Nana Ekvtimishvili – The Pear Field

« Ces gamins sont peut-être des attardés, mais ils savent exactement ce qui se passe »

“Those kids may be backwards, but they know exactly what’s going on”

Après Sanatorium, de Barbara Klicka, voici le deuxième volet de ma séquence autour de livres évoquant des vies « normales » dans des endroits « à part » : The Pear Field (« Le verger de poires ») de l’auteure et cinéaste géorgienne Nana Ekvtimishvili.

Encore une lecture en anglais ? Oui, et la bonne nouvelle est qu’une traduction française de ce roman est prévue aux Editions Noir sur Blanc en 2023 (les extraits sont présentés ici avec mes traductions). Voici déjà un avant-goût de ce roman dur, fort et porté par des personnages qui transcendent leur cadre – ce quartier de Tbilissi, en Géorgie où « il n’y a rien d’intéressant à voir, ni bâtiments historiques, ni fontaines, ni monuments aux plus grandes réalisations de notre société ».

Peut-on parler d’un lieu comme étant antihéroïque ? Si oui, ce quartier excentré de Tbilissi, dominé par des groupes d’immeubles d’habitation de l’époque soviétique, en est un. Les deux choses les plus remarquables à propos de la partie de ce quartier où se déroule ce roman sont, comme les premières pages le soulignent :

  • le nom de la rue, Kerch, référence à une ville de Crimée, tardivement élevée au statut de « ville héroïne » de la Seconde Guerre mondiale, et
  • le fait que, tout au bout de la rue, se situe « l’Ecole Résidentielle pour Enfants Handicapés Mentaux ou, comme disaient les gens du coin, l’Ecole des Attardés ».

Mais le propre de la littérature est – bien sûr – de savoir se nourrir de tous les cadres, de toutes les expériences de vie. Pour Nana Ekvtimishvili, l’auteure, l’inspiration est venue tout droit de son enfance, alors qu’elle grandissait près de cette école de la rue Kerch : « à cette époque, on avait l’impression d’être au bout du monde – un endroit où tu ne voudras jamais retourner, mais que tu ne pourras jamais oublier non plus », comme elle le décrit dans cet entretien.

Ni le quartier, ni l’école, ni bien sûr le roman, ne sont dénués de héros : dans la mémoire collective de l’école, ce sont d’abord Kirile et Ira qui viennent à l’esprit : tous deux ont été transférés dans des écoles « normales », ont continué leurs études à l’université, ont trouvé du travail, se sont battus pour leurs droits. Ils reviennent parfois sur les lieux de leur enfance, mais leur trajectoire les a fait passer dans un monde inatteignable et quasi-mythique pour les autres enfants.

Ce sont les années 1990 ; la chute de l’URSS et les flots de réfugiés venus d’Abkhazie font qu’il n’y a plus d’argent public : pour l’école, cela veut dire un bâtiment traversé par les vents d’hiver, dont les balcons s’effondrent et les plafonds prennent l’eau, et dont les dortoirs sont surpeuplés d’enfants parmi lesquels certains ont simplement été placés – ou abandonnés – là parce qu’il n’y a plus de places dans les orphelinats « normaux ». Seule une poignée d’adultes y est restée : Tiniko la directrice corrompue, la bonne Dali, Vano le professeur d’histoire dont la présence mutique n’est pas sans lien avec les cauchemars qui secouent certains enfants.

Le roman se déroule le temps d’un printemps et d’un été, ce qui rend le cadre un peu moins déprimant. Surtout, il est porté par la présence – et la description, sensible et juste – de ces enfants, tout occupés à y vivre la vie qui leur a été donnée, et qui est souvent la seule vie qu’ils connaissent.

A mi-chemin entre adultes et enfants, Lela est la véritable héroïne du roman. Tout juste dix-huit ans, sans aucune trace de famille, elle n’a connu pratiquement que cette école, où elle est restée bien qu’elle ait déjà terminé ses études et où elle continue à garder un œil sur les enfants. Lorsqu’elle apparait dans le roman, elle est en train de se laver les cheveux et de penser –

Je dois tuer Vano.

(…)

Je vais tuer Vano, et puis ils pourront faire de moi ce qu’ils veulent.

I have to kill Vano.

(…)

I’m going to kill Vano, and then they can do what they want with me.

Une fois énoncée, cette pensée se fond dans le tissu du roman, refaisant surface occasionnellement parmi les autres événements qui occupent l’école au cours de ce printemps et de cet été et prennent une partie importante au déroulement du roman. Certains de ces événements s’inscrivent dans la vie courante de l’école et du quartier : l’arrivée des nouveaux pensionnaires, les deux mariages successifs du voisin Goderdzi ; même la mort tragique du petit Sergo dans un accident de voiture en fait partie. D’autres événements, cependant, font entrer le monde extérieur dans le cadre étroit de l’école de manière beaucoup plus inattendue : c’est le cas de l’arrivée de « Madonna », envoyée par un couple d’Américains à la recherche d’un enfant à adopter.

« Qu’est-ce que tu m’as dit, Tiniko ? », Madonna dit sur un ton théâtral. « Tu as dit, on n’a qu’à prendre leurs photos ! Tu as dit, quel mal ça peut bien faire ! Ahh, bien vu, Tiniko ! Tu te rends compte ! Si on n’avait pas envoyé cette photo ils en auraient peut-être choisi un en Yougoslavie ! Il y a cette femme à Sarajevo, tu sais, elle leur a promis un enfant handicapé, handicapé à cause de la guerre ! Tu te rends compte… enfin… Tu as quel âge, gamin ? » elle demande, en se tournant vers Irakli.

« Neuf ans », dit Irakli.

‘What did you say to me, Tiniko?’ Madonna says dramatically. ‘Let’s take their photos, you said! What harm can it do, you said! Ahh, well done, Tiniko! Just imagine! If we hadn’t sent that photo they might have chosen one from Yugoslavia! They’ve got a woman in Sarajevo, you know, she promised them a disabled child from the war! Just imagine… I mean… How old are you, boy?’ she asks, turning back to Irakli.

‘Nine,’ says Irakli.

Contre toute attente, c’est Irakli, petit garçon de neuf ans aux oreilles pâles et détachées, que les Américains choisissent. Très proche de Lela, Irakli est la deuxième grande préoccupation de l’adolescente, et le soin que met Nana Ekvtimishvili à construire son personnage et son histoire apporte au roman une touche infinie de fragilité pudique. Au fil du roman, les liens qui les rapprochent deviennent de plus en plus forts alors que Lela se dévoue à préparer Irakli au grand départ, déterminée à faire de l’enfant le troisième héros officiel de l’école.

Qu’adviendra-t-il de Lela, d’Irakli et de Vano ?

Comme le reste du roman, les dernières pages – en forme de fin autant que de nouveau départ – sont portées par une écriture à la fois simple et parfois même assez descriptive, et en même temps extrêmement évocatrice de la vie intérieure des personnages auxquels elle donne corps.

Nana Ekvtimishvili, The Pear Field (მსხლების მინდორი, 2015). Traduit du géorgien à l’anglais par Elizabeth Heighway. Peirene Press, 2020.

En attendant la traduction française du roman, on peut avoir un autre aperçu de la société géorgienne d’aujourd’hui, avec Une famille heureuse : ce film de Nana Ekvtimishvili et Simon Groß (2017) est le portrait de Manana, qui annonce un jour à sa famille qu’à 52 ans elle a décidé de quitter l’appartement familial à Tbilissi et de s’installer seul. « Réussir à traiter avec force et subtilité une histoire simple et universelle n’est pas à la portée des premiers venus, et c’est là que les talents discrètement éblouissants du duo de cinéastes (…), font tout la différence » (Cineuropa, avec bande-annonce).

***

C’est le deuxième titre de Peirene Press que je présente sur ce blog : le premier, Soviet Milk, de l’auteure lettone Nora Ikstena, faisait alterner deux voix de femmes autour de la maternité et de la vie dans la Lettonie soviétique. Une traduction française est également en projet.

Peirene Press est une petite maison d’édition établie en Angleterre, spécialisée dans les courtes fictions en traduction, publiées en trio rassemblés par un même thème (« Univers clos », dans le cas de The Pear Field), et dans des éditions de très belle qualité. Leur dernière publication vient justement de France car il s’agit de Winter Flowers/ Les Fleurs d’hiver, d’Angélique Villeneuve (dans une série ayant pour thème « Métamorphose »).


11 commentaires on “Nana Ekvtimishvili – The Pear Field”

  1. nathalie dit :

    Bon bah je m’inscris sur la liste d’attente pour la traduction de Noir sur Blanc (cet éditeur est un danger public !!!), ça m’a l’air très très bien.

  2. Bon sang ! Mais que de pépites sur ton blog ! J’ai très envie de regarder « Une famille heureuse » alors que ça fait bien longtemps que j’ai abandonné le visionnage de film !
    Le livre ne m’intrigue pas assez, contrairement à Soviet Milk, mais qui sait, une fois sortie en français ! Vraiment, un bel article !
    Heureusement les éditions Noir et Blanc sont là aussi sinon nous ne pourrions pas lire ce que tu nous fais découvrir !

    • Tu nous diras si tu fais une exception pour Une famille heureuse? Je parlerai sûrement à nouveau du roman lorsqu’on se rapprochera de la parution française – je sais déjà que j’aimerais bien comparer les traductions anglaise et française – et j’espère qu’à ce moment-là la présentation des éditions Noir sur Blanc t’intriguera davantage. C’est un beau traitement d’un sujet pas évident avec, en plus, quelque chose que je n’ai pas vraiment souligné dans mon article: on y trouve un arrière-plan intéressant sur la Géorgie, la mixité de sa population, sa nourriture (pas très appétissante dans l’école, mais délicieuse quand elle vient de chez les voisins), etc.

  3. Gaëlle dit :

    Merci pour ce billet, j’ai très envie de lire le livre qui fait écho à mes recherches. Le film une famille heureuse a également l’air vraiment intéressant, sur la société patriarcale en Géorgie et au delà. Au plaisir de te voir dans ce beau pays!

    • Et oui, à très bientôt! On fera peut-être un détour pour aller voir cette rue Kerch? Tu me diras ce que tu as pensé du film. Si tu le trouves, je te conseille aussi « The book of Tbilisi », publié par Comma Press: c’est un recueil de nouvelles lui aussi très ancré dans la réalité locale des années 1990 et 2000 et ce n’est pas toujours très drôle.

  4. […] en Géorgie dans les années 1990, dans une école d’un quartier anodin de Tbilissi, avec The Pear Field, de Nana Ekvtimishvili. C’est en Géorgie que je vous propose maintenant de retourner, avec d’abord un arrêt dans un […]


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