous avons les regards d’étrangers sur les Albanais, leur culture, etc

Passage à l’Est ! – Je suis d’accord avec toi, et cette « étrangeté » du narrateur apparaît à plusieurs reprises, comme par exemple quand il décrit la fameuse ballade illustrant la bessa avec l’histoire de Constantin et de Doruntine. Cette ballade, et surtout l’image du mort et de la femme vivante, revient plusieurs fois dans le livre, pas juste en référence directe à cette ballade mais aussi pour illustrer l’impression qu’a le narrateur de son propre rôle en URSS. Je ne suis pas sûre d’avoir toujours saisi le lien entre cette ballade, et le développement du livre car je crois qu’il y a plusieurs liens métaphoriques. Qu’en penses-tu ?

Je me suis posée aussi beaucoup de questions quant à la présence récurrente de cette ballade tout au long du récit. Je l’ai d’abord vue comme une inscription culturelle du narrateur. Puis, je me suis demandée s’il n’y avait pas comme un effet miroir-opposition : il est question de littérature et des écrivains de l’URSS, de censure et d’autocensure. Alors, citer une ballade, c’est à dire un texte ancien, un récit oral, une narration profondément inscrite dans l’identité, une légende fondatrice vive, qui ne se laisse pas « taire », m’a paru comme une revendication identitaire et une pique contre le régime soviétique, contre « l’homme nouveau », contre le rejet de la culture traditionnelle, contre cette façon de nier la diversité des peuples, constituant les Républiques soviétiques notamment. J’ai pensé cela lors du passage dans l’Institut, la visite étage par étage, lorsque Kadaré emploie cette expression : « les langues des dénationalisés ».

Oui, j’ai aussi aimé ce passage. Juste avant de parler de ce « sixième cercle », il décrit les deux premiers étages, puis il continue en remplaçant « étage » par « cercle ». Tout de suite on pense à Dante ! Et, en effet, après les « schématiques » du troisième cercle, les « désenchantés du socialisme » du quatrième, les « calomniateurs » du cinquième, on a « ceux qui avaient abandonné leurs langues et qui écrivaient en russe ». Et ce sont tous des écrivains. Le passage est justement celui où il monte en ascenseur à son étage, avec son amie Lida à qui il a menti, un peu plus tôt dans le roman, en disant qu’il n’est pas un écrivain. Et peu de temps après cette scène de l’ascenseur, il va se fâcher avec elle, et finir par lui dire « je suis un écrivain, et par malheur je ne suis pas mort » (en référence à ce qu’elle dit plus tôt: qu’elle aime bien les écrivains, du moment qu’ils sont morts). Je crois que c’est aussi une manière de faire ce lien avec la ballade et, plus généralement, de faire le lien avec sa vision de ce que sont les écrivains vivants de l’URSS. En le relisant récemment, j’ai trouvé que la vision qu’a le narrateur de ce que devrait être un écrivain, et de ce que sont au contraire les écrivains d’URSS, est vraiment le fil conducteur du livre.

J’ai pensé aussi à Dante.

Effectivement, pour moi, ce livre nous parle de l’écrivain, de ce que peut (doit ?) être la littérature. Ce titre, avec le mot Crépuscule, toute cette atmosphère (proche de celle du Général) d’ombres, de malaise, me semble témoigner d’un moment d’incertitude. Il y a du roman d’apprentissage dans ce roman. Et aussi de la ballade justement, comme si, l’écrivain-héros est soumis à des épreuves initiatiques. S’il y a des motifs de désenchantement, déjà un propos désabusé dans ce récit de Kadaré, en même temps et dans le même temps, on sent que des choix se font, que se forme ce qui fera l’écrivain albanais, comme si il nous racontait doublement ses années de formation (en historique mais aussi en psychologique, en intime).

Je vais rebondir sur le mot « apprentissage »… J’ai l’impression que cette réalisation qu’a le narrateur du décalage entre la « vraie » vie, et ce que les écrivains de son époque écrivent dans leurs livres, est là dès le premier chapitre du livre. Pour moi, c’est ce qui fait le lien entre ce chapitre (qui, sinon, semble assez déconnecté par le lieu et les personnages (même si tout se passe aussi pendant une période de crépuscule)) et le reste du roman. Le narrateur écrit, par exemple, « qu’à part l’argent il y avait beaucoup d’autres choses qu’ils [les écrivains soviétiques contemporains] taisaient dans leurs œuvres… Ce contraste me donnait un sentiment de malaise permanent ». Un peu plus tôt, il se moque aussi de ces hommes et femmes célèbres qui « évoluaient entre les pages d’un livre » mais, dans la vraie vie tel que le narrateur la voit pendant ses vacances, ce sont des gens qui « souffraient de l’estomac et (qui) suivaient un régime ». Son ironie m’a fait sourire. Mais le contraste entre le vrai et ce qui est décrit, que ce soit de manière amusante comme ce petit passage, ou que ce soit de manière plus politique lorsqu’il s’agit de l’autocensure des écrivains, est là tout au long du livre, dès le début. Peut-être que l’apprentissage du narrateur est celui où il se rend compte des racines, et des conséquences, du “malaise permanent” qu’il ressent face à ce contraste ?

Exactement. Il me semble que ce qu’il constate par les écrivains soviétiques de cette période élargit sa réflexion sur la littérature. J’ai vraiment ressenti un questionnement constant sur « l’homme et l’œuvre ». Et cette réflexion me semble aussi élargie sur le regard que le lecteur a sur les écrivains, les vivants ou les morts (l’exemple en est le passage que tu as cité avec Lida qui préfère les écrivains morts). Ces écrivains morts ne peuvent plus décevoir en tant qu’homme. Comme si il ne restait que l’œuvre.

Je crois que Kadaré pose la question de l’implication politique (au sens élargi) d’un écrivain. Doit-il témoigner de l’Histoire, de la société, ou raconter de jolies histoires (même hors contexte politique de censure). Je l’ai ressenti également lors des pages consacrées à « l’affaire Pasternak », lorsque le narrateur somnole en entendant appeler « le Docteur ». Cet appel répété m’a paru métaphorique, un appel à l’aide, à soigner, c’est donc qu’il y a un mal, une gangrène. Et puis, je l’ai vu comme un hommage à Pasternak, son personnage « soigne » cette URSS, ces écrivains (auto)censurés (au sens où il en est le contrepoint, il « sauve » l’honneur des écrivains russes).

Je rebondis à mon tour, sur l’ironie : j’ai été surprise de tant sourire en lisant malgré l’atmosphère, ce talent de l’atmosphère et de la description.

Bien que sachant le sujet « historico-politique » Albanie-URSS, je ne m’attendais pas à un récit si autobiographique et intimiste.

Oui, sur l’ironie, il a vraiment le don pour des descriptions qui font sourire (je pense par exemple à celle qu’il fait, dans le chapitre 3, de Tabourokov, qui non seulement ressemble « à un pot exhumé au cours de fouilles archéologiques » mais en plus y ressemble « surtout en fin d’après-midi »). L’écriture même de Kadaré dans ce roman est le contraire de celle qu’il fustige par le biais de son narrateur, et aussi de Brigita, quand elle dit que les « livres actuels sont si ennuyeux, avec leurs héros aux larges épaules qui sourient constamment ». 

Sur le sujet de l’implication politique de l’écrivain selon Kadaré, je crois qu’il se pose en effet la question, mais je ne suis pas sûre – au vu de ce livre et des autres que j’ai lus – qu’il se voit comme un écrivain qui doit prendre position. Je pense que, pour ce qui est du narrateur (qui est un étudiant en littérature, à la fois en tant qu’étudiant inscrit à l’Institut Gorki, et comme « apprentis » de la vie), il préférerait ne pas avoir à se poser la question, il préférerait être libre d’écrire ce qu’Il veut sans se demander si c’est compatible avec les règles du « réalisme socialiste » et s’il va être rendu coupable d’avoir écrit de telle ou telle manière sur tel ou tel sujet. Mais pour ce qui est de Kadaré en tant qu’écrivain (c’est à dire peut-être de Kadaré en tant qu’étudiant qui a passé le stade de l’apprentissage), son rapport à son monde contemporain me parait beaucoup plus complexe, tant il se réfugie souvent dans le passé plus ou moins lointain. Peut-être justement pour ne pas avoir à parler du présent, ou pour en parler de manière très détournée. Mais, comme tu l’écris, ce n’est pas le cas pour Crépuscule, qui est en effet très autobiographique. 

Et justement, si c’est un roman autobiographique, la question du Docteur Jivago devient encore plus intéressante. En relisant le passage où le narrateur a entre les mains un fragment (clandestin) du livre, je me suis dit que Kadaré aussi devait avoir eu un passage (ou l’intégralité) du livre entre les mains même si c’était un livre « banni » ou vu comme « dangereux ». J’ai essayé de retrouver le passage qu’il cite et qui est censé être « le début du chapitre XXXI » (il le cite vers la fin du chapitre 2) mais le découpage de mon exemplaire du Docteur Jivago est coupé différemment et il n’y a pas de chapitre XXXI!

Je complète ma réponse précédente, à la fois à propos de l’ironie et de ce questionnement sur l’homme et l’œuvre en citant en exemple le passage durant lequel le narrateur aperçoit Boris Pasternak : il jardine, vêtu d’une chemise achetée au kolkhoze, selon le narrateur. Cette situation et cette apparence ne semblent pas en adéquation avec la réception d’un Nobel de littérature au narrateur.

Sur l’ironie, j’ai noté cet extrait fabuleux à propos de la discussion entre étudiants à propos du temps dans le récit (où Proust apparaît, évidemment). Dans ce passage, se pose la question de la narration pour les « écrivains de la toundra » qui connaissent six mois de jours puis six mois de nuit :

« il faut mettre à l’étude le réalisme socialiste dans la toundra […] mais te rends-tu compte que dans la toundra et la taïga réunies, sur une étendue de trois millions et quelques kilomètres carrés, il y a un seul et unique écrivain, Kiouzenguech ? Faudrait-il créer une théorie littéraire pour lui tout seul ? Cela nous semblait à la fois sinistre et grandiose. Régner en maître, seul, sur une étendue six fois supérieure à celle de l’Europe ! ».

Où l’on retrouve le thème de la diversité et de sa négation…

Pour te répondre enfin, je te rejoins sur le fait qu’il n’écrit pas qu’un écrivain doit prendre position. En revanche, j’ai eu l’impression (hormis sa revendication de liberté d’écriture, de fond comme de forme) qu’il recherchait une réalité dans la littérature, à défaut d’une subjective vérité. Je dis réalité, au sens, de pouvoir retrouver l’esprit des lieux, celui des personnes, l’humanité. Une forme de réalisme. Prendre des sujets dans le passé n’empêche pas de parler du présent, ou de thématiques intemporelles, que ce soit lié à l’exercice du pouvoir (je pense à ma lecture lointaine de La Pyramide) ou aux sentiments (dont ceux d’appartenance à une culture). J’ai pensé ça au début du roman, lorsque le narrateur cherche un livre décrivant Moscou, voulant retrouver la ville qu’il connaît, qu’il vient de quitter. Livre qu’il ne trouvera pas. Ce qui s’écrit ne correspond pas.

Le passage avec le Docteur Jivago m’a prise par surprise, j’avais oublié que ce roman était présent dans le roman de Kadaré. Ma lecture de Jivago étant récente, ce fut une très intéressante surprise. Dans mon exemplaire, il y a le dossier de « l’affaire Pasternak », mais je n’avais pas compris que cette affaire avait été si publique, une campagne médiatique violente, je croyais qu’il s’agissait plus de politique au sens où ce roman avait été étouffé, qu’au contraire, il y avait un silence de plomb. Ce qui m’a gênée, en lisant ce qu’en dit Kadaré, c’est que nombre de personnes envoient des protestations, dénigrent l’auteur et l’œuvre. Mais qui l’a lu puisque le livre est interdit ?

Notre conversation coïncidait avec la table-ronde des Journées du livre russe sur le thème « Guérison et vie éternelle dans Le docteur Jivago« 

En relisant ton billet sur Le Docteur Jivago, je me suis rappelé que ton exemplaire a un « dossier Jivago » qui m’intéressait et qui doit éclairer beaucoup de choses, y compris sur l’aspect public ou étouffé de la campagne. Je suppose que, comme c’était déjà la période où Khrouchtchev avait succédé à Staline, il y avait un peu moins de répression et de crainte. Mais je crois que la campagne médiatique, et la suppression du roman, ne sont pas mutuellement contradictoires : il suffit de présenter une certaine vision de l’écrivain (pas du roman puisque, comme tu le soulignes, il est possible que peu de gens l’auront lu) puis de l’attaquer. Mais cette campagne de dénigrement est effarante avec tous ces gens et ces groupes de gens, orchestrés pour envoyer leur pluie de communiqués contre Pasternak (ou ce qu’ils auront compris de Pasternak). Et parmi eux, même des collègues du narrateur ! On en revient à ce qu’on écrivait plus tôt, sur le regard que porte le narrateur sur les écrivains qui l’entourent. Et je crois que ce long passage sur Pasternak forme aussi une sorte d’avertissement pour le narrateur, qui est doublement vulnérable : il veut écrire le « réel » sans filtre idéologique, et en plus il est albanais, à un moment où les relations entre l’URSS et l’Albanie se tendent. Si je me souviens bien, il y a un passage où il se demande ce qu’il ressentirait si une de ces campagnes médiatiques étaient orchestrées contre lui. 

Ça nous amène vers la fin du roman, qui est double, d’une certaine manière : il y a tous les développements politiques entre les pays du camp communiste (le fameux Vukmanovic-Tempo, par exemple), qu’il évoque sans entrer dans les détails et qui me paraissent assez mystérieux, et il y a la fin abrupte de son histoire avec Lida, qui est aussi le résultat de ces développements politiques. Cette fin de l’histoire, où il quitte soudainement Lida, nous ramène aussi vers la bessa, l’histoire de la parole donnée, et aussi vers son statut d’étranger (au début du roman, Lida était méfiante vis-à-vis des étrangers car « il leur arrive de s’éclipser soudainement »). Et toi, comment as-tu compris cette fin du roman, qui me semble laisser beaucoup de choses en suspens ?

Nous retrouvons en effet à la fin la bessa et la ballade, comme un retour à l’Albanie, qui, pour moi, préfigure le retour de l’écrivain-narrateur dans son pays. C’est aussi à cause de cette fin que j’ai perçu ce roman comme un « roman d’apprentissage ». La période URSS est terminée, une page est tournée mais l’Histoire-l’histoire n’est pas terminée. J’ai ressenti également cette impression de non-fin. Ce n’est pas un épilogue. Mon ressenti est peut-être faussé par mon exemplaire. Il s’agit du volume Bouquins des éditions Robert Laffont. Dans ce volume sont réunis trois romans qualifiés de « politique », autour « des rapports difficiles qu’entretint la petite Albanie avec l’Union Soviétique et la Chine » malgré leur tonalité différente. Les deux suivants, présentés comme un diptyque, sont L’hiver de la la grande solitude et Le concert. Je crois qu’en tournant la dernière page du Crépuscule, j’attendais une suite « chronologique » et historique avec L’hiver .

J’en profite pour te confirmer que sur cet exemplaire le nom du traducteur est Jusuf Vrioni.

Quant à la crainte du narrateur d’être victime d’une campagne de dénigrement, il semble que ce soit également autobiographique. Dans mon exemplaire, il y a une courte préface au Crépuscule signée Eric Faye dans laquelle il précise que Kadaré a subi « une campagne impitoyable, du même type, après l’écriture de son Hiver de la grande solitude » « au milieu des années 70 ». Selon Eric Faye : « Quand il évoque Pasternak, Kadaré envoie ni plus ni moins qu’un SOS par-delà les frontières. »

Intéressant, cette préface d’Eric Faye. J’aimerais vraiment lire une biographie de Kadaré pour mieux situer Kadaré par rapport à ses livres, et Kadaré par rapport aux développements internes de l’URSS et de l’Albanie – et peut-être aussi de la Chine. Mon exemplaire est celui de chez Fayard en 1981, donc c’est la version « épurée » : pas de préface, pas de nom de traducteur!

Je complète à propos de la préface : Eric Faye raconte que le Crépuscule connut « plusieurs avatars » avant d’être le roman que nous avons lu. Il y a eu d’abord des poèmes, puis une nouvelle (correspondant au premier chapitre). Le roman ne fut publié que dans un recueil, « discrètement inséré dans un volume de récits » Dans la version française, des passages ont été ajoutés. Il n’est pas précisé lesquels.

Pour terminer, je pensais citer un passage qui rappelle ce que tu as dit sur la diversité dans l’URSS et que j’ai beaucoup aimé car il est très poétique et évocateur. C’est celui où, dans le deuxième chapitre, le narrateur est revenu à Moscou et crève de solitude. Il se rend au bureau de poste pour essayer d’obtenir une communication par téléphone avec la Lettonie qu’il vient de quitter. Mais la ligne est brouillée, et le nom de la personne qu’il cherche est

“immédiatement englouti, déchiré, émietté, absorbé par le sable, la bourbe des marais, la taïga, les aurores boréales, et il ne resta à la surface rien d’autre qu’une faim grise qui recherchait d’autres noms, peut-être le mien, avec une plainte pitoyable.”

Et toi, une citation ou une pensée pour terminer ?

Je n’aurais pas tant apprécié cette lecture si je n’avais pas lu auparavant avec toi le Général qui m’a permis d’entrer dans l’univers de Kadaré, dans son style. Alors oui, un extrait, un peu long, mais dont l’écriture m’a saisie et ravie (dans le deuxième chapitre également) :

« J’étais exténué et je m’étendis sur mon lit, mais en dépit de tous mes efforts pour m’endormir, je ne parvenais à atteindre que la périphérie du sommeil, ses contreforts grisâtres, incolores, insonores, encore éloignés de son centre pittoresque et de mes rêves. Dans cet état de somnolence, j’entendais monter de la rue le grésillement des fils des trolleybus lorsque ceux-ci approchaient de l’arrêt. Les cerfs indolents des contes cherchaient à me transporter vers le cœur de Moscou, mais ils ne parvenaient pas à accélérer leur course, ils voguaient en l’air, désorientés, leurs bois s’enfonçant dans les nuages alors que, sous leurs ventres, des chemins gris et sinueux, anonymes, attendaient que nous retombions sur eux ».

Il y a beaucoup d’états un peu secondaires, dans ce Crépuscule… la somnolence, l’ivresse, le voile que dépose la nuit estivale sur les relations entre les gens… Tu écris « court et dense », j’avais écrit “riche et mouvant”. Ce sera le mot de la fin ?

Les mots de la fin : ce fut un riche et dense échange, je te remercie.

Merci à toi également d’avoir poursuivi avec moi cette aventure avec Kadaré !


15 commentaires on “Un partage d’impressions de lecture autour de Le crépuscule des dieux de la steppe, d’Ismail Kadaré”

  1. Marilyne dit :

    Une formidable première contribution à ce mois de l’Europe de l’Est grâce à toi. Ce fut une très belle expérience. C’est vraiment gratifiant quand les lectures peuvent s’enchaîner ainsi, en faisant des liens ( de sens, de lectures, de rencontres ). Je ne pouvais pas imaginer, quand j’ai – enfin – lu Le docteur Jivago l’été dernier que j’irai jusqu’en Albanie en ta compagnie :). Je vais poursuivre la lecture de Kadaré, évidemment.

    • Moi non plus, je ne pensais pas que j’irai jusqu’à Moscou en bonne compagnie, grâce à mon article sur les bonnes raisons de lire Kadaré. Je suis contente, finalement, d’avoir « mangé la consigne » en publiant ma chronique du Crépuscule en janvier et d’avoir ainsi eu l’occasion de faire cet échange vraiment très fructueux et enrichissant. J’espère que nous aurons l’occasion de refaire ce genre de conversation!

  2. votre échange est passionnant et active fortement l’envie de lire le livre
    on devrait faire ça plus souvent sur les blogs

  3. nathalie dit :

    Houlala que c’est intéressant tout cela ! J’ai programmé un billet sur Kadaré, un autre titre, pour bientôt, mais votre discussion donne très envie de livre ce Crépuscule, surtout si c’est un prétexte à lire Dr Jivago ! Je ne suis pas surprise de retrouver Faye en préfacier, un auteur amateur de brume.
    Bravo pour ce billet très riche et qui donne très envie !

    P. S. Sur mon blog un mystérieux solénoïde a pris place.

    • Merci. Chouette, encore un Kadaré! Je me demande bien lequel. Je n’ai jamais rien lu d’Eric Faye, le recommandes-tu? Oui, mon attention a aussi été attirée vers ton blog par une « sorte d’immense bobine électrique créant un champ magnétique » et je vais écrire ici ce que j’ai écrit là-bas: chapeau bas devant cette belle chronique d’un livre qui, à l’évidence, est complexe à appréhender mais stimulant à lire!

      • nathalie dit :

        Oh Faye n’est pas un grand écrivain, mais les Trois frontières m’avait bien plu. Des forêts profondes et de la brume, cela ne m’étonne pas qu’il apprécie Kadaré. En revanche son dernier sur le fantôme de Chopin est assez moyen.

      • Tu m’intrigues + les trois frontières sont à la bibliothèque = affaire à suivre. Merci!

  4. Vincent dit :

    Echange passionnant. Et donc double envie de découvrir (rapidement) ce livre et cet auteur. « Le Général » était déjà programmé.

  5. Patrice dit :

    Très belle initiative, bravo ! Que de choses à dire sur un tel roman au delà du thème Albanie-URSS. Cela donne envie de relire Kadaré bien sûr (l’extrait sur Tabourokov est vraiment drôle !) mais aussi Pasternak.

    • Je crois que les belles initiatives fleurissent pour ce mois de l’Europe de l’Est (je pense aux jolies aquarelles de Miriam). Je n’en ai pas fini avec Kadaré et je crois que je ne suis pas la seule dans ce cas. Et je me dis aussi que je devrais (re)lire Pasternak, et pas juste Le Docteur Jivago!

  6. […] Le crépuscule des dieux de la steppe, d’Ismail Kadaré (Passage à l’Est!) […]

  7. […] Le Crépuscule des dieux de la steppe, d’Ismail Kadaré (Passage à l’Est) […]


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