Yolande Foldes (Földes Jolán) – La rue du chat-qui-pêche

Pour la suite de ce « mois de l’Europe de l’Est », j’ai choisi de revenir vers la littérature hongroise, que j’ai un peu négligée l’année dernière. Je vais donc présenter quelques livres pas toujours très connus, éparpillés sur plusieurs décennies du XXe siècle. Il y aura deux fils communs entre plusieurs d’entre eux : le fait qu’ils parlent d’exil, et aussi le fait qu’ils ont été écrits dans des circonstances liées à l’exil.

Pour commencer ces chroniques, voici un très exemple de ce que je viens d’écrire : publié (je crois) en 1936, La rue du chat-qui-pêche (A halászó macska uccája) est un sympathique roman qui se déroule presque entièrement à Paris, et qui a été écrit par une femme hongroise qui a vécu à Paris puis Londres. C’est un livre sur la vie et sur l’exil, sur la vie des exilés, et un livre qui se laisse avaler si rapidement et si agréablement que ce n’est qu’après qu’on s’aperçoit de ses petites faiblesses.

Dès les premières pages, on fait connaissance avec la famille Barabas, héroïne du roman : ils ont déjà quitté Budapest et sont en train de changer de gare, à Vienne ; ils se rendent à Paris.

On était en 1920 … Les Barabas étaient partis de Budapest à l’aube et arrivés à Vienne au début de l’après-midi … Ils seront à Paris après-demain à l’aube.

Ils quittent un pays ruiné et où un bon ouvrier tel que M. Barabas ne trouve plus de travail. Mme Barabas, sage-femme diplômée, a depuis longtemps arrêté de travailler pour s’occuper de leurs trois enfants, Anna, Jani et Klari.

Nous découvrons avec eux, à leur arrivée à Paris, une ville de petits hôtels meublés. Le leur sera celui de la rue de la Huchette, à quelques pas du quai St Michel et de Notre-Dame, avec une chambre donnant sur la ruelle du Chat-qui-pêche (ils finiront par s’y installer dans un petit appartement). On y découvre aussi le Paris des immigrés, arrivés des quatre coins d’Europe : dans le roman, ils sont souvent arrivés là après avoir été chassés par la révolution russe. Parmi eux, Bardichinov l’ex-banquier pétersbourgeois, et Liiv le lituanien socialiste, formeront le cercle d’amis le plus proche, mais ils seront rejoints par Alvarez (l’anarchiste « antialcoolique et végétarien ») et Maura le monarchiste, l’enjoué Vassia et le mystérieux Fedor, Papadakis le Grec rescapé d’Asie mineure et Meneghetti le ministre libéral exilé par le fascisme.

Ce sont Bardichinov et Liiv qui apprennent le français à la famille nouvellement arrivée, qui amènent les deux plus jeunes à l’école et la plus âgée au musée. Foldes se moque un peu des Français : Gaston, le propriétaire de l’hôtel, qui « a un cerveau politique », préconise la dictature pour la « racaille » (les peuples non-français) et se réjouit des événements politiques qui permettent de remplir d’exilés les petits hôtels parisiens comme le sien. Mais, par la voix de ses personnages, Foldes salue aussi le modèle scolaire républicain : Jani, arrivé à l’âge de neuf ans, sortira ingénieur de l’Ecole centrale et Klari (sept ans) fera médecine. Seule Anna, trop âgée (12 ans) à leur arrivée à Paris, échappera à l’école et n’apprendra la France et le français qu’en allant faire le marché quotidien pour la famille, puis en travaillant dans un atelier de couture.

Si les flux et reflux de la politique internationale influent sur les va-et-vient des différents groupes d’émigrés, il y a un autre aspect de cette actualité qui impacte directement et négativement les Barabas.

Quelques messieurs en Hongrie ont fabriqué de la fausse monnaie française…

– Je suis désolée, mais vous devez comprendre. Avec tout ce que vos compatriotes ont fait contre la France !… Je ne puis continuer à employer une Hongroise. Le caissier vous remettra une semaine de salaire. Adieu, mademoiselle Anna.

Un peu plus tard, un roi de Yougoslavie et un ministre français sont tués à Marseille… rien à voir avec la famille Barabas mais les conséquences sont tout aussi dramatiques pour la famille. Une première tentative d’exil en Amérique du Sud se termine en désastre, une autre – de retour à Budapest – est une déception pour le père et pour sa fille aînée.

Plus tôt dans le livre, la famille a vécu dans la frayeur que la mauvaise conduite des Hongrois de Paris déteigne sur eux. Car ils ne sont bien sûr pas les seuls à s’être installés, tous n’ont pas à l’idée de travailler dur et de prospérer honnêtement, et les Hongrois restent vus comme des ennemis de la France (souvenir de la guerre encore récente). C’est par István, ce bon à rien qui exploite le bon cœur des parents Barabas et n’en finit pas d’embêter Anna pour qu’elle vienne chez lui, que les ennuis manquent d’arriver.

A cette époque on peut diviser les Hongrois de Paris en trois groupes. D’abord, ceux qui n’ont rien à faire avec le communisme et le politique. Ils sont venus de leur plein gré, parce que le travail était rare et qu’ils n’arrivaient pas à gagner leur vie chez eux. Le second groupe d’émigrants peut être lui-même subdivisé en deux branches : d’une part les socialistes, d’autre part les communistes, que l’exil n’a en rien rapprochés. Le troisième groupe se compose de la lie. Individus équivoques, aventuriers, charlatans, bref – et pour employer l’expression créée à Paris à cette époque – les « tapeurs ». Le tapeur suce les deux autres groupes et les institutions charitables. (…) Il n’y a aucun lien, aucun contact entre ces divers groupes.

Comment tout cela va-t-il se finir ?

Malgré les tracas et les difficultés, le ton est enjoué, les pages se tournent rapidement grâce aux dialogues et aux situations qui se succèdent à vive allure. C’est ponctué parfois d’une réflexion plus profonde sur la double aliénation qui, même après plus de dix ou quinze ans passés à Paris, les sépare des Français tout en les rendant irrémédiablement étrangers dans leur pays d’origine. Peut-être Klari et Jani, arrivés plus jeunes, s’en sortiront-ils mais pour Anna c’est déjà trop tard. Moins éduquée, plus solitaire, c’est par son regard plus lucide et réfléchi que nous suivons les fortunes de la famille Barabas.

Anna découvre soudain avec émotion qu’Albertine est la première créature de France qui ait jamais franchi leur seuil. Il y a plus de dix ans qu’ils habitent ici, et Albertine est la première… Jamais une voisine n’est seulement venue leur emprunter deux œufs. Quel étrange univers, fermé, reclus, que le leur, que celui des étrangers à Paris, et peut-être dans toutes les villes du monde… Ils sont ici, vivant au milieu des Français depuis dix ans déjà, et ils ne se mêleront jamais à eux, jamais. A qui la faute ? Anna réfléchit, tout en s’efforçant, distraitement, de bavarder avec Albertine.

Malgré tout son charme, et ses observations parfois plus profondes (comme celle ci-dessus, ou celles – à nouveau provenant d’Anna, sur les femmes et le mariage), La rue du chat-qui-pêche a aussi ses faiblesses. La description de la tentative d’exil en Amérique du Sud est peut-être inspirée d’histoires vécues mais est traitée tellement rapidement qu’elle n’apporte finalement pas grand-chose du point de vue romanesque et fait doublon avec la tentative, plus longue, de retour en Hongrie qui arrive un peu plus tard. Et Foldes a beau nous expliquer que Klari cache un cœur d’or sous ses airs revêche, ses rares discours la font paraitre acerbe et généralement déplaisante. Peut-être la traductrice ne l’a-t-elle pas beaucoup aimée non plus et lui a donné le ton raide et peu naturel qui semble la caractériser ? Heureusement, Klari n’est pas très présente dans le roman.

Cette « version française » du roman a été réalisée par Denise van Moppès, une traductrice de l’allemand et de l’anglais (Daphne du Maurier, Hemingway, Alan Paton…). La traduction, publiée en 1937, a donc été réalisée à partir de l’anglais ce qui, d’une manière, faisait sens – le roman venait de recevoir le prix de l’agence littéraire londonienne Pinker. Auteure de plusieurs romans à partir des années 1930, Yolande Foldes (Földes Jolán) est traduite en français à partir autant de l’anglais (Exilés, en 1934 ; Pile ou face, en 1939), que du hongrois (Il était une lycéenne, 1937, Je me marie, 1938). Cette traduction française de La rue du chat-qui-pêche (Albin Michel) a été rééditée en 1957 (Le Livre de poche), puis en 1992 (chez In Fine). Jolán Földes (1902-1963) avait étudié à Vienne et à Paris (à deux pas de la rue du chat-qui-pêche) avant de revenir à Budapest dans les années 1930, puis de s’exiler en Angleterre.

En Hongrie, le livre a bénéficié à sa publication d’une recension positive, dans la revue Figyelö, d’un autre Hongrois connaisseur de la France : András Hevesi. Né à Budapest au début du siècle, Hevesi avait commencé ses études universitaires à Budapest mais avait été contraint de les terminer à Paris, en raison du numerus clausus en vigueur durant le régime de l’amiral Horthy (il fait donc partie de la « liste B » qu’évoque Foldes lorsqu’elle décrit une deuxième vague de nouveaux arrivants hongrois à Paris). Hevesi mourra quatre ans après sa recension du livre de Foldes, en 1940, à Epinal où il avait rejoint l’armée française en tant que volontaire. Il est l’auteur de Pluie de Paris, roman autobiographique publié en Hongrie en 1936 et en français aux Editions des Syrtes en 1999 (le lien vers l’éditeur ici) avec une préface d’un autre émigré et ami hongrois en France, François Fejtö (lui-même auteur dans les années trente d’un beau Voyage sentimental, publié aux Syrtes en 2001 et que j’ai chroniqué ici).

Décidément, cette chronique du roman de Foldes nous emmène bien loin de la Hongrie…

Yolande Foldes, La rue du chat-qui-pêche (A halászó macska uccája, 1936). Version française de Denise van Moppes, 1937.


13 commentaires on “Yolande Foldes (Földes Jolán) – La rue du chat-qui-pêche”

  1. Marilyne dit :

    Le titre m’a interpellée, me demandant s’il s’agissait bien de la rue parisienne… Les thèmes m’interessent, ce doublement étranger et le regard sur la communauté.

    • C’est en effet bien la même. Paris a dû bien changer depuis, mais la question de « qui est-on? » quand on ne fait pas vraiment partie de la communauté où l’on vit et pas non plus de la communauté qu’on a quitté, continue à perdurer pour bien des individus partout dans le monde. C’est un des ressorts de la littérature!

  2. ah quel plaisir de retrouver ici un livre que j’ai lu il y a des années, j’allais dans une bibliothèque qui était très particulière car tout était mélangé et entassé mais parfois on sortait une pépite comme cela
    j’ai lu ce roman avec bonheur parce qu’il parlait d’un pays dont je rêvais, c’était le nom qui me plaisait, je ne garde vraiment que le souvenir du titre mais j’ai été heureuse de le croiser là

  3. Patrice dit :

    J’aime beaucoup le dernier extrait même s’il est très triste. Merci également pour les liens sur les livres d’Hevesi et de Fejtö. Et pour cette nouvelle participation, bien sûr !

  4. WordsAndPeace dit :

    Le titre me fait forcément penser à Balzac: La Maison Du Chat-Qui-Pelote. Y a-t-il un rapport ?

  5. […] Yolande Foldes (Földes Jolán) – La rue du chat-qui-pêche → […]

  6. […] l’inscris dans ma série de livres autour de la Hongrie et de la relation à la Hongrie (après La rue du chat-qui-pêche, L’enfant du Danube, et Histoires du Huitième District), et même aussi si j’avais cité Agota […]

  7. […] Yolande Foldes, La rue du chat-qui-pêche (A halászó macska uccája, 1936). Version française de Denise van Moppes, 1937. Rééditions en 1957 et 1992. Une chronique à retrouver sur ce lien. […]

  8. […] La rue du chat-qui-pêche, de Yolande Foldes (Passage à l’Est!) […]

  9. […] La rue du chat-qui-pêche, de Yolande Foldes (Földes Jolán) (Passage à l’Est !) […]


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