Ella Maillart – Parmi la jeunesse russe

Il me restait à lui demander le plus important :

– A supposer que j’aie l’argent du voyage et du premier mois de séjour, pourrai-je ensuite gagner ma vie à Moscou en donnant des leçons d’anglais, d’allemand ou de sport ?

De son œil fulgurant, il prit ma mesure :

– Cela dépend en majeure partie de vous-même, mais je pense que vous devez pouvoir vous débrouiller partout. Qui ne risque rien n’a rien.

C’est sur la recommandation de Galja, grande enthousiaste de la Russie et des Balkans, que j’avais emprunté un livre d’Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe. Avec ce billet rédigé en décembre 2020, le premier portant sur les « voyageuses écrivaines/écrivaines voyageuses », je saute-moutonne allègrement au-dessus de l’Europe centrale et des Balkans pour me rendre directement à Moscou et, de là, dans le Caucase.

Ella Maillart est-elle connue aujourd’hui ? Je ne sais pas, mais pour la placer, elle est l’une des rares dont on peut dire que « Nicolas Bouvier s’inscrit dans sa lignée » (plutôt que l’inverse). L’édition de la Petite Bibliothèque Payot que j’ai empruntée porte d’ailleurs une longue citation de Nicolas Bouvier, qui se termine avec une référence à « cet Orient qui bientôt deviendra sa vie ». A partir de 1932 – elle a 27 ans – à dos de cheval et de chameau, en camion et en autobus, elle arpente en effet l’Asie centrale, de la Chine à l’Iran et du Turkménistan (russe et chinois) au Tibet : des régions inaccessibles tant géographiquement que politiquement. Elle tire de nombreux ouvrages de ces voyages : Des Monts célestes aux sables rouges, Oasis interdites, La voie cruelle, Croisières et caravanes… ainsi que des reportages pour le Petit Parisien.

Mais tout cela, c’est après son voyage en Russie et dans le Caucase, dont elle rend compte dans Parmi la jeunesse russe. Passionnée de lecture, de ski et de voile, elle a déjà sillonné l’Europe et ses côtes mais c’est vers Moscou qu’en 1930 elle tourne ses regards. La lecture du reportage de Luc Durtain sur son voyage en Russie (L’Autre Europe : Moscou et sa foi, paru en 1928 ; Luc Durtain préfaça ensuite l’édition originale de son récit) lui a « donné sujet à méditation » ; à Paris elle obtient une invitation à une réception donnée par l’Ambassade de l’URSS (« inutile de dire que j’ouvris de grands yeux à la vue des premiers citoyens soviétiques que je rencontrai ») ; son amie « Charmian, femme de Jack London », lui donne « 50 dollars et sa bénédiction ». C’est parti pour Moscou, via Berlin. Son objectif : « étudier les conditions du sport et du cinéma ».

Une fois arrivée, une fois passées les étapes de la recherche de logement (Mme T., belle-fille de Tolstoï, lui loue une chambre) et de l’obtention d’une carte de rations, c’est rapidement avec cette « jeunesse russe » qu’elle se lie. Dans ses premières pages, Ella Maillart évoque la possibilité de chercher du travail, mais c’est surtout sur la Moskova et dans les projections qu’on la retrouve : avec l’aviron, elle se fait des amis. Avec les amis, elle va au cinéma découvrir les nouvelles productions russes.

Par « jeunesse russe », Ella Maillart entend surtout jeunesse moscovite, urbaine, sportive, ouvrière. Ceux et celles qu’elle côtoie sont peut-être ceux aussi qui ont vu leurs perspectives s’améliorer avec l’installation du jeune communisme et bien qu’elle dise ne pas vouloir parler politique (car elle risque l’expulsion), il est évident à la lire qu’elle s’enthousiasme pour tout ce qu’elle voit et entend. Au cours de ses quelques semaines estivales, elle est conquise par la volonté et l’absence d’hésitation de ses nouveaux amis, par l’apparence d’égalité entre les hommes et les femmes, par la vie en communauté des ouvriers, travailleurs et étudiants qu’elle rencontre, par leur pratique du sport qu’elle partage elle aussi, bref par la « nouvelle mentalité ».

Pris comme un témoignage instantané de Moscou en 1930, cet enthousiasme pour le communisme tel qu’elle le voit est presque rafraichissant tant il est dénué de toutes les couches de connaissance que nous avons aujourd’hui (et depuis des décennies) sur la réalité du communisme dès la fin des années 1920. Parce qu’elle est séduite par le principe des cuisines collectives, elle ne manque pas d’ironie envers « ceux qui tournent le dos à la nouvelle vie et se cramponnent à d’anciennes coutumes », ceux qui « continuent à fricoter leurs petits plats, selon leurs petites recettes, entassés chacun dans leur petit coin de cuisine, ponctuant leurs disputes à coups de primus ou de poubelle ». De même, on retrouve chez elle un peu plus tard des relents du discours officiel sur le « petit nombre de propriétaires qui n’ont rien à gagner sous le nouveau régime » et « qui feraient courir [d]es nouvelles troublantes » : le mot « koulak » qu’elle manie avec tant de dédain porte une toute autre signification pour nous, qui sommes davantage au courant du sort qui leur était réservé déjà au moment de son voyage.***

La vie est belle ! La vie est simple ! Combien différente de chez nous !…

Malgré les presque cent ans qui nous séparent de ce livre, la voix d’Ella Maillart est tout sauf poussiéreuse. Les phrases, courtes, vont droit au but, oubliant parfois le verbe afin de saisir sur le vif telle impression, telle réflexion ou tel détail. Elle l’admet d’elle-même : elle a « le goût du risque en [elle] », elle aime « le contact direct avec les êtres » ce qu’elle décrit comme « le sel de la vie » : c’est un plaisir de voir, à ses côtés, cette ville et sa population, à ce moment de son développement.

Le plaisir a, pour moi, été décuplé par la deuxième partie du livre. Après ses quelques semaines moscovites, Ella Maillart se joint à un groupe d’étudiants sur le départ pour le Caucase. « L’étrange Svanéthie [sic] », « pays promis et fabuleux », « coin perdu de Russie », la Svanétie était « une vallée isolée du reste du monde » par les montagnes du Caucase. Aujourd’hui, la région est accessible tant par avion que par la route toute en virages que montent et descendent chaque jour les jeeps et les marchroutkas – la même route qui épouse le cours de l’Ingour et qui, à l’époque du voyage d’Ella Maillart, était encore « en construction ». Aujourd’hui, aussi, la région fait partie de la Géorgie et non de la Russie, même si la guerre-éclair avec la Russie en 2008 est passée tout près et a laissé des marques. Mais elle reste une région merveilleuse et j’ai retrouvé dans les noms de villes, de villages et de montagnes, et dans les descriptions des villages aux tours fortifiées, les lieux qui m’ont tant fascinée l’année dernière.

Alors qu’on s’inquiète aujourd’hui (à juste titre) du développement touristique de la région et de ses conséquences écologiques, il est aussi intrigant de lire que, déjà à l’époque d’Ella Maillart et malgré l’isolation de la région, le monde extérieur commençait à poindre : quelques années auparavant, un garçon revenu du service militaire a rapporté des skis (« ces instruments bizarres ») pour les montrer à ses compatriotes ; le cinéma et le théâtre sont aussi présents (de l’autre côté de la montage, « on donne une adaptation en balkare du Médecin malgré lui de Molière ; succès fou »), de même que le terrain de foot et les agrès de gymnastique.

Tout se transforme ! Qui sait, dans quelque temps, l’Everest lui-même sera peut-être à portée de main de l’Europe, domestiqué par l’avion ?

Lorsqu’elle ne dévale pas les versants des montagnes, Ella Maillart se fait ethnographe et retranscrit avec autant de vivacité qu’à Moscou ses observations sur les mœurs, l’habitat et les costumes de la région.

Puis c’est l’heure du départ : elle suit le pourtour de la mer Noire jusqu’à Soukhoum (aujourd’hui en Abkhazie) puis Sotchi (en Russie), avant de la traverser sur un vapeur russe, le Krimm. A Odessa, elle passe ses journées « aux studios de l’Ukraine-Film », sans oublier d’admirer le grand escalier rendu célèbre par Eisenstein, puis elle embarque pour Kiev, et de là pour Moscou que l’hiver rend bien moins attrayante, et enfin Varsovie.

Plus d’illusions possibles : c’est le retour dans la vieille Europe.

On sent déjà à quel point elle a envie de repartir. En ce qui me concerne, je la rejoindrais bien.

*** Pas seulement « nous » aujourd’hui : déjà, en 1927-1928, l’écrivain roumain francophone Panaït Istrati (dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises) réalise un long voyage à travers l’URSS, encore plus en dehors des chemins balisés qu’Ella Maillart. Vers l’autre flamme, son récit publié en 1929, décrit déjà ce côté sombre du nouveau communisme qui échappe à Ella Maillart. Cela vaudra à Panaït Istrati, socialiste convaincu, d’être accusé d’être un partisan du nationalisme et mis au ban de l’intelligentsia française de l’époque.

Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe. Petite Bibliothèque Payot, 2003 (Edition originale : Editions Fasquelle, 1932).

Cliché pris par l’ethnographe français Joseph de Baye à Samogralo, lors d’un voyage de Tbilisi à Gagra en 1899.


9 commentaires on “Ella Maillart – Parmi la jeunesse russe”

  1. J adore Ella Maillard quelle femme quelle écrivaine. Merci pour ce billet
    Claude

  2. keisha41 dit :

    J’ai acheté récemment ce petit livre, pas encore lu. En fait j’avais commencé la suite, et étais un peu perdue, donc il faut aller dans l’ordre, si elle reprend des personnages rencontrés (des monts célestes aux sables rouges)
    En revanche j’ai lu Oasis interdites et la ‘version’ de Peter Fleming.Fascinant!

    • J’ai de la chance, alors, d’avoir commencé par le commencement. Mais j’ai hâte de poursuivre avec ses autres livres pour voir comment elle a évolué, comme voyageuse, comme écrivaine, comme femme. Et du coup je vais aussi creuser le sujet « Peter Fleming ». Merci pour la recommandation!

  3. […] Ella Maillart – Parmi la jeunesse russe → […]

  4. WordsAndPeace dit :

    J’ignorais complètement ce livre et son auteur, merci, je l’ajoute à ma PAL de classiques

    • Je l’ai vraiment apprécié, pour la personnalité d’Ella Maillart et son regard sur la période, et pour la distance que nous avons aujourd’hui par rapport à ce regard. Bonne lecture!

  5. Galja dit :

    Je rejoindrais bien aussi Ella Maillart dans ses voyages et en particulier dans celui-ci! Excellent billet, ravie que tu aies apprécié ce premier livre et au plaisir de te lire à propos des suivants.


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s