Goran Petrović – Soixante-neuf tiroirs

Il y avait dans ses yeux, en ce lundi de décembre, quelque chose d’une canicule d’août, d’un friselis de feuilles de saules et d’osier, des frissons d’oisillons dans un nid construit à la proue d’une barque tirée sur la rive, puis oubliée là ; quelque chose de ces soleils scintillants qui couronnent les vaguelettes d’une rivière, de la brume de chaleur sur la roselière de la rive d’en face et de la grisaille bleutée d’un massif montagneux ramassé sur lui-même, des clairières lointaines sous les neiges éternelles… Il y eut aussi, lorsque la vieille dame bougea la tête, le contour tremblé d’une maison d’un étage et d’un ocre clair-obscur, dans un isolement irréel, sur une douce élévation au milieu d’une vallée boisée. Il faisait maintenant plus chaud dans la pièce qu’au moment où elles avaient commencé leur lecture, on y sentait les immensités des eaux qui, depuis des siècles, depuis la création du monde peut-être, coulent on ne sait d’où, vers on ne sait où…

J’ai lu Soixante-neuf tiroirs d’une traite, un week-end de mai, profitant au fil de ma lecture du fait que rien d’urgent ne m’empêchait de lire encore un chapitre, puis un autre, et ainsi de suite jusqu’à la dernière phrase du livre. Comme l’étudiant Adam Lozanitch, l’un des protagonistes du Soixante-neuf tiroirs, je ne savais pas trop à quoi m’attendre en entamant la lecture de ce roman, et comme lui je suis tombée sous le charme du livre, tout en restant – contrairement à Adam et aux autres protagonistes – tout à fait ancrée dans ma réalité.

A Belgrade, à une époque indéterminée mais peu éloignée de celle de la publication originale du roman en 2000, Adam, « étudiant en langue et littérature serbes et correcteur provisoire du magazine de tourisme et nature Beautés de notre pays », se voit confier par un homme inconnu un vieil ouvrage relié de maroquin rouge, avec pour tâche de le relire et de le corriger.

A Belgrade, à la même époque, Iliana, une étudiante sans le sou et dont le seul objectif est de quitter son pays et sa langue (« elle avait remarqué depuis longtemps que les mots de sa langue maternelle amplifiaient en elle la tristesse, même un pénible sentiment de malaise »), travaille comme dame de compagnie pour une femme âgée aux curieuses habitudes de lecture.

Toujours à Belgrade, mais plusieurs décennies plus tôt, Anastase, un garçon isolé, grandit et se laisse absorber par le monde des livres jusqu’au jour où, tombé amoureux de Nathalie, une Française rencontrée par hasard, il entame la rédaction minutieuse et passionnée d’un roman épistolaire.

C’est ce roman, et le domaine merveilleux qu’y crée Anastase, qui sert de lien entre tous ces temps et ces personnages : d’abord le livre-objet, ce vieil ouvrage relié de maroquin rouge, puis, surtout le roman en tant qu’expérience de lecture. Dans le monde de Soixante-neuf tiroirs, il est en effet possible, si on se laisse entrainer par une lecture, de se retrouver à s’y promener entre les lignes, et peut-être bien aussi d’y rencontrer d’autres lecteurs-promeneurs plongés au même moment dans la même partie du même texte.

Goran Petrović développe cette initiation au monde de l’imagination d’une manière tout à fait subtile et fantaisiste, laissant à chaque longue section du roman le soin d’introduire sans se presser chaque personnage, chaque temporalité, chaque tournant de l’intrigue. Aussi ingénieux que facétieux, Petrović explore aussi à travers ses personnages toutes sortes de recoins de son idée de « lecture totale » : ses usages, ses rites, ses bienfaits, mais aussi ses dangers (qui aurait cru que la lecture des Mémoires d’un chasseur pourrait s’avérer si dangereuse ?).

« Il va nous falloir faire avec, a-t-elle dit avec un haussement d’épaules. Voyons de quoi vous êtes capable. Regardez bien cette pergola. Elle ne m’a jamais plu. Soyez gentil, faites-la disparaître. De façon qu’il ne reste pas un vide, bien entendu. »

Pour lui, au contraire, la pergola foisonnante de roses tardives était d’une beauté éblouissante. Adam sentit qu’il allait commettre un péché impardonnable s’il la faisait tout simplement « disparaître ». Cependant, l’ordre était explicite. La dame avait commandé les travaux, et s’il ne voulait pas perdre son petit boulot, il devait se plier à ses exigences…

Une fois encore, il n’a pu évaluer la durée de la scène. Sa fièvre était probablement en train de monter. Le rhume le privait du parfum des roses. Il considéra de divers points de vue l’endroit qu’il devait modifier, supputant le résultat final et ce qui allait se passer avec les phrases environnantes. Enfin, il décida où et jusqu’où il devait intervenir, planta la pointe de son crayon comme un scalpel, ou plus exactement comme une bêche dans la racine même de la description, se mit à biffer, à changer l’ordre des mots et la place des phrases, à ajouter telle conjonction, jusqu’à ce qu’il eût arraché l’image entière et établi un lien entre deux paragraphes. Il était tout en sueur, l’aigre sueur de la mauvaise conscience, la pergola aux roses tardives avait disparu comme si elle n’avait jamais existé, la blessure était à peine visible, et une fois que les touffes d’herbe auraient repris racine, on ne distinguerait même plus la cicatrice navrante.

En une sorte de parallélisme à travers le siècle, Adam corrige méticuleusement le texte qu’Anastase a préparé avec tant d’efforts, tant d’années auparavant ; Adam rencontre dans la demeure la mystérieuse Iéléna, tout comme Anastase a rencontré Nathalie dans les pages d’un livre sur l’architecture hellénique. Et Natalia, la vieille Natalia aux « grands yeux d’un vert paisible », dont les souvenirs perdent petit à petit leur substance, est un autre pont entre ces deux époques. Comment l’histoire d’Anastase et de Nathalie, puis celle d’Adam et d’Iéléna, se terminera-t-elle ? Pourquoi Anastase a-t-il connu une fin si tragique ? Et qui est ce mystérieux Pokimitza que l’on retrouve de part et d’autre de la fine séparation entre la réalité belgradoise d’Adam et le domaine épistolaire d’Anastase ?

Quelques années plus tard, en rédigeant la version définitive de son manuscrit, penchant alors pour un style plus sobre, sans trop de fioritures, Anastase a fait de son propre chef de nombreuses coupures. Ensuite, après 1945, une partie de ce faste a été dispersée pour aller meubler les demeures des nouveaux dirigeants, mais pas entièrement. Comme les reflets des meubles pillés persistaient obstinément dans les miroirs du roman, leurs nouveaux propriétaires avaient beau les disposer de telle ou telle manière dans leurs chambres, ils ne se reflétaient pas dans les leurs. A cette époque, en recherchant son secret, on a tout simplement démonté pièce par pièce le secrétaire en bois de rose et de citronnier et le contenu du soixante-dixième tiroir, celui dont le double-fond s’ouvrait sur un espace sans fin, digne des commencements du monde, a été irrémédiablement perdu.

A ma première lecture du livre, je me suis laissé envelopper confortablement par la structure du livre, par la douce fantaisie qui s’en dégage et par toutes les possibilités qu’y ouvre Petrović autour des pouvoirs de la lecture et de l’imagination. Mais cette première apparence de livre-échappatoire de la réalité m’est de plus en plus apparue comme un commentaire, ourlé dans le roman, sur l’histoire du XXe siècle, sur la réécriture de l’histoire et sur la perte de la langue et de la mémoire. Cette impression n’a été que renforcée par ma deuxième lecture du livre, au travers notamment de personnages auxquels j’avais fait un peu moins attention la première fois. Natalia et l’attachement qu’elle porte à ses objets, sa langue et ses souvenirs ; la triste famille Héron poursuivie par une ombre qui la dépasse et l’opprime ; le professeur Tiossavliévitch et son avertissement sur « la succession de couches » historiques sur laquelle a été construit le domaine d’Anastase ; et, surtout, l’énigmatique et malveillant Pokémitza, conçu avec le traité de Versailles : comment les comprendre sinon comme une interrogation sur la folie des hommes ?

Adam venait à peine de raccrocher qu’il saisissait déjà son blouson. En un clin d’œil il a dégringolé l’escalier et monté non moins rapidement la rue des Balkans. Place de la République, il n’y avait pas la cohue habituelle, probablement à cause de la pluie. L’éclairage urbain jaune sale semblait allumé inutilement et la statue équestre devant le Musée national figée en plein mouvement : le jeune homme avait l’impression que le prince aurait volontiers éperonné son cheval pour quitter le socle, si seulement il avait su où aller. A la fin du siècle dernier, quand le sculpteur Enrico Pasi l’avait coulé dans le bronze, le bras droit de Michel Obrénovitch pointait fermement en direction du sud-ouest, indiquant symboliquement les villes serbes qui n’avaient pas encore été libérées. Mais à présent, vers quoi tendre ? Quelle direction prendre ? Toutes ? Ce monument à la victoire et à la gloire reconquises, ceint de sa guirlande de paroles solennelles, assurément un des plus beaux de Belgrade, lui est apparu soudain comme l’affliction même, drapée dans le bronze. Et cette idée, retentissant en lui, ne l’a plus quitté pendant qu’il marchait vers la faculté.

Qui sait ce que je trouverai dans ce roman magique à ma troisième lecture. Peut-être une ode à Belgrade, dont les rues, les places et la grisaille hivernale fournissent le cadre du roman, du moins lorsque ses personnages ne se promènent pas dans le domaine magique d’Anastase.

Un autre avis, également enthousiaste, chez La Viduité.

De Goran Petrović (1961- ), on peut aussi lire en français les titres suivants, traduits par Gojko Lukić (parfois en compagnie de Gabriel Iaculli) :

Goran Petrović, Soixante-neuf tiroirs (Sitničarnica « Kod srećne ruke », 2000). Traduit du serbe par Gojko Lukić. Zulma, 2021 (auparavant Ed du Rocher, 2003, puis Le Serpent à plumes, 2006).

Avec cette chronique, je participe aussi à l’excellente initiative « Voisins voisines » consistant à mettre un coup de projecteur sur la littérature européenne contemporaine.


10 commentaires on “Goran Petrović – Soixante-neuf tiroirs”

  1. Madame lit dit :

    Cet écrivain titille ma curiosité depuis un certain temps…je ne l’ai jamais lu. L’extrait présenté en haut est magnifique. Je crois que je vais commander ce livre lors de mes prochains achats!

    • Je t’y encourage fortement! Ca a été pour moi un vrai plaisir de lecture. J’aurais pu citer beaucoup d’autres extraits, j’en ai noté beaucoup. Merci de ton passage et bonne lecture.

      • Pimprenelle dit :

        Enfin un livre que j’ai lu ! Ma mère l’avait eu dans son club de lecture vers 2006 et en avait fait profiter toute la famille. Votre chronique me donne envie de découvrir les autres titres de l’auteur. Merci !

      • Ouf, j’espère qu’il y en aura d’autres! Oui, c’est vraiment un livre-plaisir et je compte moi aussi lire d’autres de ses livres.

  2. allylit dit :

    Il est dans ma PAL et j’ai encore plus hâte de le lire après ta chronique !

  3. Bonjour, je l’ai commandé, il est arrivé !!! merci beaucoup pour ces belles propositions de lectures, je suis en train de lire « la huitième vie », et je suis triste de reprendre le travail demain car il va falloir que j’ai un peu plus de patience ;o) j’avais envie de me mettre dans un gros pavé type dostoievski et votre billet est tombé juste quand il le fallait. J’avais déjà une liste en attente pour commander, elle s’est rallongée… Merci encore. Claude

    • Ah oui, « la huitième vie », ça demande presque des congés supplémentaires! Soixante-neuf tiroirs se lit assez vite, mais après il y a la tentation de le reprendre par le début (en tout cas c’est ce que j’ai fait). J’espère qu’il vous plaira comme il m’a plu. Je commence déjà à préparer les nouvelles publications d’octobre, alors attention à la liste en attente! Merci à vous de votre passage.

  4. je ne l’avais pas encore repéré merci pour cette découverte!


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