Théâtre : János Háy – Le veilleur de pierres et Béla Pintér – Saleté

Dans ma précédente chronique, sur Tout est loin de Sándor Tar, les quatre ouvriers protagonistes du roman vivaient une vie tellement circonscrite (chambre, bistrot, chantier) que nous, lecteurs, ne savions finalement rien de leur cadre de vie. Peut-être ville, peut-être bourgade : on sait juste qu’il y a une gare à proximité, car c’est de là qu’ils sont partis en train, pour Budapest puis pour l’étranger.

Les deux pièces de théâtre que je chronique aujourd’hui se situent dans une dimension encore différente de la Hongrie (de la Hongrie ouvrière et/ou rurale) : c’est une Hongrie où le car et la bicyclette sont davantage présents que le train (ou la voiture).

La voisine – Il ne s’ennuie pas, le gosse, à regarder les pierres ?

Dans Le veilleur de pierres, le passage du car rythme des journées faites de répétition : tôt le matin, il emmène les ouvriers à la carrière ; le soir, il les ramène. La première scène se passe justement à l’arrêt du car : c’est l’aube, Banda et Herda boivent un coup en attendant le car poussif qui a, comme souvent, du retard. Pendant la journée, ils travaillent à la carrière de pierres de la ville voisine. Bientôt, ils seront rejoints par P’tit Géza, qui vient d’être recruté pour assurer la sécurité à la carrière. Poétiquement, celui-ci s’est tout de suite renommé le « veilleur de pierres », car son travail consistera à surveiller le tapis roulant sur lequel passent les pierres.

Il appuie : marche, arrêt, il rit, il joue, marche, arrêt, marche…

Géza – Rouge : arrêt, vert : marche, rouge : arrêt, vert : marche, arrêt, marche, arrêt, marche, arrêt…

Laci – Arrête, ça suffit comme ça !

Tous les jours, P’tit Géza prendra la vieille sacoche de son père, le casse-croûte préparé par sa mère, descendra la rue, parlera aux chiens qui aboient derrière leurs clôtures, montera dans le car et, à la carrière, ira s’asseoir sur l’ancien siège de chauffeur de car qui a été préparé pour lui, au-dessus du tapis. Au village, presque tout le monde se réjouit du nouvel emploi de Géza : Banda, Herda, Marika l’épicière, Rózsika sa maman, les voisins… Bien plus loin en Allemagne, les nouveaux propriétaires de la carrière sont a priori aussi satisfaits : il leur reviendra moins cher de payer Géza que de payer l’assurance en cas d’accident. Géza aussi est content, et fier car c’est son premier travail.

Rózsika – je sais bien qu’il est un peu dérangé, le gamin, mais, après tout, pourquoi est-ce qu’il ne serait pas capable lui aussi ?

Les semaines passent, sans accident. Géza, d’abord heureux comme « un dieu dans son siège », finit par déchanter, et se demander s’il n’est finalement pas aussi idiot et inutile que les chiens qui aboient à longueur de journée. Malgré les tentatives pleines de bonne volonté (et parfois un peu à côté de la plaque) des ouvriers de l’aider, Géza verra toutes ses illusions nouvellement acquises se briser. Ce sera finalement lui, l’attardé mental, qui sera le plus lucide – sur la valeur du travail, sur lui-même, et sur la place que peut lui donner la société.

Le veilleur de pierres; « Divine tragédie en deux parties » (écrite en 2001) se déroule à proximité de la frontière slovaque, peut-être à Vámosmikola, où l’auteur János Háy est né en 1960.

A quelques dizaines de kilomètres de là, de l’autre côté des belles collines du Börzsöny, se trouve le village de Csővár, où habitent les protagonistes de Saleté, la pièce de Béla Pintér. Dans l’une des premières scènes de cette pièce qui date de 2010, Irén et son mari Attila rentrent chez eux (en car) après une consultation médicale à Budapest. Irén a quarante-deux ans, Attila cinquante, et ils suivent depuis des années des traitements pour avoir enfin un enfant.

Leur consultation a pris un tour cruellement surréaliste – souligné à la fois par les dialogues et la mise en scène – et a mis fin à tous leurs espoirs. De fil en aiguille, une bonne partie du village finit par être mêlée à leur histoire. Irén étant travailleuse sociale et Attila, propriétaire d’une exploitation agricole bio, dirigeant aussi le cercle littéraire local, le couple est un pilier économique et social de leur communauté. Surtout, ils sont le seul espoir de voir arriver un bébé au village, qui est sinon principalement composé de retraités.

Bandi – A vrai dire on va trouver dur d’attendre deux ans pour qu’il y ait un enfant dans ce village.

Béla, le contrôleur de bus, leur a parlé de l’orphelinat de Felsőhát, où il travaille de temps en temps, et l’idée d’adopter fait son chemin. Très rapidement – l’indication de la sortie d’un personnage et de l’arrivée d’un nouveau est parfois la seule indication du changement de scène et du passage du temps au sein des quatre saisons de la pièce– nous retrouvons Irén et Attila à l’orphelinat, puis tout aussi rapidement, de retour au village où leur choix est loin de faire l’unanimité. Bandi, à nouveau, va se faire le porte-parole du village :

Bandi – Mes enfants ! Ça fait soixante-douze ans que je vis à Csővár et il n’y a jamais eu un seul Tsigane dans ce village, jamais ! Croyez-moi, partout où ils posent le pied ils finissent par tout détruire ! Nous n’avons aucune intention de nous mêler de vos affaires, mais je vous en prie, renvoyez-les ! Renvoyez-les toutes les deux ou au moins la Tsigane.

Alors qu’Attila était d’abord complètement opposé à l’idée d’adoption, et qu’Irén affirmait qu’il « n’est pas question » d’adopter un enfant tsigane, leur rencontre avec l’assistante sociale s’est en effet soldée avec non pas une, mais deux adoptions, et avec l’adoption non pas d’un bébé, mais de deux adolescentes dont l’une, Anita, est Tsigane. L’autre Rózsi, ne l’est pas. Surnommée Saleté parce que ses dents sont « épouvantables, abominables ! », et peut-être aussi à cause de son caractère, elle refuse de se séparer d’Anita, avec laquelle elle dit être liée par un pacte du sang.

Au village, une fois les premiers remous passés, la vie reprend son cours : travaux des champs, préparation du cercle littéraire en vue du Festival de théâtre de Csurgó (avec dialogue complètement décalé avec Serge, un metteur en scène « s’exprimant avec un fort accent français »), et quelques péripéties dignes d’un feuilleton télévisé impliquant chacun à leur tour Irén, Attila, Rózsi et Anita ainsi accessoirement que d’autres habitants du village.

L’auteur, Béla Pintér va nous prendre à rebours des préjugés qu’il attend de ses lecteurs/spectateurs : finalement, ce n’est pas autour de la présence d’Anita dans le village que tournera la pièce, mais celle-ci sera plutôt menée par la noirceur manipulatrice de Rózsi.

Dans un mélange curieux de théâtralisation sans théâtralisation (en tant que texte, Saleté se met bien plus en scène que Le veilleur de pierre), d’hyper-contemporain social et rural et d’éléments folkloriques, et d’humour allant du pince-sans-rire au grinçant, Béla Pintér fait à toute petite échelle un portrait de la Hongrie des années 2000. On y retrouve sous des traits plus ou moins modernes (chute du taux de fécondité, milices paramilitaires d’extrême-droite, antisémitisme) des tendances qui font partie de la nature humaine dans ses bons et ses mauvais côtés : la force des liens tissés entre habitants d’une petite communauté, et son pendant, la peur de la différence et de l’exclusion.

La « différence », vécue dans le cadre d’une petite communauté, est l’un des thèmes qui traverse ces deux pièces de théâtre. Mais là où Le veilleur de pierres est d’abord le constat d’un échec envers un individu malgré toute la bonne volonté des gens qui l’entourent (une bonne volonté aussi reflétée par le titre hongrois, « P’tit Géza »), Saleté (traduction exacte du titre hongrois) se termine sur une note bien plus pessimiste et grinçante sur la fragilité des rapports humains.

János Háy, Le veilleur de pierres (A Gézagyerek, Debrecen, 2001). Traduit du hongrois par Françoise Bougeard. Editions L’espace d’un instant, 2010.

Béla Pintér, Saleté (Szutyok, Budapest, 2010). Traduit du hongrois par Françoise Bougeard. Editions L’espace d’un instant, 2021.

Une contribution au mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.


4 commentaires on “Théâtre : János Háy – Le veilleur de pierres et Béla Pintér – Saleté”

  1. Bonjour,

    décidément les amateurs de littérature hongroise sont gâtés ! merci beaucoup !

  2. […] János Háy, Le veilleur de pierres (A Gézagyerek, Debrecen, 2001). Traduit du hongrois par Françoise Bougeard. Editions L’espace d’un instant, 2010. Béla Pintér, Saleté (Szutyok, Budapest, 2010). Traduit du hongrois par Françoise Bougeard. Editions L’espace d’un instant, 2021. Deux chroniques à retrouver sur ce lien. […]

  3. […] Le veilleur de pierres, de János Háy & Saleté, de Béla Pintér (Passage à l’Est) […]


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