I.L. Peretz – Contes hassidiques

Ces Contes hassidiques sont les premiers textes traduits du yiddish que je chronique ici. Pourtant, le yiddish a été une langue importante de cette région d’Europe « centrale, de l’Est et des Balkans » qui fait l’objet de mon blog, avec près de 10 millions de locuteurs dans l’entre-deux-guerres dans la communauté juive ashkénaze, principalement en Pologne, Lituanie, Ukraine et Roumanie. Cependant il n’existe que peu de textes littéraires traduits du yiddish, que ce soit parce que son nombre de locuteurs aujourd’hui n’est qu’une fraction de celui du début du XXe siècle (du fait des mouvements migratoires des XIXe et XXe siècles, de l’Holocauste, et de l’absorption par d’autres langues), ou parce que le yiddish même ne s’est développé que relativement tardivement comme langue littéraire séculaire. Ainsi, les textes de l’un des écrivains les plus connus du monde yiddish, Isaac Bashevis Singer (parmi lesquels j’ai présenté ici les recueils de récits et nouvelles Au tribunal de mon père et Le Spinoza de la rue du marché)ont probablement été écrits d’abord en yiddish, mais ont été traduits en français à partir d’éditions anglaises réalisées avec le concours de l’écrivain.

Ces livres d’Isaac Bashevis Singer m’ont laissé le souvenir d’histoires certes peuplées de rabbins, mais qui proposent aussi un aperçu, souvent à la hauteur de vue d’un petit garçon, de la vie des familles et de la rue à Varsovie au début du XXe siècle. Dans le recueil de Contes hassidiques d’I.L. Peretz, que proposent les éditions Mercure de France, la religion, les rituels, la figure masculine (notamment les rabbins, mais aussi les chefs de famille), les factions et querelles, les dybbouks, sont bien plus présents que dans les textes de Singer. Chez Peretz, on trouve principalement un monde de Juifs hassidiques, pieux, plongés dans l’étude de la Torah et de la kabbale. Les histoires sont celles de petites villes, parfois assorties d’une morale, mais également assez variées en ce qui concerne les personnages, les histoires, ainsi que la narration.

Ainsi, dans « La dot », « Les trois présents » et « Et plus haut peut-être », les histoires sont racontées à la troisième personne, mais sur un ton très vif, entrecoupé de phrases interrogatives et exclamatives et de courts dialogues, comme si un narrateur invisible s’adressait à un auditoire complice. Dans « Métamorphoses d’une mélodie », « Deux montagnes » et « Le porteur d’eau », le narrateur se fait beaucoup plus présent, interpellant d’emblée ses lecteurs pour leur indiquer qu’il va leur raconter une histoire dont il a été témoin, ou qui lui a été rapportée.

Bien que cela ne soit jamais spécifié, toutes ces histoires se déroulent dans l’espace correspondant à la « Zone de Résidence », ces territoires occidentaux de l’empire russe désignés à la fin de XVIIIe siècle comme zones d’installation et de circulation autorisées des Juifs de l’empire, et qui recouvrent l’Ukraine, la Pologne, la Lituanie et la Biélorussie d’aujourd’hui. On y retrouve ainsi un Rabbi qui se déguise en paysan d’expression ukrainienne, un « Juif lituanien, un Litvak » malin, des rabbins uniquement désignés par le nom de la ville où ils officient (Talne, Nemirov, Biala, Brisk (dont j’ai appris au passage que c’est le nom yiddish de la ville de Brest (Brest-Litovsk)), un narrateur venu « de la région de Kiev »… Seul le dernier conte, « Le sacrifice », se déroule « près du lac de Tibériade », dans un temps qui semble bien lointain et d’ailleurs l’histoire, la caractérisation des personnages et celle des lieux, font que ce conte ressemble davantage que les précédents à un mythe. 

Ces contes se déroulent presque entièrement à l’intérieur de ces communautés juives : on n’y trouve pas de références à un contexte plus général (par exemple politique, international), on ne semble pas y lire de journaux ni, par exemple, y prendre le train, et le monde non-juif n’y fait que de rares apparitions, comme par exemple dans « Les trois présents » où la torture d’une jeune fille juive par les troupes d’une petite ville allemande est l’occasion d’une bonne action de la part d’une âme juive.

Pourtant, même s’il semble hors du temps, pris dans l’application des rituels et les querelles théologiques, le monde de ces Contes hassidiques est aussi un monde qui change : on y retrouve une référence amusée dans « La dot », histoire dans laquelle le pater familias voit avec déplaisir sa petite fille lire un roman, signe de l’époque nouvelle à laquelle il rechigne à s’accoutumer.

Sa belle-fille a dénoncé la petite ; ces romans, ce n’est rien de bon, sans doute !

De même« Métamorphoses d’une mélodie » inclut-il intrinsèquement une référence au changement, l’histoire reposant sur la capacité de différents groupes et différentes générations à adapter à leur guise une mélodie pour en faire un accompagnement de mariage, une musique de théâtre, ou une rengaine à fredonner.

La petite fille férue de lecture dans « La dot » et la jeune fille juive torturée de « Les trois présents » sont parmi les rares figures féminines de ces Contes, et ces figures ne sont jamais aussi individualisées que les pères, frères ou fils. Pour la majorité d’entre elles, le mariage et la maternité est le rôle qui leur est assigné. Lorsqu’elles font preuve d’intelligence et de décision, c’est approuvé parce qu’elles mettent ces qualités au service d’un idéal bénéfique pour la communauté. La fin de « Le sacrifice », où une toute jeune femme est sauvée de la mort après s’être sacrifiée à la place de son tout nouveau mari, m’a vraiment fait penser qu’il s’agit d’un conte et d’une moralité d’un autre âge et je me suis demandé pour quel type de lectorat (majoritairement masculin ?) Peretz écrivait.

J’ai lu ces Contes davantage comme un exercice intellectuel qu’émotionnel, comme l’expression par I.L. Peretz d’un projet de consolider le yiddish comme une langue littéraire moderne, au service de ses locuteurs. J’ai d’ailleurs regretté que cette édition des Contes hassidiques ne contient qu’une très courte biographie de Peretz, et aucune information sur les titres d’origine et les dates de publication de ces textes : s’agit-il de textes rassemblés en un volume par Peretz, ou d’une sélection couvrant plus généralement sa production littéraire (de la fin des années 1880 au début des années 1910) ?

L’édition Mercure de France de 2011, réédition de textes publiés par Stock en 1980 (peut-être aussi par d’autres maisons d’édition, n’indique d’ailleurs pas non plus si ces Contes ont été traduits directement du yiddish ou si une autre langue a servi de pont. Bien que le traducteur, Norbert Guterman, ait publié des traductions à partir de l’allemand, de l’anglais et du russe, je n’ai pas trouvé d’indication qu’il travaillait également à partir du yiddish.

D’autres histoires de I.L. (ou Y.L.) Peretz sont cependant aussi disponibles en français, traduites à partir du yiddish : il s’agit des Histoires des temps passés et à venir, traduites par Batia Baum pour les éditions de l’Antilope, sympathique maison d’édition spécialisée dans les littératures yiddish et hébraïque.

I.L. Peretz, Contes hassidiques. Traduit par Norbert Guterman. Mercure de France, 2011.


6 commentaires on “I.L. Peretz – Contes hassidiques”

  1. keisha41 dit :

    J’ai bien entendu lu singer, surtout à l’époque du prix Nobel, j’aimais bien. Peretz, connais pas!

  2. Nathalie dit :

    Ah je ne connais pas, je note car ça me plaira sûrement. Singer a une veine assez variée, avec des textes très campagnards, certains dans les grandes villes, auprès des intellectuels yiddish, voire jusqu’aux récits de l’émigration américaine. Mais il est temps que je découvre de nouveaux auteurs !

  3. Vincent dit :

    Merci pour ce billet.
    Peretz, je découvre. Isaac Bashevis Singer est superbe. Il faut lire son grand frère et sa petite sœur également.
    Sinon pour la littérature yiddish il faut lire Cholem Aleikheim et Oser Warszawski,


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s