Goran Petrović – Soixante-neuf tiroirs

Il y avait dans ses yeux, en ce lundi de décembre, quelque chose d’une canicule d’août, d’un friselis de feuilles de saules et d’osier, des frissons d’oisillons dans un nid construit à la proue d’une barque tirée sur la rive, puis oubliée là ; quelque chose de ces soleils scintillants qui couronnent les vaguelettes d’une rivière, de la brume de chaleur sur la roselière de la rive d’en face et de la grisaille bleutée d’un massif montagneux ramassé sur lui-même, des clairières lointaines sous les neiges éternelles… Il y eut aussi, lorsque la vieille dame bougea la tête, le contour tremblé d’une maison d’un étage et d’un ocre clair-obscur, dans un isolement irréel, sur une douce élévation au milieu d’une vallée boisée. Il faisait maintenant plus chaud dans la pièce qu’au moment où elles avaient commencé leur lecture, on y sentait les immensités des eaux qui, depuis des siècles, depuis la création du monde peut-être, coulent on ne sait d’où, vers on ne sait où…

J’ai lu Soixante-neuf tiroirs d’une traite, un week-end de mai, profitant au fil de ma lecture du fait que rien d’urgent ne m’empêchait de lire encore un chapitre, puis un autre, et ainsi de suite jusqu’à la dernière phrase du livre. Comme l’étudiant Adam Lozanitch, l’un des protagonistes du Soixante-neuf tiroirs, je ne savais pas trop à quoi m’attendre en entamant la lecture de ce roman, et comme lui je suis tombée sous le charme du livre, tout en restant – contrairement à Adam et aux autres protagonistes – tout à fait ancrée dans ma réalité.

Lire la suite »

En amuse-bouche : conseils de préparation à la lecture

Un extrait du roman Soixante-neuf tiroirs de Goran Petrović (trad. Gojko Lukić, Zulma 2021).

Selon son habitude, Mme Dimitriévitch passait son temps dans la bibliothèque, à effacer et à redessiner des cercles et des petites croix sur les carreaux, à prendre soin des livres et des lilas précoces qui avaient succédé aux mimosas tardifs, se consacrant toujours davantage aux préparatifs de leurs séances de lecture simultanée. Après avoir choisi telle ou telle lecture pour une nouvelle promenade, elle prenait toute une suite d’autres mesures indispensables. Par exemple, elle cillait très rapidement pendant plusieurs heures, afin de s’en abstenir une fois le livre ouvert ; car aussi imperceptibles qu’ils soient, les cillements n’en sont pas moins des interruptions de la lecture. Quant à l’acte même d’ouvrir le livre, il était précédé d’un calcul compliqué de l’angle que devaient former les pages ; pour certains livres, celui, aigu, d’à peine trente degrés suffisait, d’autres ne valaient quelque chose qu’à angle droit, pour d’autres encore, l’ouverture se situait entre quatre-vingt-dix-huit et cent quatorze degrés, et il y en avait dont on ne pouvait rien tirer même si on les retournait complètement, à trois cent soixante degrés. Par ailleurs, il arrivait maintenant de plus en plus rarement que Mme Dimitriévitch partît sans emporter diverses choses nécessaires. Parfois, c’était juste la petite icône de voyage de saint Nicolas, parfois un parapluie, parfois, elle faisait passer trente-six petites bricoles de femme d’un sac à main dans un autre.

Iéléna découvrait tout un monde nouveau. Y accéder lui donnait le tournis, elle ressentait un malaise, ses paumes devenaient moites ; l’alignement dru des premiers mots, difficiles à franchir, la heurtait, mais en avançant, quels que fussent l’objet, le lieu et les détails de ce qui était écrit, elle trouvait quelque particularité qui valait qu’on s’y aventurât.


Elle approche à grands pas, que nous apportera-t-elle donc ?

Je parle de la rentrée littéraire, bien sûr. J’ai passé au peigne fin les nouvelles publications des semaines à venir afin d’en extraire ce qui m’intéressait le plus – les livres de, ou sur, l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. Voici donc une poignée de livres, traduits du bulgare, du croate, du hongrois, du polonais, du roumain, du slovène, du tchèque … et aussi de l’anglais, du russe et de l’allemand.

Lire la suite »

Corina Sabău – Et on entendait les grillons

…là c’est vraiment la dernière fois, j’ai assez traîné, j’essaie de rester calme, j’ai encore le temps de choisir, je peux renoncer et retourner chez la sage-femme ou téléphoner au docteur, mais non, je préfère m’en occuper moi-même, je me suis mis en tête que le mal que je me fais toute seule ne peut être aussi fatal que celui qui viendrait de quelqu’un d’autre.

Dans Comme si de rien n’était, l’héroine d’Alina Nelega se retrouve un jour en mauvaise posture : rentrée chez elle avec un poulet dans les bras, elle tache ses vêtements du jus rose-marron de la volaille puis s’endort, juste au moment où deux miliciens font irruption dans son petit appartement. Un cadavre de nouveau-né a été retrouvé dans une poubelle de l’immeuble et Cristina, en tant que jeune femme seule, devient immédiatement suspecte. C’est la Roumanie de 1983, les femmes qui prennent le risque d’avorter peuvent le payer cher si elles sont prises. Cristina, qui n’a de toute manière rien à voir avec le nouveau-né, échappe à la prison, mais devra pour cela payer un prix autrement plus cher.

L’avortement, le contrôle des corps, le poids de la clandestinité, la place du choix personnel dans un régime dictatorial – ces thèmes reviennent, d’abord en sourdine puis de plus en plus ouvertement, dans le roman de Corina Sabău, Et on entendait les grillons. Ce roman, paru comme Comme si de rien n’était en Roumanie en 2019, publié comme lui en France cette année dans la traduction de Florica Courriol et issu d’une même réalité, en diffère cependant par de nombreux côtés.

Lire la suite »

Slavenka Drakulić – Dora Maar et le Minotaure

Oui, aujourd’hui, j’en suis tout à fait certaine : ce qui m’a attirée dans la photographie, c’est la possibilité de décider. Mais si telle est la vérité, comment se fait-il que j’aie laissé tomber à la première occasion ? Pourquoi y ai-je renoncé ?

J’ai trouvé mon expérience de lecture de ce livre vraiment étrange, presque déroutante. De bout en bout, l’auteure de ce texte de fiction, Slavenka Drakulić, le présente comme la tentative d’une femme, Dora Maar, pour « enfin regarder [s]a vie avec une distance émotionnelle et temporelle ». Ces notes prises dans « un mystérieux cahier rédigé en croate » sont considérées – écrit Slavenka Drakulić la préfacière de son propre roman – comme « le point de départ à une autobiographie ». D’emblée, l’écrivaine mystifie donc ses lecteurs, en donnant à son roman la forme d’un texte autobiographique, supposément mis à la disposition de Slavenka Drakulić après le décès de son auteure (Drakulić l’écrivaine se présente alors comme S.D., éditrice du texte), mais un texte autobiographique fictionnel écrit au nom d’une personne qui a réellement existé.

Lire la suite »

(Auto)portraits de femmes

Parmi mes lectures récentes, une m’a emmenée dans la Roumanie des années Ceauşescu, l’autre dans le Paris des années 1930 et 1940. Malgré tout ce qui sépare ces deux romans, il y avait un élément qui les a rapprochés dans mon esprit : tous deux sont des portraits de femmes à la fois fortes et vulnérables, situés de part et d’autre de la frontière entre fiction et réalité, mais tous deux rédigés à la première personne.

Il s’agit de Dora Maar et le Minotaure, de Slavenka Drakulić (Editions Charleston, 2021) et de Et on entendait les grillons, de Corina Sabău (Belleville Editions, 2021), deux romans qui feront l’objet de mes prochaines chroniques.