Tiit Aleksejev – Le pèlerinage

Un homme, à la toute fin du XIe siècle, quitte le sud de la France pour Jérusalem, traversant les Balkans puis l’Anatolie que se disputent Croisés, Byzantins et Seldjoukides. 400 plus tard, un autre homme quitte ses terres natales dans l’Empire ottoman et trouve un bref refuge à Rhodes : un refuge qui se transforme en captivité en France puis à Rome.

Deux hommes, deux siècles, deux trajectoires opposées – ce sont les (très) grandes lignes de deux romans parus l’un en 2010, l’autre en 1966, qui ne se sont probablement jamais croisés mais qui parlent tous deux, à leur manière, des rencontres entre « l’Orient » et « l’Occident ».

Le premier roman, Le pèlerinage, est celui de l’écrivain contemporain estonien Tiit Aleksejev. Il débute en 1148, dans le « Monastère Notre-Dame de Boscodon, en Provence », et est narré par Dieter, « jardinier dans un couvent situé à deux jours de marche de Montpellier, sur des terres données à la sainte Eglise par le comte Guillaume de Montmiral. » Dès la première ligne, on apprend de sa bouche qu’il a été « quelqu’un d’autre, naguère, mais [que] cet autre ne veut plus rien dire ».

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Actualités du mois d’octobre (2) : rattrapages, et festival avec prix

Après mon récapitulatif des nouvelles publications d’octobre, voici un petit retour sur quelques titres qui m’avaient échappé :

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Actualités du mois d’octobre (1) : les nouvelles publications

Une petite sélection – 100% masculine – des nouvelles publications du mois d’octobre : des livres traduits du polonais, du bulgare, du serbe et du roumain. C’est parti ?

WIESŁAW

De Wiesław Myśliwski, les lecteurs et lectrices français.es se souviennent peut-être du « drôle de roman philosophique » L’art d’écosser les haricots, reçu avec tant d’enthousiasme à sa parution en français chez Actes Sud en 2010. Lui a succédé, en 2016, La dernière partie, roman empreint de « philosophie, poésie et ironie » et c’est maintenant au tour de L’Horizon, « grand roman qui a marqué des générations de Polonais ». Margot Carlier est la traductrice de ces trois romans et plutôt que de vous copier un extrait de la présentation de l’éditeur, je préfère lui laisser la parole pour vous communiquer son enthousiasme :

Enfin, il est là ! « L’Horizon » du grand auteur polonais, Wiesław Myśliwski, sera disponible en librairie le 6 octobre. Je me souviens encore de l’émotion ressentie à la lecture de ce merveilleux roman. Il m’a captivée, transportée… Il fallait absolument le traduire en français. J’ai mis dix ans pour trouver un éditeur. Dix longues années à chercher, écrire, arpenter les couloirs des maisons d’édition (j’exagère à peine). Dix ans, c’est le temps qu’il faut à Myśliwski pour écrire un livre. Le temps qui s’est écoulé entre « L’Horizon » (1997) et « L’Art d’écosser les haricots » (2007), les deux romans qui ont emporté le prix Nikê, la plus prestigieuse récompense littéraire polonaise. Du reste, Wiesław Myśliwski est le seul – avec Olga Tokarczuk – à avoir été primé deux fois.

Voici quand même le lien vers la présentation de l’éditeur. En librairie le 6 octobre.

STANISŁAW

Stanisław ou, en bon français, « Stanislas » : il s’agit bien sûr de M. Lem, incontournable auteur pour qui aime la science-fiction. Décédé en 2005, il aurait eu 100 ans ce mois-ci et c’est pour célébrer ce centenaire qu’Actes Sud publie Les aventures du pilote Pirx, inédit en français jusqu’ici. Ces « aventures d’un pilote spatial hors du commun, dont les missions extraterrestres sont marquées du sceau de la catastrophe » montrent « toute l’étendue du génie de son auteur et révèle[nt] enfin au public français les tribulations drolatiques et philosophiques de l’un des personnages les plus attachants de l’histoire de la science-fiction ».

Présentation complète sur le site de l’éditeur. Traduit du polonais par Charles Zaremba, en librairie le 6 octobre.

A signaler également, la réédition chez Actes Sud ce mois-ci de ce qui est sans doute le roman le plus connu de Stanislas Lem, Solaris (« Stanislas Lem sonde les profondeurs de l’esprit humain comme il explore les mystères de l’univers. Et nous offre un huis clos à la fois haletant et effrayant » ; trad. Jean-Michel Jasienko) ainsi que de Le congrès de futurologie (« satire spéculative hallucinante sur l’avenir de nos sociétés et notre rapport au réel » ; trad. Dominique Sila et Anna Labedzka).

GUÉORGUI

Guéorgui Gospodinov est probablement l’écrivain bulgare contemporain le plus reconnu en dehors des frontières de son pays. La langue française, notamment, est bien servie grâce aux traductions de Marie Vrinat-Nikolov, depuis Un roman naturel (en français chez Phébus en 2002 puis Intervalles en 2017), jusqu’à Tous nos corps (en français : Intervalles 2020), « histoires ultra-courtes » que j’avais chroniquées ici en début d’année.

Gallimard publie maintenant Le pays du passé, « roman éclatant d’inventivité » dans lequel « le grand écrivain bulgare Guéorgui Gospodinov interroge notre rapport individuel comme politique à la nostalgie et nous invite à nous pencher sur le séduisant miroir des souvenirs. »

Présentation complète sur le site de l’éditeur. En librairie le 7 octobre.

BRANIMIR

Depuis la traduction en français par Jean Descat de son deuxième roman, La bouche pleine de terre, en 1975, l’écrivain serbe d’origine monténégrine Branimir Šćepanović (1937-2020) était fidèlement publié par les éditions L’Âge d’homme : La mort de monsieur Golouja et autres nouvelles en 1978, Le rachat en 1981, L’été de la honte en 2008. C’est dans la lignée de cette maison d’édition fondée par Vladimir Dimitrijević que Noir sur Blanc publie, dans la collection « La bibliothèque de Dimitri », quinze nouvelles inédites rassemblées sous le titre Une mer blanche et silencieuse : « Maître du récit court, de la narration condensée riche en symboles, Šćepanović, tel un prophète de l’Ancien Testament, révèle à l’homme sa nature tragique et risible au travers de fables allégoriques. ».

Présentation complète sur le site de l’éditeur. Traduit du serbe par Jean Descat et Marko Despot, et en librairie le 14 octobre.

Goran et Patrice avaient chroniqué avec enthousiasme La bouche pleine de terre en ouverture du Mois de l’Europe de l’Est l’année dernière, ici et .

ZYGMUNT

Le nouveau thriller époustouflant par la star du roman policier polonais !

Que rajouter à cette première phrase de présentation, par Fleuve éditions, du dernier opus de Zygmunt Miłoszewski ? Inestimable, qui se déroule entre Varsovie, Saint Pétersbourg et Paris, est « un roman qui mêle science, découverte médicale et enjeux économiques au cœur d’un sujet d’actualité ». Un mélange séduisant et visiblement détonnant, pour un livre qui s’est semble-t-il vendu en « 2 millions d’exemplaires dans le monde ». Zygmunt Miłoszewski était d’abord apparu en français avec son personnage du procureur Teodore Szacki dans Les impliqués (2013) et Un fond de vérité (2014) aux éditions Mirobole (avec leurs couvertures si distinctives, reprises par Pocket), puis aux éditions Fleuve avec La rage (2016). Dans Inavouable (2017, ce dernier également en version audio), Szacki laisse la place à de nouveaux héros, qui sont ceux également d’Inestimable : rendez-vous sur le site de l’éditeur pour une présentation plus complète.

Traduit du polonais par Kamil Barbarski. En librairie le 14 octobre.

MILORAD

Présenter L’exemplaire unique de Milorad Pavić, c’est autant évoquer le dernier roman traduit d’un auteur serbe prolifique et espiègle, que souhaiter la bienvenue à une nouvelle maison d’édition, Les monts métallifères.

« Notre lecteur idéal ne viendra pas chercher dans nos livres un type d’œuvres particulier, mais il acceptera à chaque fois de se lancer dans une aventure nouvelle », écrivent les deux fondateurs. Avec L’exemplaire unique, cette aventure nouvelle prend la forme d’un « polar onirique qui ne cesse de brouiller les pistes et d’abolir les frontières (entre homme et femme, rêve et ­réalité, vie et mort, passé et avenir) ». « Nous [y] suivons tour à tour les destinées d’un chanteur d’opéra, celle de sa femme, la magni­fique Markezina Lempicka, et de son amant. On y croise aussi un assassin lanceur de couteaux, un magnat aux ongles arrachés, un lévrier géant, Pouchkine, une irrésistible danseuse de tango, des morts qui convoquent les vivants… Et, comme toujours chez Pavić, le Diable n’est jamais loin. »

Présentation complète sur le site de l’éditeur. Traduit du serbe par Maria Béjanovska. En librairie le 14 octobre.

ANGEL

De l’écrivain bulgare Angel Wagenstein, les éditions Autrement viennent de publier Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, « premier volume d’une trilogie évoquant le destin des Juifs d’Europe » au travers tout d’abord du parcours d’Isaac Blumenfeld, petit tailleur juif vivant dans un shtetl de Galicie orientale au début du XXe siècle (chronique à venir). Après Le Pentateuque vient Abraham le poivrot, loin de Tolède, « évocation nostalgique d’une Bulgarie révolue et description cruelle d’un pays miné par la corruption, (…) Abraham le Poivrot est avant tout une ode drôle et délicate à ces Balkans d’un autre temps où les religions et les peuples se côtoyaient pour le meilleur et pour le pire, où les langues et les cultures s’entremêlaient, s’influençaient, où le lieu dans lequel on vit était plus important que celui d’où l’on vient. »

Présentation complète sur le site de l’éditeur. Traduit du bulgare par Eric Naulleau et Veronika Nentcheva. En librairie le 20 octobre.

WITOLD

Alors que j’étais en Bulgarie il y a quelques semaines, je suis passée à plusieurs reprises près du parc des ours dansants de Belitsa : en soi, l’idée d’un centre créé pour abriter d’anciens ours dansants de Bulgarie, de Serbie et d’Albanie était suffisamment inhabituelle pour que je m’en souvienne, mais il s’agit en plus d’un centre co-géré avec la fondation Brigitte Bardot, ce qui fait que je ne suis pas prête de l’oublier. Avec Les ours dansants. De la mer Noire à la Havane, les déboires de la liberté, le journaliste polonais Witold Szabłowski prend le sujet de ces ours élevés pour divertir, et généralement maltraités, comme point de départ à une réflexion plus générale sur la liberté, et surtout sur la difficulté de retrouver la liberté. « De Sofia à Tirana et de Belgrade jusqu’à Gori, la ville natale de Staline, en passant par Athènes, Londres et Cuba, Szabłowski interroge des femmes et des hommes sur la difficile transition de leur pays vers la démocratie et l’économie de marché ». Présentation complète sur le site de l’éditeur.

Traduit du polonais par Véronique Patte. En librairie le 21 octobre.

(Szabłowski est aussi l’auteur de « Comment nourrir un dictateur. Saddam Hussein, Idi Amin, Enver Hoxha, Fidel Castro and Pol Pot vus par leurs chefs » (non traduit en français), fruit de trois années d’entretiens réalisés avec les chefs cuisiniers (et cuisinières) de personnalités qui ne comptent pas parmi les plus glorieuses du XXe siècle… Intéressant, non ?)

NORMAN (et SAUL)

Traduit à quatre mains par Florica Courriol (du roumain) et Marie-France Courriol (de l’anglais), Avant de s’en aller est un livre de dialogues entre deux géants de la littérature du XXe siècle : Norman Manea (1936- ) – écrivain roumain établi aux Etats-Unis, et l’écrivain nord-américain Saul Bellow (1915-2005), prix Nobel de littérature en 1976.

« Enregistré à Boston en 1999, cet entretien … traverse le XXe siècle. Les deux écrivains évoquent la vie et le travail de Bellow, les origines juives de Russie de ses parents, forcés de fuir le régime tsariste et d’émigrer au Canada, à sa vie américaine à Chicago…. C’est aussi une discussion sur le grand roman contemporain, sur la littérature juive-américaine dont Saul Bellow a été l’un des créateurs, sur ses rapports avec les autres écrivains, Isaac Singer et Philip Roth en tête ».

Publié aux éditions La Baconnière (la notice du livre n’est pas encore disponible), en librairie le 28 octobre.

Et vous, qu’aviez-vous noté de votre côté ?

Dans mon prochain article, une petite session de rattrapage des nouvelles publications, et un regard vers un festival littéraire.


Florjan Lipuš – Le vol de Boštjan

Il existe des millions d’expériences individuelles de l’amour, de la perte, de la violence, de l’enfance. Dans la vallée rude et appauvrie de Carinthie autrichienne dans laquelle se situe Le vol de Boštjan, à l’époque qui est celle du roman (la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années suivantes), ces expériences ont dû aussi se compter par grosses grappes de voix, désormais oubliées. Ce n’est qu’à une seule – qui est en bonne partie la sienne – que donne corps l’écrivain slovène de Carinthie Florjan Lipuš (1937 – ), dans ce roman de 2003, publié en français le mois dernier aux éditions do dans la traduction d’Andrée Lück Gaye et Marjeta Novak Kajzer.

Ce n’est pas, ici, l’enfant devenu grand qui raconte, mais l’écrivain qui se penche à nouveau sur ses années d’enfance pour en extraire le matériau d’une œuvre littéraire caractérisée par un style incomparable, dont Peter Handke donne peut-être la définition la plus juste lorsqu’il le décrit dans sa postface comme la « métamorphose des événements en rythmes et en images ».

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Un clin d’oeil à Goran

11 faits sur moi.

1. Je suis très très cool. 😊

C’était la première réponse de Goran au tag liebster award, en 2017, et c’était tout le Goran tel qu’il existait sur son blog autour des livres et des films.

Et oui, Goran était plutôt très cool, et aussi plein de surprises. Surprises dans ses lectures (et ses films), tellement éclectiques ; surprises dans ses avis tranchés, ironiques, « acerbes et drôles » (pour reprendre sa propre définition) et parfois joyeusement assassins ; surprises dans son inventivité (combien d’entre nous réalisent nos propres couvertures de livre ?), et surprises jusqu’à sa disparition, au printemps, qui a pris beaucoup d’entre nous au dépourvu.

Eva et Patrice organisent aujourd’hui une lecture commune en hommage à Goran, autour du roman Le petit joueur d’échecs de Yōko Ogawa (traduit du japonais par Rose Marie Makino-Fayolle). Ils rassembleront peut-être les liens des participants sur leur blog. Pour ma part, j’ai choisi plutôt de me souvenir de notre dernière lecture commune, avec Goran, en mars cette année.

Pour moi, c’était « un livre magistral ». Goran, lui, l’avait trouvé « un peu trop foutraque à [s]on goût », décrétant que c’était :

« un petit roman qui ne fait qu’environ cent vingt-cinq pages. Fort heureusement ! S’il avait été plus gros, j’aurais eu du mal à aller jusqu’au bout. »

Il s’agissait de La visite de l’archevêque, d’Ádám Bodor, traduit du hongrois par Jean-Michel Kalmbach (Robert Laffont, 2001). Pour retrouver sa chronique, publiée le dernier jour du Mois de l’Europe de l’Est qu’il co-organisait avec Patrice et Eva, c’est sur ce lien,. En attendant de lire un jour à mon tour Le petit joueur d’échecs, je remets ci-dessous ma propre chronique, en remerciant Eva et Patrice d’avoir organisé cet hommage à Goran.

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Bekim Sejranović – Ton fils Huckleberry Finn

Lauréat, avec Nigdje, ni otkuda (Nulle part et de nulle part), du prix Meša Selimović pour le meilleur nouveau roman issu de Bosnie-Herzégovine, de Croatie, de Serbie et du Monténégro, l’écrivain Bekim Sejranović devait, avec Ton fils Huckleberry Finn, rejoindre l’année dernière le rang des écrivains contemporains post-yougoslaves traduits en français. Le temps et la pandémie ont joué au livre et à son auteur l’un de leurs mauvais tours, causant le report de la publication du livre alors que l’auteur lui-même décédait en mai dernier. C’est donc un livre orphelin que publient aujourd’hui les éditions Intervalles, description ironiquement apte pour ce récit où la relation au père absent est si importante.

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