Kapka Kassabova – To the lake (L’Echo du lac)

L’année dernière, je devais passer quelques semaines au pied des monts Šar, dans une petite ville au nord-ouest de la Macédoine du Nord, et espérais en profiter pour descendre ensuite un peu plus bas, vers le lac d’Ohrid. J’avais emporté avec moi le dernier livre de Kapka Kassabova, To the Lake. Puis, la pandémie est arrivée en Macédoine du Nord, une municipalité puis une autre ont été mises en quarantaine, j’ai plié bagage et j’ai fini par lire le livre entre mes quatre propres murs. Kapka Kassabova se décrit comme une « écrivaine de géographies intérieures et extérieures », une description qui me plait beaucoup, mieux que celle d’« écrivaine voyageuse » ou de « voyageuse écrivaine » qui est pourtant celle de ma série épisodique commencée la semaine dernière sur la littérature de voyage au féminin et dont ce billet est le deuxième épisode.

***

Arrivée au bord des lacs Prespa, Kapka Kassabova ouvre une carte, puis une autre, et se rend compte à nouveau qu’aucune carte ne recouvre l’intégralité de ces deux lacs partagés entre trois pays des Balkans : au-delà des frontières nationales, c’est le blanc qui domine, dénué de contours et de noms. Avec leurs lignes, leurs couleurs, leurs sigles et surtout avec ces espaces laissés vides d’information, les cartes qu’elle a en main dévoilent la géographie et l’histoire de la région et, surtout, l’intransigeance des frontières qui s’y entrecroisent.

Du monastère St Naum, « il n’était pas possible de faire le trajet jusqu’à Pogradec en Albanie à cause de la frontière maritime », écrit-elle à la frontière qui, sur le lac d’Ohrid, sépare la Macédoine du Nord de l’Albanie.

« Ici, c’est la zone frontière », lui dit le pêcheur qui, en bateau, l’amène de Struga jusqu’à quelques cinq cent mètres du village de Lin, cinq cent mètres rendus infranchissables par la frontière qui, traversant le lac, sépare sur son autre rive la Macédoine du Nord de l’Albanie.

Quelques dizaines de kilomètres plus loin, ayant tourné le dos au lac d’Ohrid pour se diriger vers celui de Prespa, un garde-frontière l’arrête : « la route se termine ici », lui dit-il alors qu’elle espérait passer de la Macédoine du Nord à la Grèce par le chemin qui suit les contours du lac.

Les fragmentations imposées par les frontières sont une constante, mais la continuité de géographie, de peuples, de langues et de mémoires sur laquelle ces frontières se surimposent artificiellement, en sont une autre dans ce livre lumineux et introspectif.

Au bord du lac d’Ohrid, Kassabova s’y replonge d’abord dans ses origines : tout au long du XXe siècle, alors qu’autour d’elles les noms et les frontières changeaient, trois générations de ses ancêtres maternels ont émigré. Kassabova, la quatrième génération, a élargi le périmètre, quittant « les Balkans » pour la Nouvelle Zélande, puis l’Ecosse. Le long séjour aux bords du lac d’Ohrid, qui donne naissance à ce livre, est une manière de renouer avec les siens, et avec ce lac au bord duquel est né sa grand-mère et qu’elle a connu à l’adolescence. Petit à petit, élargissant sa quête en cercles concentriques, elle intègre dans son récit ceux de sa famille, de voisins ou amis de sa famille, de gens tout juste rencontrés. Ce faisant, le passé prend des allures d’accordéon, accueillant parfois des récits extraordinairement proches dans le temps, se distendant parfois pour en inclure d’autres venus des tréfonds des mémoires familiales. 

A la fois acceptée comme faisant partie de la communauté (« whose are you ? », lui demandent souvent les gens qu’elle rencontre et qui veulent la placer dans les arbres généalogiques des habitants du lac), et dans la posture interrogative d’une personne qui lui est extérieure, Kassabova est dans une position idéale que peu d’écrivain.e.s « de voyage » peuvent revendiquer. Parmi toutes ces histoires vécues, souvent terribles et dramatiques, viennent aussi parfois à la rescousse des voix plus éloignées, qu’elles soient de la région – Ismail Kadaré (avec un passage d’Avril brisé !), Živko Čingo, les frères Miladinov et leurs chansons populaires – ou seulement de passage – Al-Idrisi, Evliya Çelebi, Edward Lear, Rebecca West…

Les histoires orales, et les traces écrites, sont deux leitmotivs de l’Histoire récente transcrite dans To the lake, mais il y en a un troisième, qui est celui du temps long de l’Histoire et celui – encore plus long – de la Nature. Cette dernière est souvent source d’émerveillement et d’apaisement, que l’auteure capte avec toute sa sensibilité de poète, mais qui n’est pas non plus indemne des traces humaines liées à la pollution, à l’exploitation ou abandon des ressources naturelles, et au poids des traumatismes portés par les hommes, les femmes et les enfants qui ont franchi lacs et montagnes en vue d’une hypothétique vie meilleure.

L’histoire récente – celle du XXe siècle – se presse parmi les pages du livre au travers des voix des hommes et des femmes que Kapka Kassabova rencontre. Trena, Tanas, Bashir, Eduard et leurs familles sont tous diversement marqués par la coexistence hostile, de part et d’autre des frontières mouvantes, de régimes obsédés par l’existence d’ennemis intérieurs et extérieurs (souvent imaginaires). On retrouve cependant aussi l’Histoire plus lointaine et quasi mythique des siècles antérieures, où l’oubli et le passage du temps ont émoussé l’âpreté des destins individuels. Ici, l’Histoire se double d’une géographie plus vaste et qui fait travailler l’imagination : les horizons ne sont plus seulement ceux du lac et des pays qui le bordent. D’une phrase, Kassabova ouvre une porte – voici Rome et Byzance, chacune à l’une des extrémités de la Via Egnatia qui frôle Ohrid ; d’une autre, elle en ouvre une seconde – voici Alexandre en partance pour l’Indus ; et d’une troisième, une nouvelle – voici Sari Saltik le derviche ambulant du XIIIe siècle, pourvoyeur dans les Balkans du bektachisme soufi et d’une tradition mystique s’étendant jusqu’à la Perse du poète Rumi. Ohrid est un carrefour, et non pas une enclave ou un arrière-pays.

The silence was so complete, I could hear the flap of wings above. I was discovering Prespa in one of its quiet centuries.

Après l’ensoleillement printanier du lac d’Ohrid, l’arrivée de Kapka Kassabova près des lacs Prespa en automne lui fait l’effet d’une entrée dans « a cold, silvery world », un monde froid et traversé de reflets. Il sera aussi sa porte d’entrée vers le versant grec du lac. Ici, la double frontière (avec l’Albanie, avec la Grèce) se fait plus redoutable et il lui faudra faire un long détour pour atteindre les villages perdus de l’autre côté. A Prespa il n’y a plus, comme à Ohrid, les écrits des historiens locaux pour alimenter sa curiosité, et même les voix des voyageurs des temps passés se font plus rares. Il ne reste plus que les quelques inconnus rencontrés au passage dans ces villages abandonnés, et qui lui servent de guide dans l’espace et dans le temps.

Elle y recueille pourtant la même couche de souffrances, de répressions, d’exils et de résistance même si, cette fois, c’est autant l’Albanie de Hoxha, que le triangle Grèce-Macédoine-Bulgarie qui les inflige – un écho des destinées grecques-bulgares-turques qui sont au cœur de Lisière.

« Macedonia of the Lake », « Lake of Light »… To the Lake est pour bonne partie construit sur les ruines de vies abîmées, mais il en reste cependant un livre apaisé porté par la capacité d’écoute de l’auteure, par le sentiment de retour et de réconciliation que lui inspirent ses séjours auprès du lac ensoleillé d’Ohrid. Peut-être, aussi, parce que Kassabova sait reconnaitre ses vulnérabilités. Le livre est, au départ, une quête pour comprendre les mécanismes familiaux dont elle est l’héritière, et pour y échapper. La peur et la colère y sont parfois présentes et acceptées comme telles. Arrivée, en jour, en haut d’une montagne, Kassabova se fâche avec son guide, puis reconnait la futilité de sa colère. Des hommes, et des mères désespérées au nom de leurs fils, lui font des demandes en mariage. Les trafiquants et les politiciens véreux, qui laissent pourtant aussi leur empreinte sur le paysage, n’apparaissent que par intermittences dans le récit, « gros entrepreneurs aux yeux fuyants » assis à la terrasse d’un café ou jeunes gens aux airs stupides derrière le volant de leurs Mercedes rutilantes.

Mon exemplaire du livre porte le sous-titre « A Balkan Journey of War and Peace » mais, afin de souligner l’aspect « universellement humain et géographiquement neutre » des mécanismes de la guerre et de la paix, le mot « Balkan » a été retiré des éditions suivantes. Les Balkans, leur richesse humaine, environnementale et historique, restent pourtant au cœur de son travail : Elixir, son prochain livre prévu pour le printemps 2023, retourne à la « lisière » de la Grèce et de la Bulgarie, suivant le parcours du fleuve Mesta-Nessos pour en explorer toute la richesse. Je ne pourrais imaginer de meilleure guide pour ce nouveau voyage entre géographies intimes et extérieures, dans des contrées dont on a encore tant à apprendre.

Kapka Kassabova, To the Lake, Granta 2020. A paraître en septembre en français : L’Echo du lac, Marchialy, traduit par Morgane Saysana. (Toutes les traductions dans ce billet sont les miennes.)

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Une autre « écrivaine voyageuse / voyageuse écrivaine » : Ella Maillart et Parmi la jeunesse russe, son récit de voyage à Moscou et dans le Caucase au tout début des années 1930.


4 commentaires on “Kapka Kassabova – To the lake (L’Echo du lac)”

  1. une auteure voyageuse que j’ai découvert ici avec Lisière qui m’attend toujours sur mes étagères je vais y ajouter celui là car la littérature de voyage j’aime beaucoup

    • Je recommande très fortement les deux, tous deux excellents, avec une très légère préférence pour moi pour L’Echo du lac. Peut-être parce que Kapka Kassabova y a encore affiné sa posture d’écrivaine? Quelle chance nous avons en tout cas d’avoir en Kapka Kassabova cette oreille et cette plume attentive et poétique.

  2. nathalie dit :

    Oh mais ça a l’air trop bien, je note ce voyage ! Tu en parles très bien, cela donne envie.

    • Merci! Ce que j’apprécie particulièrement, c’est que c’est un voyage relativement statique (en termes de kilomètres parcourus) et en profondeur, fruit de plusieurs séjours. Ce n’est pas un passage en route vers autre part!


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