Eugen Uricaru – Le poids d’un ange

Troisième et dernier volet de ma séquence autour du thème « écrire/effacer, se souvenir/oublier » dans la littérature roumaine d’après 1989.

***

On pouvait difficilement trouver quelqu’un qui vous rappelât encore « le monde d’avant ». Et ceux qui s’en souvenaient étaient encore plus rares. Plus rares et plus entourés d’obscurité. Une obscurité venant de leur intérieur, qui les dissimulait, les rendait plus difficiles à trouver, même plus difficiles à remarquer.

Dans Le livre des nombres, on retrouvait un roman-dans-le-roman, dont l’objectif était de coucher par écrit le passé afin de ne pas l’oublier. Dans Comme si de rien n’était, l’écriture se présentait comme une manière d’appréhender une réalité individuelle et intime, dont la littérature officielle ne pouvait rendre compte. Dans ces deux livres, l’écriture est l’expression d’un besoin – universel – de préserver une version personnelle, mais juste, des faits, que le passage du temps ou les discours officiels de la Roumanie communiste auraient pu faire tomber aux oubliettes.

Dans Le poids d’un ange, il est à peine question d’écriture. Cependant la question de l’oubli, du passé, de la mémoire collective ou individuelle et de sa manipulation à des fins idéologiques ou politiques, est au cœur de ce roman complexe et déroutant. C’est aussi un regard intrigant, et teinté d’extraordinaire, sur un XXe siècle roumain et européen, à travers la vie d’un homme, Basarab Zapa.

Le roman débute en 1964, dans une petite ville roumaine, proche de la frontière serbe. Depuis des années, Zapa y vit une toute petite vie, une vie discrète et effacée, avec pour seul objectif de survivre sans attirer l’attention de qui que ce soit.

Il y avait plus de quinze ans qu’il attendait cet instant et cet instant devait arriver.

Zapa attend depuis longtemps son arrestation : il se l’est imaginée dans tous ses détails, y compris « le bruit sec des portières », le grincement des marches en bois « sous le poids des pas », le bruit du « souffle court » des agents venus l’arrêter et le sentiment que sa propre peur le quitterait enfin. C’est le début du premier chapitre. A la fin de ce chapitre, il a été arrêté, mais pas comme il s’y attendait. Le reste du livre est organisé autour des heures et des jours qui suivent son arrestation ainsi que, à rebours du temps, des grands traits de sa vie jusqu’à son arrivée dans cette petite ville de province, peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Si l’on met bout à bout les éléments de sa vie tels qu’ils apparaissent au cours du roman, cela donne un ensemble à la fois très succinct, et très curieux : né à Mehala, près de Cernăuţi, dans le « duché de Bucovine, empire d’Autriche-Hongrie », diplômé de l’université de Vienne (« en topographie et construction de ponts »), recruté dans l’armée Royale et Impériale à l’orée de la Première Guerre mondiale et envoyé en Galicie, le sien est au début un parcours somme toute assez ordinaire. Il dévie cependant une première fois après que, ayant été fait prisonnier et interné dans un camp d’officiers en Asie centrale, il s’en échappe et, mettant le cap à l’Est, pénètre « dans un pays dont personne ne savait rien », que les autochtones appelaient Gyatso et les étrangers Tibet.

De là, il revint à Cernăuţi trois ans plus tard, en ayant fait le tour de la moitié du monde.

Il était si fatigué après avoir été prisonnier, s’être évadé, avoir erré dans des montagnes qui ne descendaient jamais au-dessous des nuages et fait la route du retour jusqu’à chez lui, qu’il ne raconta jamais rien à personne.

Une quinzaine d’années plus tard, ce « voyage » au Tibet refait surface lorsque, de Cernăuţi, il est appelé à Berlin pour rejoindre une expédition scientifique (dans l’acception nazie du terme scientifique, c’est-à-dire pseudo-scientifique) qui doit partir à la recherche de la civilisation tibétaine, supposée pure. Lors de son premier passage au Tibet, Zapa avait appris d’un lama plusieurs secrets surnaturels – notamment « comment on peut absorber la lumière environnante pour s’entourer d’obscurité » – qu’il maîtrise mal mais qu’il utilise une première fois pour se soustraire à cette expédition lorsqu’il comprend à quel point elle est insensée. Il tente d’y faire appel à nouveau, en 1964, après une quinzaine d’années d’existence qui ont amené dans sa vie une poignée de personnes complètement différentes de celles qui faisaient son monde d’avant-guerre : Madame Milici, qui lui fait cadeau d’un appareil de photographie (« un Leica pesant près d’un kilo ») dont il se sert un temps pour gagner sa vie ; Petra Maier, femme solitaire passée par le Goulag, dont elle était revenue enceinte d’un garçon, Cezar, aux dons étranges ; et Necula Crăciun, agent des services de sécurité roumains. C’est par Petra Maier que Crăciun fait irruption dans la vie de Zapa, et par Crăciun que ce dernier est arrêté.

L’arrestation de Basarab Zapa était illégale.

Zapa est seulement arrêté parce qu’il est une victime collatérale des ambitions politiques d’un homme, Todor Grancea, dont Crăciun est l’émissaire. Zapa, qui a passé tant de temps à se faire oublier, représente un double obstacle pour Crăciun : un obstacle personnel, par ses liens avec Petra Maier, seule témoin encore vivante des débuts politiques de Grancea ; et un obstacle général, car Zapa est, pour Crăciun et pour le régime qu’il représente, une incarnation du « monde tel qu’il était » avant la prise de pouvoir des communistes. Zapa, ce tout petit homme fluet, solitaire et complètement inoffensif, vivant du ramassage de bouteilles vides, a échappé tant aux vagues d’arrestation des débuts du nouveau régime qu’aux tentatives du régime pour uniformiser les esprits et les modes de vie.

Madame Milici lui avait aussi montré les boîtes à originaux du photographe Schwartz. C’étaient vraiment des archives, le dépôt d’un monde qui n’existait plus. Mais le pire n’était pas que ce monde ne soit plus, le pire, c’était qu’il s’effaçait de la mémoire collective, et aussi de la mémoire de chacun en particulier. Les gens oubliaient ce qu’ils avaient été et faisaient même des efforts en ce sens.

Contrairement au Livre des nombres (à qui sa taille permettait de dépeindre tout un siècle de manière assez approfondie) et à Comme si de rien n’était (roman d’une période beaucoup plus resserrée, suivant de très près ses protagonistes), Le poids d’un ange s’étend sur une période relativement longue (de la Première Guerre mondiale à 1964) en survolant ou en passant sous silence des pans entiers de la vie de Zapa, tels que la Seconde Guerre mondiale. En surface, les événements d’avant et d’après cette guerre n’ont rien à voir entre eux ; ces deux mondes sont tellement différents. Pourtant l’apprentissage des dons surnaturels, la curiosité qu’ils suscitent, et la protection ténue qu’ils peuvent apporter contre la peur qui accompagne les maux du XXe siècle, forment le lien entre ces parties si disparates de la vie de Barabas Zapa et le monde changeant (mais toujours menaçant) dans lequel il est forcé de vivre.

C’est par hasard que j’ai acheté ce roman, plutôt que La Soumission, roman plus ancien d’Eugen Uricaru et qui se construit autour du personnage de Petra Maier. D’après le résumé, cet autre roman semble être construit sur un modèle similaire de contexte historique véridique (la Roumanie, la guerre, le Goulag) auquel s’ajoute une touche légère de surnaturel et de mystérieux. En général, je ne suis pas particulièrement adepte de magie, de surnaturel ou de mysticisme dans la littérature, même lorsqu’il s’agit d’aborder par ce biais une réalité difficile ou incompréhensible. A la lecture de Le poids d’un ange, j’ai apprécié cette évocation d’un homme perdant de l’Histoire, avec en contrepoint celle de Crăciun, représentant d’un régime encore en pleine ascension. Surtout, j’ai surtout apprécié la construction agile du roman, chaque chapitre revenant au moment de l’arrestation pour, ensuite repartir en arrière dans différentes périodes de l’histoire de Zapa. Zapa meurt, emportant avec lui son secret, mais sa mort est aussi une forme de victoire sur le présent que représente Crăciun, car « il y a bien des choses pour lesquelles les hommes sont capables de tuer. Mais qu’il y ait quelque chose pour vous faire choisir la mort plutôt que d’en donner le secret ? »

Eugen Uricaru, Le poids d’un ange (Cât ar cântări un înger, 2008). Traduit du roumain par Marily Le Nir. Editions Noir sur Blanc, 2017.


5 commentaires on “Eugen Uricaru – Le poids d’un ange”

  1. Vincent VAUDOUR dit :

    Bonjour, strictement aucun rapport avec votre billet. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur Miklos Szentkuthy ?

    • Bonjour, en effet, il n’y a pas grand chose en commun entre Szentkuthy et ce livre! Merci de le mentionner. Je prévois de parler un jour de sa Confession frivole, peut-être aussi de son Bréviaire d’Orphée et d’En marge de Casanova, mais ce n’est pas pour tout de suite. En attendant, il y a quelques articles sur ses livres ici: https://litteraturehongroise.fr/?s=szentkuthy, et (en anglais), un article sur l’auteur et sa place dans la littérature hongroise ici: https://hlo.hu/portrait/outprousting_proust.html Avez-vous une raison particulière de vous intéresser à lui?

      • Vincent dit :

        Merci pour le lien.
        Rien de particulier, c’est juste un conseil de lecture lu sur Twitter et la curiosité fait le reste.
        Je suis en train de découvrir la richesse de la littérature hongroise, donc c’est le moment de découvrir de bons auteurs.

  2. Marilyne dit :

    J’avais noté cet auteur, puis laisser passer. Tu me le rappelles. C’était avec le titre La soumission, il y a quelques années, lorsque la Roumanie a été le pays invité du salon du Livre de Paris. Les rencontres étaient très intéressantes.

    • Certains des personnages de La soumission apparaissent aussi dans Le poids d’un ange, ce qui me donne aussi envie de lire ce premier livre. Il y a d’ailleurs un mystère autour du personnage principal de La soumission qui m’intrigue, à la fois du point de vue de l’histoire du personnage, et de pourquoi Uricaru crée ce mystère. Donc, je n’en ai pas fini avec cet auteur! Je peux bien m’imaginer que les rencontres étaient intéressantes, quelle chance d’avoir pu y assister!


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