Giorgio et Nicola Pressburger – Histoires du Huitième District

Mercredi dernier, avec L’Enfant du Danube, nous étions dans le « Faubourg des Anges » (Angyalföld), qui constitue une partie du 13e district de Budapest. Pour continuer ma série de livres hongrois ou marqués par une relation à distance avec la Hongrie, je vous propose de me suivre dans un autre quartier de Budapest qui a beaucoup changé au fil des décennies, avec cette lecture des Histoires du Huitième District, de Giorgio et Nicola Pressburger.

Le touriste qui s’apprête à visiter Budapest, capitale d’un empire disparu depuis plus d’un demi-siècle, mais encore célèbre pour la joyeuse vie qu’y menait la haute société et pour la multitude des peuples qu’il rassemblait, ne peut se retrouver que par erreur dans le Huitième District.

Des 23 districts actuels de Budapest, le 8e est à mes yeux l’un des plus fascinants. Quand je suis arrivée il y a une douzaine d’années, ce quartier était présenté comme dangereux, un repaire de pauvreté, de criminalité et de prostitution où mieux valait ne pas s’aventurer, de jour ni de nuit. Quelques « intrépides » proposaient des visites guidées, avec café chez l’habitant et récital de violon plus ou moins improvisé chez les familles Rom du coin.

Aujourd’hui, la traversée du quartier, qui s’étend de part et d’autre du grand boulevard (Nagykörút), révèle encore nombre des mutations (architecturales, sociales, historiques) du quartier. Mais son caractère général s’est beaucoup modifié sous l’effet d’un processus d’embourgeoisement et de la destruction par endroits de groupes entiers de vieux immeubles d’habitation pour les remplacer par un vaste ensemble d’appartements, bureaux et commerces modernes. Les parcs, réaménagés et les marchés couverts rénovés sont aussi les témoins de la métamorphose du quartier.

Ce quartier n’en est pourtant pas, dans ces premières années du XXIe siècle, à sa première métamorphose : les Histoires du Huitième District de Giorgio et Nicola Pressburger sont celles des évolutions de la première moitié du XXe siècle, époque où le quartier était partagé entre Juifs et Tziganes, « les deux minorités parias de l’empire austro-hongrois ». Leur arrivée récente avait, écrivent les deux frères, fait fuir les « petits bourgeois, nobles déchus, bien-pensants, patriotes [et] rentiers » pour lesquels les urbanistes de la fin du XIXe siècle avaient aménagé ce nouveau quartier.

Les frères jumeaux Giorgio et Nicola Pressburger y sont nés en 1937, dans une famille juive en 1937 installée près des places Teleki et Matyas. Ils ont accumulé, dans leurs années d’enfance, les impressions ont nourri plus tard ce roman en forme de recueil de nouvelles. Dans « Le Temple », le narrateur (toujours unique mais clairement autobiographique), évoque « l’atmosphère magique », la « dimension singulière » que revêtent l’espace, l’air et la lumière dans ce lieu où, le vendredi soir, les hommes revêtent leurs écharpes de prière et oublient temporairement leurs querelles. Dans « L’Ombre », c’est le souvenir d’un amour enfantin pour Zilla qui ressort du récit des visites que se faisaient chaque dimanche les différentes branches de la famille élargie.

De ce monde de familles juives récemment arrivées de Slovaquie*, de Russie ou d’ailleurs, un monde de petits commerçants et de vendeuses d’oies, surgissent aussi des personnages insolites. Ce sont presque toujours des femmes, porteuses de leur propre morale : Ilona Weiss, que sa beauté n’empêcha pas d’être circonspecte face aux hommes qui voulaient la posséder, Franja si peu éveillée en apparence et pourtant dotée « d’une rouerie vraiment exceptionnelle », ou encore Selma Grün, qui régna sur son entourage à coups de maximes et d’un savant mélange de politesses et d’injures.

Le regard de l’adulte filtre ces impressions d’enfance, et y rajoute celles qu’apportent le temps et l’éloignement, donnant ainsi au recueil un ton qui rappelle immanquablement les histoires d’Isaac Bashevis Singer. Mais Bashevis Singer était né dans les premières années du siècle et, installé aux Etats-Unis des 1935, avait assisté à distance à la disparition de la communauté juive de Pologne dans laquelle il avait grandi. Nés bien plus tard, les frères Pressburger ne quittèrent la Hongrie qu’au moment de la révolution de 1956, ayant – contrairement à certains membres de leur famille – survécu à l’Holocauste, et vécu l’étatisation de l’économie.

Ainsi leurs histoires se font-elles aussi le reflet de ces chapitres dramatiques de l’histoire juive et hongroise : dans « Le Temple », les jeux et les expéditions exploratoires que mènent les enfants parmi les hommes en prier ou les femmes réunies dans le matronée, prennent soudainement fin « en 1944, le jour où il me fallut pénétrer pour la première fois dans le temple sans la présence rassurante de mes parents ». Le temple, placé sous la protection de la Suède, devient un refuge pour les enfants de la communauté, mais un refuge de temps de guerre, sans nourriture suffisante, sans sorties, bientôt sans eau et sans électricité alors qu’au dehors les combats font rage pour la libération de Budapest.

Dans cette histoire comme tant d’autres, ce n’est pas seulement le passage du temps qui donne son parfum de triste nostalgie à ces souvenirs, mais l’éloignement : pendant la longue absence du narrateur, le quartier a changé, le temple abandonné est désormais vide et délabré, en partie occupé par une entreprise d’Etat. A son retour, le narrateur ne peut plus que voir le contraste entre ses souvenirs du temple vivant, et ce qu’il a dorénavant sous les yeux.

Je m’approchai d’un banc, j’y posai les mains. Comme si une brusque lumière m’avait dessillé les yeux, je vis pendant un instant, dans un espace dilaté, une foule de Juifs bercés par leur prière, j’entendis les clochettes de la Torah tinter doucement. Les hommes avaient ramené sur leur tête le tales d’où dépassait leur robe blanche. « Viens prier avec nous », les entendis-je murmurer. Je frissonnai, car on ne peut qu’obéir à leur voix : l’appel des morts est fatal est sacré.

Pour les adultes qui ont survécu aux bataillons de travail obligatoire, au ghetto et au siège de Budapest, la vie reprend son cours, apportant même quelques changements ironiquement appréciables. (« La population du quartier avait été à ce point décimée par l’Holocauste que les rescapés disposèrent de bien plus d’espace. Ma famille s’éleva d’un degré dans l’échelle de la dignité sociale et humaine. »). De nouvelles calamités s’apprêtent cependant à descendre sur les rescapés vivant du petit commerce, avec la transformation de leurs échoppes en magasins d’Etat.

Au cœur de l’histoire « Les Tables de la Loi selon Selma Grün », le personnage de Selma (cette « très grosse femme, connue des vendeurs d’oies de tout le Huitième District et des gitans ») semble incarner l’ensemble du quartier : son caractère, sa coloration, son animation, et son histoire et celle de ses habitants. Ce chapitre est aussi représentatif de la tonalité générale du livre dont les vrais sujets sont toujours les hommes et les femmes de la famille et du voisinage – souvent des personnages à l’allure quasiment fantastique, ou que le regard d’enfants préservés dans les souvenirs d’un adulte, a rendu fantastique.

Lorsque l’Histoire entre dans le quartier, c’est toujours un peu de manière détournée, filtrée par le regard de l’enfant et la mémoire collective du quartier. Ainsi, à la fin de l’histoire de Selma, les conséquences de la révolution de 1956 est évoquée de manière caractéristiquement laconique.

Puis le nouvel Etat connut à son tour des convulsions et tous les jeunes parents de Selma abandonnèrent le Huitième District et quittèrent le pays.

Parmi ces « jeunes parents » se trouvaient aussi les frères Pressburger. György devint ainsi Giorgio, et son frère jumeau Miklós, Nicola. C’est ainsi aussi que Giorgio devint triestin (et l’auteur de Nouvelles triestines, publiées chez Actes Sud et que je lirais bien en accompagnement non pas seulement de Claudio Magris ou de Paolo Rumiz, mais aussi de Boris Pahor), et que ces Histoires du Huitième District sont traduites non du hongrois, mais de l’italien, par Hélène Leroy. J’espère que cela n’empêchera pas ce livre de trouver bonne place dans le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Nicola Pressburger, décédé en 1985, était journaliste, mais c’est surtout son frère Giorgio qui s’est fait connaître comme metteur en scène (théâtre, télévision, comédies musicales) et écrivain. Cet « Hommage à Giorgio Pressburger » par son autre traductrice, Marguerite Pozzoli, est un portrait bien plus complet de cette « grande voix de la Mitteleuropa », décédé en 2017.

*le nom même de Pressburger est une illustration de ces pérégrinations récentes, étant issu de Pressburg, l’ancien nom allemand de l’actuelle Bratislava (Pozsony en hongrois).

Giorgio et Nicola Pressburger, Histoires du Huitième District (Storie dell’ottavo distretto, 1986). Traduit de l’italien par Hélène Leroy. Verdier, 1989.


10 commentaires on “Giorgio et Nicola Pressburger – Histoires du Huitième District”

  1. nathalie dit :

    C’est désespérant… je passe de blog en blog et à chaque fois je note des titres totalement inconnus qui ont l’air très très bien. C’est très réjouissant, bien sûr, toute cette richesse infinie mais… ah c’est sans fin ! Bref, il est noté.

    • Sais-tu que je viens de lire le premier chapitre de As I lay dying de Faulkner, parce qu’en passant de blog en blog récemment, j’ai noté *chez quelqu’un* un titre qui ne m’était pas inconnu mais que je n’avais pas encore lu?

  2. Cela me rappelle une grande balade faite dans ce 8ème arrondissement en plein bouleversement … il y a quelques années ! http://budablog.over-blog.com/article-25451872.html
    Vraiment impressionnant !

    • Cet article me ramène des années en arrière! La construction de la ligne 4, les « bonnes affaires » immobilières dans les 6e et 7e… il ne manque plus que la rénovation/transformation du Gozsdu udvar pour compléter le tableau. Ensuite les choses se sont un peu calmées, les touristes sont arrivés à flot (exit le « quartier juif », welcome le « bulinegyed »), et maintenant on construit des hôtels à tours de bras – quoique pas encore dans les contrées les plus reculées du 8e. Budapest continue de changer, c’est certain, mais pas toujours au bénéfice de ses habitants.

  3. […] Giorgio et Nicola Pressburger – Histoires du Huitième District → […]

  4. Patrice dit :

    Bien sûr que ce livre trouvera bonne place dans notre mois thématique. Merci beaucoup pour cette nouvelle contribution très intéressante !

  5. […] Hongrie et de la relation à la Hongrie (après La rue du chat-qui-pêche, L’enfant du Danube, et Histoires du Huitième District), et même aussi si j’avais cité Agota Kristof parmi les « femmes écrivains d’Europe […]

  6. […] Giorgio et Nicola Pressburger, Histoires du Huitième District (Storie dell’ottavo distretto, 1986). Traduit de l’italien par Hélène Leroy. Verdier, 1989. Une chronique à retrouver sur ce lien. […]

  7. […] Histoires du Huitième District, de Giorgio et Nicola Pressburger (Passage à l’Est!) […]


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