Bekim Sejranović – Ton fils Huckleberry Finn

Lauréat, avec Nigdje, ni otkuda (Nulle part et de nulle part), du prix Meša Selimović pour le meilleur nouveau roman issu de Bosnie-Herzégovine, de Croatie, de Serbie et du Monténégro, l’écrivain Bekim Sejranović devait, avec Ton fils Huckleberry Finn, rejoindre l’année dernière le rang des écrivains contemporains post-yougoslaves traduits en français. Le temps et la pandémie ont joué au livre et à son auteur l’un de leurs mauvais tours, causant le report de la publication du livre alors que l’auteur lui-même décédait en mai dernier. C’est donc un livre orphelin que publient aujourd’hui les éditions Intervalles, description ironiquement apte pour ce récit où la relation au père absent est si importante.

De temps en temps, je pensais à mon père, mais il y avait toujours la forme d’un nuage, le bruit du vent, le vol d’une libellule, le jeu des ombres et des reflets du soleil pour détourner mon attention dans une autre direction, et je me laissais flotter sur le courant de mes pensées comme je laisse toujours la rivière me porter.

Son narrateur, comme son auteur, est natif de Brčko sur les bords de la Save, et c’est sur cette rivière, « colonne vertébrale de la péninsule balkanique » que se déroule le présent du récit : une journée, qui débute avec la non-réapparition du père.

Aujourd’hui est ce jour.

Je l’ai su dès que je me suis réveillé. Mais pour être tout à fait honnête, je l’ai su et hier et avant-hier et de nombreux autres jours avant celui-ci, et finalement ce n’était pas le cas. Ou peut-être que c’est juste que je n’avais pas réussi à le « processer », comme disent les hackers. Les jours passent et se ressemblent sur la rivière.

Aujourd’hui est ce jour.

Portée par le courant, et aussi par les substances que le narrateur tire de la trousse de toilette rangée sous « l’une des planches du parquet sous la couchette », la recherche du narrateur pour retrouver son père se fait plus activement par la pensée que par l’action. Ton fils Huckleberry Finn est en effet une plongée dans les souvenirs de l’enfance et de la vie d’adulte du narrateur : son bateau, la Coccinelle de la Save, son « étrange navigation sur la Save et le Danube et le mer Noire », sa vie partagée entre Norvège et Bosnie, son histoire avec la femme de Tuzla dont il était tombé amoureux fou, sont parmi les éléments récurrents de ce récit fluide et désarticulé comme le fil de ses méditations.

Contrairement au courant qui coule inexorablement dans la même direction, le narrateur laisse libre cours à ses pensées qui, régulièrement, voguent quelques temps en compagnie d’un sujet avant que le narrateur ne les suspende pour les faire revenir à un point évoqué plus tôt et, de là, repartir dans une autre direction, toujours un peu différente. Au fil des pages, au fil des réveils de plus en plus incertains du narrateur, c’est comme une petite encyclopédie subjective qui se met en place à coups de notes sur des sujets extérieurs ou intérieurs au narrateur : réflexions sur la géographie de la Save, sur les noms que choisissent des exilés pour leurs bateaux et pour leurs restaurants, sur la Norvège, ses habitants et sa culture, sur Borges, sur les traces des temps passés que l’on trouve en nettoyant les fonds de rivières, sur les écrivains qui l’ont marqué…

C’est de ça que je vous parle, c’est un exemple parfait de la manière dont mes pensées divaguent quand je suis sur les eaux, qui irait suivre tout ça, et même quand j’arrive à suivre, je me demande simplement à quoi bon. Parfois, je ne pense vraiment à rien, je profite simplement de la rivière, du soleil, de la forêt qui nous étreint des deux côtés…

Vers la quatre-vingt-seizième page, c’est-à-dire vers ce passage où le narrateur contemple le fonctionnement de ses pensées, je me suis demandé comment Bekim Sejranović allait réussir à maintenir le rythme délicat de ce flottement, de ces méandres de l’esprit. On ne sait pas encore vraiment s’ils mènent vers une résolution, peut-être parce que le narrateur n’est pas encore prêt à s’arrêter aux sujets qui lui pèsent le plus bien qu’il leur tourne autour, promettant ici et là de « [n]ous raconter ça ».

Dans la deuxième moitié du livre, une dynamique différente s’installe lorsque le narrateur décide de revenir plus longuement sur une période de sa vie où les étoiles de l’amitié, de l’aventure et de l’amour se sont brièvement alignées. En toile de fond, il y a toujours la dérive à la recherche du père, mais c’est surtout le récit d’un périple vers la mer Noire, entamé plusieurs années auparavant, qui porte le livre. Le narrateur s’appuie ici sur les notes, certaines retouchées, prises durant ce voyage en compagnie de Moku le documentariste japonais, de Petter, l’ami norvégien, de deux femmes et d’un petit chien.

Au final, nous n’y étions pas arrivés. Mais j’avais lors de ce voyage rencontré ma chérie, et ensuite, après être reparti à Oslo et avoir donné des cours pendant tout le premier semestre à la fac d’histoire et de philosophie, j’avais compris que j’étais tombé fou amoureux d’elle, mais aussi de la rivière. J’avais tout laissé en plan pour rentrer en Bosnie.

Mais la vie passe, comme le courant inexorable, entrainant avec elle ce dernier grand amour puis ce père brièvement réapparu, laissant derrière elle ce narrateur qui admet volontiers qu’il n’a pas tout à fait su grandir. Se profile, au fil des pages de ce récit, une longue tentative de définition-bilan du narrateur : sur ce qu’il est, et sur ce qu’a été sa vie jusqu’à ce jour du présent où il s’est retrouvé à mettre le cap sur son île secrète, à la recherche de son père. Sur ce qu’a été, et est encore, sa relation avec ce père distant, compliqué et revenu inopinément d’Australie pour une dernière aventure avec son fils. Et sur ce que représente la Save pour lui, pour son père, et pour d’autres qui vivent au bord de la rivière.

En arrivant au bout de ce récit méditatif, solitaire et doux-amer, on se pose comme le narrateur la question de la possibilité d’un « après ». Celui-ci s’y soustrait une nouvelle fois, tirant le dos à la vie pour se réfugier, comme les héros de son enfance, dans l’inconnu qui se cache au-delà du soleil couchant. Mais peut-il y avoir un « après » pour un homme dont les héros d’enfance – Huckleberry Finn et Mister No en tête – ont pour point commun que leurs histoires se terminent dans l’inconnu qui se cache au-delà du soleil couchant ?

Et donc, voilà, ce jour-là était bien ce jour, finalement. Ou plutôt ces jours. Tout était exactement comme je l’avais vu dans mes rêves-hallucinations. Peut-être que j’avais vraiment un don de voyance ? me suis-je dit stupidement. A moins que mon cerveau « sous substances » n’ait tout simplement pas digéré ce que je ne pouvais accepter, ou plutôt ce que je n’osais même pas penser. Ce qu’on appelle la réalité. Mon pire ennemi.

Bekim Sejranović, Ton fils Huckleberry Finn. Traduit du croate par Chloé Billon. Editions Intervalles, 2021.

Avec cette chronique, je participe à l’excellente initiative « Voisins voisines » consistant à mettre un coup de projecteur sur la littérature européenne contemporaine.


4 commentaires on “Bekim Sejranović – Ton fils Huckleberry Finn”

  1. nathalie dit :

    Évidemment avec un titre pareil je suis attentive à un tel livre ! Mais ce que tu en dis suffirait à me convaincre également. Cette errance semble très prenante.

    • Tu vois, moi j’ai fait l’inverse: j’ai d’abord lu « Le fils de », et j’attends encore de me lancer dans les « Aventures de ». Et je suis curieuse de comparer le style, les personnages et la géographie!
      C’est certainement une errance qui laisse des traces, et qui m’a donné envie d’aller à mon tour sur la Save et ses environs en attendant de lire d’autres livres de Sejranovic (il y en a un en anglais qui me fait de l’oeil).

  2. Madame lit dit :

    Ce livre m’apparaît vraiment bien… Merci!


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