Lectures-désorientation #7 : Un premier détour en Afrique

Ça fait longtemps que je n’ai pas fait de billet sur mes lectures d’à-côté du blog ! Ce mois-ci, lectures et billet m’ont été inspirées par la proposition de Jostein de mettre la littérature africaine à l’honneur.

Il y aurait sûrement beaucoup de choses à dire au sujet des similarités et différences entre Europe centrale et Afrique du point de vue de la création littéraire, mais il y a en tout cas un constat de base à faire : les littératures de ces régions ne sont ni aussi lues ni aussi connues qu’elles le méritent. Budapest n’étant pas un endroit idéal pour trouver de la littérature africaine en français (ou dans d’autres langues, d’ailleurs), le plus dur a été de choisir les livres, puis de mettre la main sur des exemplaires à lire.

Deux de mes lectures d’aujourd’hui m’ont été inspirées par le volume de nouvelles Opening Spaces. An Anthology of Contemporary African Women’s Writing, dont j’avais parlé ici. J’avais noté plusieurs noms d’autrices qui m’avaient plu et qui ont aussi écrit des textes plus longs, tous d’abord publiés en anglais mais dont certains sont disponibles en français.

Avec Getting rid of it (1997 ; en français : Une affaire de femmes, Editions Dapper, 2004), de l’écrivaine sud-africaine Lindsey Collen, j’ai pris la direction de la République de Maurice. Avec No Sweetness here (1970), de l’autrice ghanéenne Ama Ata Aidoo, j’ai traversé le continent en diagonale avant d’atterrir dans un pays en pleine décolonisation – je me suis aperçue un peu tard que ce recueil de nouvelles n’est pas traduit en français, cependant on peut lire d’elle Désordres amoureux (Editions Zoé, 2008 ; en anglais : Changes: A love story, 1991, lauréat du Commonwealth Writers’ Prize for Best Book).

Pour ma troisième lecture, retour vers le sud-ouest avec un clin d’œil à Tsitsi Dangarembga, née en Rhodésie du Sud (devenu indépendant sous le nom de Zimbabwe) et son roman Nervous conditions (1988, lauréat du Commonwealth Writers’ Prize ; en français : A fleur de peau, Albin Michel, 1991).

Ce sont trois textes très ancrés dans la réalité des sociétés dont ils tirent leur inspiration. Demain, je continuerai avec trois romans davantage marqués par l’éloignement – dans certains cas l’exil – de leurs auteurs et de leurs personnages.

Lindsey Collen – Getting rid of it (Une affaire de femmes)

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Jumila, portant un sac en plastique, va chercher Goldilox Soo, qui travaille pour une entreprise de nettoyage. Ensemble, elles vont trouver Sadna Joyna, à l’hôpital où elle est aide-soignante. C’est le début d’une longue journée à « Porlwi », pendant laquelle elles vont chercher à se débarrasser de ce sac dont s’échappe un petit filet liquide. Unies dans leur mission, elles parlent aussi des remous et rumeurs qui agitent les quartiers pauvres et surpeuplés où elles se sont bricolé un chez-soi.

Chemin faisant, le roman est aussi l’histoire de leurs trois destins, dont elles hésitent encore au début à parler à voix haute : l’énorme précarité de leurs vies, l’obsession du certificat de naissance qu’elles ne possèdent pas et qui les bloque dans leur volonté d’améliorer leur vie, le pouvoir de la société et de l’Etat sur leurs corps de femmes, et les relations de communauté, de classe et de race sur une île où la transmission de la mémoire de l’esclavage s’appuie sur des expériences encore relativement récentes.

C’est, en partie et sans être didactique, un roman politique, car il s’achemine vers une prise de conscience des trois jeunes femmes des discriminations envers elles, de leurs droits, et du pouvoir qu’elles peuvent avoir si elles s’organisent. C’est aussi un roman porté par trois très beaux personnages de femmes (avec une belle galerie d’autres personnages en arrière-plan), par une construction audacieuse et déroutante, et par un style puissant, riche et imagé.

Ama Ata Aidoo – No sweetness here

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Cette collection de récits a été publiée en 1970, une dizaine d’années après l’indépendance du Ghana : le pays donne son cadre aux onze textes, et en même temps il n’en est pas le cadre, car Ama Ata Aidoo s’intéresse résolument au niveau local de ses histoires – le mot Ghana n’apparait jamais, celui d’Afrique rarement. Dans ces nouvelles, on est parfois dans un village, parfois en ville ; on entreprend parfois un voyage dépaysant ou effrayant – à Accra, à Cape Coast, ou vers « le Sud » – pour chercher une sœur disparue, ou voir une fille hospitalisée, ou pour gagner de quoi nourrir la famille restée au village. Toutes ces histoires parlent de la vie telle qu’elle est, souvent (mais pas toujours) du point de vue de personnages féminins.

De récit en récit, ce sont des vies très différentes qui sont narrées. Au village, une femme qui s’est déjà résignée à perdre son troisième nourrisson, et un Mallam (érudit-mendiant musulman) arrivé par hasard, donnent deux versions – contradictoire – du miracle qui a vu le bébé survivre (« A Gift from Somewhere ») ; une jeune grand-mère et son gendre se disent au revoir au crépuscule – lui a décidé de quitter le village pour chercher du travail, elle se souvient de la mort du père de son fils, lui aussi parti « au Sud » et jamais revenu (« Certain Winds from the South »). « The Message » forme une sorte de transition : entièrement transcrit sous forme de dialogues et monologues, il suit une femme âgée qui se rend dans la grande ville en pensant y trouver le corps de sa petite-fille à la morgue ; elle y trouve en fait sa petite-fille bien vivante, toute jeune accouchée de jumeaux par césarienne, acte médical impensable et inconnu au village. En ville, les préoccupations sont différentes : on porte des noms européens, on travaille dans des bureaux, on est aussi plus près des réalités politiques, comme dans « Two Sisters », où un coup d’état se traduit, concrètement, par le passage d’une des deux sœurs d’un amant-parlementaire à un amant-militaire.

Les formes du récit changent aussi : dans « Something to Talk About on the Way to the Funeral » (une de mes préférées), une femme met son ancienne voisine au courant des événements récents de leur petite ville, nous dévoilant ainsi la vie dure et joyeuse de Auntie Araba ; « For Whom Things Did Not Change » alterne d’abord les points de vue d’un Ghanéen éduqué, et du gardien de la pension où il loge, avant de les faire dialoguer : en racontant leurs vies, ils racontent ce que la décolonisation et l’arrivée au pouvoir de Ghanéens a signifié (ou non) pour les gens simples ; dans « Other Versions », un homme parti étudier avec une bourse aux Etats-Unis se souvient des sacrifices et de l’amour de sa mère.

Ama Ata Aidoo livre donc ici une série parlante et réaliste d’instantanés de vies normales, dont je me demande à quel point à quoi elles ressemblent aujourd’hui, cinquante ans après la parution de ce recueil.

Tsitsi Dangaremgba – Nervous conditions (A fleur de peau)

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En Hongrie, il existe dans les bibliothèques de prêt deux exemplaires de romans de l’écrivaine zimbabwéenne Tsitsi Dangarembga : un de Nervous conditions, son premier roman (1988, et premier roman à être écrit par une femme noire du Zimbabwe), et un de This mournable body (2018), qui constitue une sorte de suite à Nervous conditions (entre les deux, un autre roman : The Book of Not, 2006). Pas de chance, ces deux exemplaires étaient tous les deux en prêt lorsque j’ai voulu en (re)lire un pour contribuer à l’initiative de Jostein. Je tiens quand même à mentionner Tsitsi Dangarembga, particulièrement en cette année 2021 qui l’a vue célébrée dans le monde anglo-saxon et allemand : prix PEN International pour la Liberté d’Expression, prix PEN Pinter (les lauréats nomment à leur tout un écrivain pour le International Writer of Courage Award : Tsitsi Dangarembga a nommé Kakwenza Rukirabashaija, écrivain ougandais emprisonné pour son roman anti-corruption The Greedy Barbarian), Prix de la paix des libraires allemands…

J’avais déjà lu Nervous conditions il y a deux ans, et voici quelques souvenirs de ce roman partiellement autobiographique : Tambu, issue d’une famille d’agriculteurs d’un village reculé, a toujours rêvé d’aller à l’école. Mais elle est une fille, sa famille est pauvre, et seul son frère aîné, Nhamo, a reçu le soutien d’un oncle plus aisé et a pu poursuivre des études. La mort du frère, dès les premières pages, change la donne : l’oncle, éduqué en Angleterre, propose à sa nièce d’intégrer l’école missionnaire qu’il dirige. Aux questions de genre dans une société très traditionnelle et patriarchale, s’ajoute alors la rencontre de cette jeune fille déterminée avec les contradictions du colonialisme : en s’insérant dans le monde anglophile de son oncle, risque-t-elle à son tour d’oublier ses racines et de se couper de sa famille ?

RFI a publié un article l’année dernière sur ce roman d’apprentissage et sur les difficultés qu’avait rencontré Tsitsi Dangarembga, à la fin des années 1980, pour trouver un éditeur au Zimbabwe.

Tsitsi Dangarembga a aussi réalisé des films, écrivant notamment le scénario de Neria, histoire d’une jeune veuve à qui sa famille restée au village et vivant selon les codes Shona traditionnels cherche à retirer sa liberté de femme moderne et citadine. C’est un beau film, avec une bande-son mémorable du chanteur et guitariste Oliver Mtukudzi, dont il a ré-enregistré plus tard la chanson titre pour BBC News Africa et c’est avec elle que je termine cette première participation à l’initiative de Jostein de faire d’octobre un « mois africain » (cliquer sur l’image pour écouter l’enregistrement sur YouTube).


16 commentaires on “Lectures-désorientation #7 : Un premier détour en Afrique”

  1. Comme toi, j’essaie de m’intéresser plus aux écrits des autres continents, pas toujours évident, mais je garde précieusement ce billet qui va grandement nourrir ma liste de livres à lire, et me donner des pistes de lectures éclairées. Merci.

  2. keisha41 dit :

    Il y a des pépites littéraires à budapest!

  3. Ingannmic dit :

    Quelles belles propositions, venues de pays que l’on fréquente si rarement sur les blogs, merci !

  4. jostein59 dit :

    Un grand merci pour ces belles découvertes. Est-ce une coïncidence ( mais je ne crois pas car j’ai déjà eu ce ressenti avec mes lectures et celles du groupe) mais l’Afrique est « une affaire de femmes » malgré cette société patriarcale. Les personnages féminins sont toujours d’une belle et grande force. Puis-je me permettre de partager ton article sur notre groupe facebook?

    • Bien sûr, pour le partage! Je ne suis pas sur Facebook donc je ne peux pas participer directement au groupe.
      Pour ce qui est des personnages féminins: c’est vrai … et en même temps j’ai ensuite terminé un roman avec un personnage féminin qui m’a paru bien moins fort, puis un autre roman avec un beau personnage masculin.

  5. […] Zimbabwé Tsitsi Dangaremgba – A fleur de peau […]

  6. Nathalie dit :

    Je ne connais aucun des trois, il n’y a pas de quoi être fière… Je note ta préférence pour « Une affaire de femmes ».

    • On parle quand même de la littérature de tout un continent… De plus, j’y suis entrée par le prisme anglophone: dans la francophonie, on aussi « nos » auteurs que les anglophones ne connaissent pas (ou moins)! En tout cas, ce recueil de récits que j’avais lu l’année dernière m’a donné beaucoup de pistes.

  7. kathel dit :

    Des noms que je n’avais jamais croisés, je crois, et qui montrent la richesse de la littérature africain, dont nous ne connaissons qu’une petite partie immergée.

  8. […] Lectures-désorientation #7 : Un premier détour en Afrique → […]

  9. […] d’aller faire un petit tour puis un deuxième en Afrique, et de présenter quelques nouvelles parutions, j’étais en Géorgie […]


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