Slavenka Drakulić – Dora Maar et le Minotaure

Oui, aujourd’hui, j’en suis tout à fait certaine : ce qui m’a attirée dans la photographie, c’est la possibilité de décider. Mais si telle est la vérité, comment se fait-il que j’aie laissé tomber à la première occasion ? Pourquoi y ai-je renoncé ?

J’ai trouvé mon expérience de lecture de ce livre vraiment étrange, presque déroutante. De bout en bout, l’auteure de ce texte de fiction, Slavenka Drakulić, le présente comme la tentative d’une femme, Dora Maar, pour « enfin regarder [s]a vie avec une distance émotionnelle et temporelle ». Ces notes prises dans « un mystérieux cahier rédigé en croate » sont considérées – écrit Slavenka Drakulić la préfacière de son propre roman – comme « le point de départ à une autobiographie ». D’emblée, l’écrivaine mystifie donc ses lecteurs, en donnant à son roman la forme d’un texte autobiographique, supposément mis à la disposition de Slavenka Drakulić après le décès de son auteure (Drakulić l’écrivaine se présente alors comme S.D., éditrice du texte), mais un texte autobiographique fictionnel écrit au nom d’une personne qui a réellement existé.

Il me semble que j’avais déjà croisé le nom de Dora Maar avant ma lecture de ce livre, probablement grâce à l’émission que lui avait consacré Matthieu Garrigou-Lagrange sur France Culture en mai, avec Damarice Amao, commissaire de l’exposition « Dora Maar » du Centre Pompidou en 2019. « S.D. », l’éditrice, en rappelle dès la préface la biographie succincte :

Photographe célèbre et peintre surréaliste, Dora Maar, ou Henriette Theodora Markovitch de son vrai nom, mourut le 16 juillet 1997 à Paris, à l’âge de quatre-vingt-dix ans.

Le portrait de Dora Maar qui illustre la traduction française du livre n’est pas précisément daté, mais semble avoir été pris à la fin des années 1930. A cette époque, Maar a déjà une dizaine d’années d’expérience dans la photographie : photo de presse, de mode et d’art, en studio à Paris ou lors de ses voyages à Londres ou à Barcelone. Adepte du photomontage, elle figure « dans des expositions collectives à Tenerife en 1935, à Londres en 1936, ainsi qu’à New York, Tokyo et Amsterdam en 1937 et 1938 », fait partie du groupe surréaliste et compte parmi ses amis « Paul Éluard, sa compagne Nusch, André Breton et ma bonne amie, sa femme Jacqueline Lamba, l’actrice Sylvia, Michel Leiris, les frères Prévert… ».

Et puis, Picasso.

Cette photographie de couverture, prise alors qu’elle est une artiste reconnue, coïncide aussi avec le début de sa relation avec Picasso. Elle cherche à l’impressionner, à être admirée plutôt qu’à admirer. Elle, qui préférait être l’œil derrière la caméra, se retrouve cependant prise comme sujet de tableaux, dessins et photographies. Plus tard, écrivant ses notes sur cette période de sa vie, Dora Maar retrace à travers ces images sa propre transformation. Le sourire cède rapidement la place à un « visage sombre, pensif », alors même qu’elle se sent mise à l’écart – de Picasso en tant que femme et artiste, et de sa propre carrière, car elle n’est plus considérée qu’au travers de sa relation avec le peintre. L’année 1945, année de la dépression nerveuse et de l’hospitalisation, forme un bref point de départ au livre : retrouvant après plus d’une douzaine d’années un cahier de notes prises en juin 1945, elle décide de laisser libre cours à ses souvenirs et de les consigner dans ce même cahier.

Slavenka Drakulić, en tant que préfacière-éditrice, présente le contenu de ce texte comme des « notes », des « souvenirs ». En tant qu’auteure du texte, elle y éparpille des notes de bas de page, indiquant des pages arrachées dans le cahier, des lignes de manuscrit raturées, des photographies décollées et perdues, y indiquant ses suppositions quant au contenu manquant. C’est cependant un texte qui semble livré d’un trait, structuré, lisse et sans ratures, comme si Dora Maar savait toujours vers où tendait le fil de ses pensées. Cela m’a fait à nouveau me poser la question de l’identité du livre telle que l’avait pensé Slavenka Drakulić en tant qu’écrivaine, et sur l’intention que donne l’auteure à son personnage de Dora Maar : faut-il voir ce cahier retrouvé comme un « journal intime » (comme le présentent également les éditions Charleston), comme une mise au point personnelle après une crise psychique, comme une sorte de testament autobiographique, comme un manuscrit préparé en vue d’une éventuelle publication ? Et jusqu’où faut-il voir ce roman, et la voix qu’elle donne à Dora Maar, comme un personnage documenté, et à partir d’où une invention de Slavenka Drakulić ?

Bien sûr, nombreux sont les livres et auteurs qui font revivre, de manière plus ou moins imaginée et sur le mode du « je », des personnages historiques. Mais, ici, ces questions m’ont souvent trotté dans la tête parce que, finalement, j’ai été plutôt ambivalente envers ce personnage de Dora Maar tel qu’imaginé par Drakulić. Ces « notes », visiblement très bien documentées, prennent fin en 1958, hormis un « post-scriptum » datant d’avril 1973 et du décès de Picasso. Ce choix de Drakulić de passer sous silence les longues années de retrait de Dora Maar (d’environ 1958 à son décès en 1997), et donc de ne pas documenter ou inventer la deuxième moitié de sa vie, semble ainsi confirmer davantage que sa vie se serait arrêtée après sa rupture avec Picasso. Le constat à tirer de ce livre serait-il donc que la vie de Dora Maar comme femme et artiste à part entière a été un échec ?

Ce choix de concentrer ce roman-autobiographie autour de « ses années noires avec Picasso » comporte aussi le désavantage qu’il passe sous silence d’autres aspects de la personnalité de Dora Maar. Ainsi celle-ci se décrit-elle à plusieurs reprises comme une femme et artiste engagée à gauche, envahie du « besoin de [s]’engager », initiatrice de la prise de conscience de Picasso envers la guerre civile espagnole. Pourtant, hormis quelques passages où elle évoque cet engagement (réunions, amis, montage avec Prévert de pièces de théâtre pour la classe ouvrière), et où elle s’indigne de la passivité politique de Picasso, on ne voit pas réellement les origines ni le développement de cet aspect de sa personnalité, qui finit par paraître un peu factice – peut-être à tort (c’est aussi un aspect qui disparait complètement au fur et à mesure qu’elle se laisse dévorer par sa relation à Picasso). De même sait-on, parce qu’elle le mentionne (parfois comme une forme de justification), qu’elle a été une artiste reconnue, exposée, membre d’un groupe envers lequel elle est d’ailleurs parfois mal à l’aise. On sait aussi qu’elle a étudié à l’Ecole des arts décoratifs puis à l’école de photographie, qu’elle a pris « des cours de peinture chez André Loth, le meilleur professeur de ces années-là » (un fait qu’elle répète bien plus tard, mais en corrigeant le nom – Lhote), qu’elle a travaillé avec Ossip Meerson, avec Breton, Éluard et Cartier-Besson, avec « Assia » (Granatouroff)… mais son développement technique en tant qu’artiste reste aussi un aspect absent du livre.

En lisant ces mots, j’ai vraiment la sensation d’être une victime. Ni plus ni moins.

Enfin, en tant qu’œuvre de fiction, Dora Maar et le Minotaure présente aussi un aspect intrigant par son choix de langage. Croate par son père, française par sa mère, élevée en partie en Argentine, Dora Maar semble avoir construit toute sa carrière et vécu sa vie d’adulte en France. C’est en tout cas l’impression que donne le roman et l’imbrication de Dora Maar dans un cercle constitué des grands noms de la vie culturelle française de l’entre-deux-guerres – j’ajoute aux noms déjà cités ceux d’André Malraux, de Georges Bataille, de Man Ray et de Lee Miller… Le cahier, cependant, est présenté comme ayant été écrit en croate : « cette langue, que Dora parlait couramment, était celle de son père, Joseph Markovitch » et qu’elle associait « à la sphère intime, au monde des sentiments, incarnés pour elle par le père ». Le croate est aussi la langue d’origine du roman de Slavenka Drakulić, suffisamment fluidement traduit en français par Chloé Billon pour qu’il soit difficile de s’imaginer (au vu également du contenu) qu’il n’ait pas été écrit en français. Mais il y a une inadéquation avec la figure de Maar, dont le lien avec la Croatie (la Yougoslavie) parait si ténu dans le roman. Ce qu’il en était réellement, et ce que la Croatie pense aujourd’hui de Dora Maar – je n’en sais rien.   

Slavenka Drakulić cherche dans ce livre à redonner une voix à une femme et une artiste passées dans l’ombre d’un homme et d’un artiste autrement plus célèbre. Mais ce faisant, en brouillant les pistes entre le documenté et l’inventé, ne contribue-t-elle pas davantage à faire de Dora Maar un personnage de fiction à part entière plutôt qu’une personne ayant réellement existé ?

L’ombre que projette Picasso sur la photographe est en tout cas bien difficile à écarter : il suffit pour s’en convaincre de s’attarder un instant sur les produits que vend le Centre Pompidou en lien avec sa rétrospective Dora Maar de 2019. On y trouve par exemple une housse de coussin, « détaillant l’une des œuvres les plus importantes de Picasso » : son Portrait de Dora Maar, 1937. Ultime reconnaissance.

Slavenka Drakulić, Dora Maar et le Minotaure. Mes années noires avec Picasso (Dora i Minotaur. Moj život s Picassom. 2015). Traduit du croate par Chloé Billon. Charleston, 2021.

En recherchant des informations sur le portrait de Dora Maar qui illustre la couverture, j’ai appris qu’il a été réalisé par Rogi André, nom d’artiste de Rozsa Klein, photographe d’origine hongroise et première épouse d’André Kertész. Portraitiste dans les années 1930 et 1940 des artistes de son époque, elle semble ensuite être tombée dans l’oubli, puis dans la précarité. En 1962, elle fréquente elle aussi l’Académie du peintre André Lhote, presque quarante ans après Dora Maar. Quelques-unes de ses photographies sont reproduites sur le site du Centre Pompidou.

Avec cette chronique, je rajoute Slavenka Drakulić à mon catalogue des « Femmes écrivains d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans », et je participe également à l’excellente initiative « Voisins voisines » consistant à mettre un coup de projecteur sur la littérature européenne contemporaine.


4 commentaires on “Slavenka Drakulić – Dora Maar et le Minotaure”

  1. nathalie dit :

    Voilà, je ne lis pas ces livres là, parce qu’au prétexte de rendre la parole à une femme, il ne s’agit pas de se pencher sur son oeuvre ou son activité ou ses engagements mais sur les drames intimes de la biographie. On fait toujours ça pour les femmes (Woolf !!!) mais beaucoup moins pour les hommes et ça m’agace, même si je reconnais que c’est loin d’être injustifié. Là, on a surtout envie de voir une exposition des oeuvres de Maar !

    • Pour l’exposition, je crois qu’il va falloir te servir de ta machine à remonter le temps! Pour le livre, je trouve qu’il n’aurait pas fallu grand chose pour éviter ces écueils: un avant-propos, et un personnage plus étoffé sur l’aspect technique/artistique, et sur l’engagement politique. Quoique, impliquer d’autres voix (y compris celle de Picasso) plutôt que de se limiter à une sorte de journal intime où Dora Maar est à la fois juge et partie, m’aurait aussi rendu le livre plus sympathique.

  2. […] Miracle à la combe aux aspics d’Ante Tomic, SharonSlavenka Drakulić – Dora Maar et le Minotaure, Passage à l’Est […]


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